Ordre des Frères Mineurs Capucins

Samedi

Méditation sur le Ciel

Ce jour, vous méditerez sur la gloire des bienheureux, afin d’exciter par là votre cœur au mépris du monde, et afin d’allumer en vous le désir d’être en leur compagnie.

Pour vous former quelque idée de la béatitude des saints, vous pourrez considérer cinq choses entre tant d’autres qui se rencontrent dans le divin séjour qu’ils habitent : l’excellence du séjour, la félicité de la compagnie, la vision de Dieu, la gloire des corps, enfin la parfaite réunion de tous les biens.

Considérez en premier lieu l’excellence du séjour, et d’abord quant à l’étendue. Qu’elle est admirable ! Quand l’homme réfléchit à ce fait, qu’il n’est pas une étoile du ciel qui ne soit incomparablement plus grande que toute la terre ; quand après cela il lève les yeux au ciel, et qu’il y découvre une si étonnante multitude d’étoiles et de si vastes espaces vides qui en pourraient contenir un très-grand nombre d’autres, il demeure immobile d’étonnement. Comment, en effet, ne resterait-il pas saisi, ravi hors de lui-même, en considérant l’immensité de ces espaces ? Et comment son ravissement ne redoublerait-il pas quand il considère que tous ces mondes que ce grand Dieu tira du néant ne sont encore rien en comparaison de l’immensité du séjour qu’il nous destine ?

Quant à la beauté de ce séjour, il n’est pas de langage qui puisse la peindre. Si Dieu, dans cette vallée de larmes, dans ce lieu d’exil, créa des choses si admirables et d’une si grande beauté, que n’aura-t-il pas créé dans ce séjour qui est le sanctuaire de sa gloire, le trône de sa grandeur, le palais de sa majesté, la maison de ses élus, le paradis de toutes les délices ?

Après l’excellence du séjour, considérez la noblesse de ceux qui y habitent ; leur nombre, leur sainteté, leurs richesses, leur beauté dépassent tout ce que la pensée peut en concevoir.

Saint Jean dit que la multitude des élus est si grande, que nul ne peut venir à bout de les compter. Saint Denis dit que le nombre des anges est si grand, qu’il dépasse, sans comparaison, celui de toutes les choses matérielles que renferme la terre. Saint Thomas, se conformant au sentiment de saint Denis, dit : De même que la grandeur des cieux l’emporte, sans proportion, sur celle de la terre ; de même la multitude de ces esprits glorieux l’emporte, avec la même supériorité, sur celle de toutes les choses matérielles qui sont renfermées en ce monde. Or, que peut-on concevoir de plus admirable ? Certes, c’est là une chose qui, bien approfondie, suffirait pour jeter tous les hommes dans le ravissement.

En outre, chacun de ces bienheureux esprits, même le moindre d’entre eux, est plus beau que tout ce monde visible. Que sera-ce donc de voir un nombre si prodigieux de ces esprits si beaux, de voir les perfections, les offices de chacun d’entre eux ? Là, les Anges portent les messages, les Archanges servent, les Principautés triomphent, les Puissances tressaillent d’allégresse, les Dominations exercent l’empire, les Vertus resplendissent, les Trônes jettent des éclairs, les Chérubins envoient leurs lumières, les Séraphins brûlent, et tous chantent des cantiques de louanges à Dieu.

Si la compagnie et le commerce des bons a tant de charme et de douceur, que sera-ce de traiter dans le ciel avec tant de saints, de s’entretenir avec les apôtres, de converser avec les prophètes, de communiquer avec les martyrs et tous les élus ? S’il y a tant de gloire à jouir de la compagnie des bons, que sera-ce de jouir de la compagnie et de la présence de Celui que louent les étoiles du matin, dont le soleil et la lune admirent la beauté, et devant qui se courbent de respect et d’amour les anges et tous ces esprits souverains ?

Que sera-ce de voir ce bien universel en qui sont tous les biens, et ce monde supérieur en qui sont tous les mondes ; de voir Celui qui, étant un, est cependant toutes choses ; et qui, étant souverainement simple, embrasse toutes les perfections ? Si ce fut une si grande chose d’entendre et de voir le roi Salomon, que la reine de Saba disait : Bienheureux ceux qui vivent en votre présence et qui jouissent de votre sagesse ! que sera-ce de voir ce grand Dieu dont Salomon ne fut que l’image, de contempler de ses propres yeux cette éternelle sagesse, cette infinie grandeur, cette inestimable beauté, cette bonté immense, et d’en jouir à jamais ? C’est là la gloire essentielle des saints ; c’est là la fin dernière, le terme suprême de tous nos désirs.

Considérez ensuite la gloire des corps. Ces quatre qualités feront leur éternel apanage : la subtilité, l’agilité, l’impassibilité, la clarté. Cette clarté sera si grande que le corps de chaque élu resplendira comme le soleil dans ce royaume de la gloire. Or, si un seul soleil placé au centre du ciel suffit pour donner la lumière et l’allégresse à tout cet univers, que feront tant de vivants soleils et tant de lampes inondant de leurs clartés ce divin séjour ?

Que dire maintenant de tous les autres biens qui s’y trouvent réunis ? Là, la santé, sans maladie ; la liberté, sans esclavage ; la beauté, sans ombre et sans défauts ; l’immortalité, sans atteinte de corruption ; l’abondance, sans besoins ; le repos, sans trouble ; la sécurité, sans crainte ; les connaissances, sans erreur ; le rassasiement, sans dégoût ; la joie, sans tristesse ; et l’honneur, sans contradiction.

Là, nous dit saint Augustin, sera la véritable gloire, où nul ne sera loué par erreur ni par flatterie. Là, le véritable honneur, qui ne sera point refusé au digne, ni accordé à l’indigne. Là, sera la véritable paix, où l’on n’aura rien à souffrir ni de soi ni des autres. La récompense de la vertu sera Celui qui donna la vertu, et se promit lui-même comme salaire et comme couronne de la vertu ; il sera éternellement contemplé face à face, il sera aimé d’un amour toujours nouveau et béni avec une ardeur toujours renaissante. Là, un séjour vaste, beau, resplendissant, sûr. Là, une compagnie parfaite, et souverainement aimable. Là, un temps à souhait, et toujours le même, sans distinction de soir ni de matin ; c’est la durée simple de l’éternité qui persévère. Là, un perpétuel printemps qui par la fraîcheur et l’haleine de l’Esprit-Saint fleurit sans cesse. Là tous sont dans l’allégresse ; là, tous bénissent et chantent ce souverain Bienfaiteur de qui émanent tous les dons, et par la largesse duquel ils vivent et règnent pour une éternité. O cité céleste, séjour sûr, terre, paradis de toutes les délices, peuple heureux, où l’on n’entend jamais aucune plainte, habitants paisibles, mortels fortunés à qui rien ne manque ! Ah ! que ne puis-je en ce moment voir le terme de mon combat ! Oh ! si mon exil touchait à sa fin ! quand arrivera ce jour ? Quand viendrai-je, et quand me sera-t-il donné de paraître devant la face de mon Dieu ?

Méditation sur le coup de lance donné au Sauveur, sur la descente de la Croix, sur les douleurs de la Vierge et sur la sépulture de Notre-Seigneur

Vous considérerez en ce jour comment Notre-Seigneur eut le côté percé par une lance, comment il fut descendu de la croix, reçu dans les bras de la Vierge, et porté au tombeau.

Considérez donc comment le Sauveur ayant rendu le dernier soupir sur la croix, et ses plus cruels ennemis ayant exécuté le dessein qu’ils avaient de le faire mourir, leur fureur néanmoins n’est pas encore assouvie. Ils veulent pousser plus loin leur vengeance ; ils s’acharnent sur le corps inanimé du divin Maître ; ils tirent au sort et se partagent ses vêtements, et ils percent sa poitrine sacrée d’un coup de lance.

O cruels bourreaux ! ô cœurs de fer ! Ce corps a-t-il donc, à votre gré, si peu souffert étant vivant, que vous ne vouliez pas lui faire grâce, même après sa mort ? est-il inimitié, si implacable qu’elle soit, qui ne s’apaise en voyant devant elle son ennemi mort ? Inhumains, levez un peu votre regard vers la croix, et voyez cette figure où la mort est peinte, ces yeux éteints, cette pâleur, cette ombre du trépas ; et, quoique vous soyez plus durs que le fer, que le diamant, vous-mêmes, à cette vue, vous vous adoucirez.

Le soldat ministre de leur vengeance arrive donc la lance à la main, et la plonge avec force dans la poitrine nue du Sauveur. La croix fut ébranlée en l’air par la violence du coup, et du côté entr’ouvert du Sauveur, il sortit de l’eau et du sang qui guérissent les péchés du monde. O fleuve qui sors du paradis et qui arroses de tes eaux toute la surface de la terre ! ô plaie du précieux côté du Sauveur, faite bien plus par son amour pour les hommes que par le fer de la lance cruelle ! ô porte du ciel, entrée du paradis, lieu de rafraîchissement, tour inexpugnable, sanctuaire des justes, sépulture des pèlerins, nid des colombes simples, et lit fleuri de l’épouse des Cantiques ! Je te salue, plaie du précieux côté, qui t’imprimes dans les cœurs dévots, blessure qui blesses les âmes des justes, rose d’ineffable beauté, rubis d’inestimable valeur, entrée du cœur de Jésus-Christ, témoignage de son amour et gage de l’éternelle vie !

Considérez ensuite comment, ce même jour, au soir, arrivèrent ces deux saints personnages, Joseph et Nicodème, et comment, ayant appliqué leurs échelles contre la croix, ils descendirent entre leurs bras le corps du Sauveur. Dès que la Vierge vit que ce corps sacré, qui venait d’essuyer la tourmente de la passion, était près de toucher à terre, elle se prépara aussitôt à lui offrir sur son sein un port assuré, et à le recevoir des bras de la croix dans les siens. Elle demande donc avec grande humilité à ces nobles disciples qu’ils lui permettent maintenant de s’approcher de son Fils, puisqu’elle n’avait pu lui dire un dernier adieu, ni recevoir ses derniers embrassements quand il était sur le point d’expirer sur la croix ; qu’ils ne souffrent pas que sa douleur s’accroisse de toutes parts ; et que, si ses ennemis l’ont privée de cette consolation pendant que son Fils était vivant, ses amis du moins la lui accordent après sa mort. Mais quelle langue pourrait dire ce que la Vierge sentit lorsqu’elle le tint dans ses bras ? O anges de paix ! pleurez avec cette divine Vierge ; cieux, pleurez ; pleurez, étoiles du ciel, et vous toutes, créatures de l’univers, unissez vos larmes à celles de Marie.

Cette très-sainte Mère embrasse ce corps qui n’est plus qu’une plaie ; elle le serre étroitement contre son cœur, car il ne lui restait de forces que pour cela ; elle met sa tête entre les épines de sa tête sacrée, et colle son visage à celui de son Fils. La figure de la très-sainte Mère se teint du sang du Fils, et celle du Fils est arrosée des larmes de la Mère.

O douce Mère, est-ce donc là votre très-doux Fils ? Est-ce là Celui que vous avez conçu avec tant de gloire, et enfanté avec tant d’allégresse ? Où sont donc maintenant vos joies passées ? Que sont devenues vos anciennes jubilations ? Où est ce miroir de beauté où vous vous regardiez ?

Tous ceux qui étaient présents pleuraient ; ces saintes femmes pleuraient ; ces nobles vieillards pleuraient ; le ciel et la terre pleuraient, et toutes les créatures mêlaient leurs larmes à celles de la Vierge. Saint Jean l’Évangéliste pleurait aussi amèrement, et, tenant embrassé le corps de son bon Maître, il disait : « O mon Seigneur et mon cher Maître ! qui m’enseignera désormais ? à qui irai-je dans mes doutes ? sur la poitrine de qui reposerai-je ? qui me découvrira les secrets du ciel ? O quel étrange changement ! hier soir vous me teniez sur votre cœur, répandant en moi l’allégresse et la vie, et maintenant je vous paye une faveur si extraordinaire, en vous tenant mort sur mon cœur ! Est-ce là ce visage que je vis transfiguré sur la montagne du Thabor ? est-ce là cette figure plus resplendissante que le soleil en son midi ? »

Magdeleine, la sainte pécheresse, fondait aussi en larmes, et, tenant embrassés les pieds du Sauveur, elle disait : « O lumière de mes yeux et remède de mon âme, si le souvenir de mes péchés m’accable, qui me recevra ? qui guérira mes blessures ? qui prendra la parole en ma faveur ? qui me défendra contre les Pharisiens ? Oh ! que ces pieds étaient différents de ce qu’ils sont maintenant, quand vous me permîtes de m’en approcher, et que je les lavai de mes larmes ! ô Amour de mon cœur, que ne m’est-il donné en ce moment de mourir avec vous ! ô Vie de mon âme, comment puis-je dire que je vous aime, puisque je suis vivante et que je vous vois mort devant mes yeux ? »

Ainsi pleurait et se lamentait toute cette sainte compagnie, arrosant et lavant de ses larmes le corps sacré. Mais l’heure de la sépulture étant arrivée, ils enveloppent ce saint corps d’un linceul blanc ; ils enveloppent sa tête d’un suaire, et, l’ayant placé sur un brancard, ils s’acheminent vers le monument qui lui était préparé, et ils y déposent ce précieux trésor. Le sépulcre fut fermé par une pierre. A ce moment, le cœur de la divine Mère est plongé dans un abîme de tristesse. Là, elle se sépare une seconde fois de son Fils. Là, elle commence de nouveau à sentir sa solitude ; là, elle se voit dépossédée de Celui qui est tout son bien ; là, son cœur demeure enseveli avec Celui qui est son trésor.

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