Ordre des Frères Mineurs Capucins

Jeudi

Méditation sur le Jugement dernier

En ce jour vous penserez au jugement dernier, afin que cette considération réveille en vous ces deux sentiments si importants, qui doivent se trouver en tout fidèle chrétien, je veux dire la crainte de Dieu et l’horreur du péché.

Considérez d’abord combien sera terrible ce jour auquel s’examineront les causes de tous les enfants d’Adam, se termineront les procès de nos vies, et se prononcera la sentence définitive qui recevra son exécution dans l’éternité. Ce jour embrassera en lui seul tous les jours et tous les siècles. En ce jour Dieu répandra la colère et la fureur provoquée par les péchés de tous les siècles. Imaginez-vous donc avec quelle impétuosité s’élancera ce grand fleuve de l’indignation divine recevant autant d’affluents de colère et d’indignation qu’il y aura de péchés commis depuis le commencement du monde !

En second lieu, considérez les signes épouvantables qui précéderont ce jour ; car, comme dit le Sauveur, avant que ce jour vienne, il y aura des signes dans le soleil et dans la lune, et dans les étoiles, enfin, dans toutes les créatures du ciel et de la terre ; parce que toutes sentiront leur fin avant qu’elle arrive ; elles se troubleront et commenceront à trembler avant qu’elles tombent. Quant aux hommes, ajoute le Sauveur, ils sécheront de crainte, ils sentiront une défaillance mortelle en entendant les effroyables mugissements de la mer, en voyant les grandes vagues qu’elle soulèvera et les tourmentes dont elle sera agitée, pressentant par ces signes si effrayants les grandes calamités et les grandes misères qui menacent le monde. Ainsi on les verra frappés de stupeur, épouvantés, le visage pâle et défiguré, morts, en quelque sorte, avant de mourir, et condamnés avant le jugement, mesurant les périls sur leurs propres terreurs, et chacun tellement occupé du péril qui le menace qu’il ne fera point attention à celui des autres ; un père ne songera point à son fils, ni un fils à son père. Nul ne pourra être de quelque secours pour un autre, parce que nul ne se suffira à lui-même.

En troisième lieu, représentez-vous ce déluge universel de feu qui précédera la venue du Juge ; et entendez le son effroyable de cette trompette de l’archange qui appellera toutes les générations du monde, afin qu’elles s’assemblent en un même lieu, et qu’elles se trouvent présentes au jugement ! Considérez surtout la majesté terrible avec laquelle le Juge doit venir !

Considérez ensuite combien rigoureux sera le compte qui sera demandé à chacun dans ce jugement. Véritablement, dit Job, je sais que l’homme, mis en regard de Dieu, ne peut être justifié, et que s’il veut disputer avec lui, sur mille accusations à peine pourra-t-il se justifier sur une. Que se passera-t-il donc alors dans l’âme de chacun des méchants quand Dieu entrera avec lui dans cet examen, et que, dans le fond de sa conscience, il lui dira : Viens ici, homme mauvais ; qu’as-tu vu en moi pour me mépriser de la sorte et pour passer dans le camp de mon ennemi ? Je te créai à mon image et à ma ressemblance, je te donnai la lumière de la foi, je te fis chrétien, je te rachetai de mon propre sang ; pour toi je jeûnai, je me fatiguai dans les voyages, je veillai, je vécus dans les travaux et les douleurs, je suai des gouttes de sang ; pour toi j’endurai persécutions, coups de fouet, blasphèmes, moqueries, soufflets, affronts, tourments, enfin la croix. Témoin cette croix et ces clous qui paraissent à tes yeux ; témoin ces plaies des pieds et des mains qui sont restées dans mon corps ; témoin le ciel et la terre devant qui j’endurai ces tourments. Eh bien ! qu’as-tu fait de cette âme que j’achetai au prix de mon sang ? au service de qui as-tu employé ce qui me coûta si cher ? O génération insensée et adultère ! pourquoi as-tu mieux aimé servir ton ennemi avec angoisse, que moi ton Créateur et ton Rédempteur avec joie ? Je vous ai appelés tant de fois, et vous ne m’avez pas répondu ; j’ai frappé à vos portes, et vous ne vous êtes point éveillés ; j’ai étendu mes mains sur la croix, et vous ne les avez point regardées ; vous avez méprisé tous mes conseils, toutes mes promesses et toutes mes menaces. Parlez donc maintenant, anges bienheureux, soyez juges entre moi et ma vigne. Qu’ai-je dû faire pour elle que je n’aie fait ?

Que pourront répondre à cela les méchants, ceux qui se sont moqués des choses divines, ceux qui ont tourné en ridicule la vertu, ceux qui ont méprisé la simplicité, ceux qui ont préféré les lois du monde à celles de Dieu, ceux qui ont été sourds à toutes les voix, insensibles à toutes les inspirations, rebelles à tous les commandements, ingrats et endurcis à tous les châtiments et à tous les bienfaits ?

Que répondront ceux qui ont vécu comme s’ils croyaient qu’il n’y avait point de Dieu, et qui n’ont connu d’autre loi que leur intérêt ? « Que deviendrez-vous, dit Isaïe à tous ces contempteurs de Dieu, au jour de la visite, et de la calamité qui vous viendra de loin ? A qui demanderez-vous secours, et de quoi vous servira l’abondance de vos richesses ? »

Enfin, après tout cela, considérez la terrible sentence que le Juge fulminera contre les méchants, et cette terrible parole qui fera trembler les oreilles de quiconque l’entendra. « Ses lèvres, dit Isaïe, sont pleines d’indignation, et sa langue est comme un feu qui dévore. » Y eut-il jamais un feu qui embrase autant que ces paroles : « Éloignez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel qui a été préparé pour Satan et pour ses anges ? »

Quelle source pour nous de sentiments et de réflexions que chaque parole de cette sentence ! Cet éloignement ! cette malédiction ! ce feu ! cette compagnie ! et par-dessus tout cette éternité !

Méditation sur le couronnement d’épines, sur l’Ecco Homo, sur Notre-Seigneur portant Sa Croix, et rencontrant Sa Sainte Mère

En ce jour, vous méditerez sur le couronnement d’épines, sur l’état où était le Seigneur lorsque Pilate dit aux Juifs : Voilà l’Homme ! Vous le considérerez ensuite portant sa croix, et rencontrant sa très-sainte Mère.

Les paroles de l’Épouse dans le livre des Cantiques nous invitent à la considération de ces mystères si douloureux : « Sortez, dit-elle, filles de Jérusalem, et voyez le roi Salomon avec la couronne dont le couronna sa mère au jour de ses fiançailles et au jour de l’allégresse de son cœur. »

O mon âme, que fais-tu ? ô mon cœur, que penses-tu ? et toi, ma langue, comment es-tu muette ? O mon très-doux Sauveur, lorsque j’ouvre les yeux et que j’aperçois le tableau si douloureux que me présente ce mystère, je sens mon cœur se briser. Eh quoi ! Seigneur, n’était-ce donc pas assez des coups de fouet de la colonne, de votre mort prochaine, et de tant de sang répandu ? Fallait-il encore que les épines fissent violemment couler le sang qu’avait épargné la flagellation ! O mon âme, pour sentir un peu ce mystère de douleur, rappelle-toi d’abord l’image de cet adorable Maître avant sa Passion, la souveraine excellence de ses vertus, et considère ensuite l’état où il est ici réduit. Oui, commence par contempler la grandeur de sa beauté, la modestie de ses yeux, la douceur de ses paroles, son autorité, sa mansuétude, sa sérénité et cet air divin qui commande tant de respect ; puis, quand tu auras ainsi reposé tes regards sur une figure si achevée, et que tu te seras enivrée de cette vue, viens considérer ton adorable Maître tel qu’il se montre ici, couvert de ce lambeau dérisoire de pourpre, le roseau pour sceptre royal à la main, cet horrible diadème sur la tête ; contemple ces yeux presque éteints, ce visage d’un mort, cette figure toute couverte de sang et salie par les crachats que ces misérables n’ont pas eu horreur de vomir contre lui. Considère-le bien tout entier, et au dedans et au dehors, le cœur traversé par les douleurs comme par un glaive, et le corps partout sillonné de blessures. Vois ton doux Maître abandonné de ses disciples, poursuivi par les Juifs, servant de jouet aux soldats, méprisé des pontifes, renvoyé avec dédain par un roi inique, accusé injustement, et destitué de tout appui humain. Ne considérez point cela comme une chose passée, mais comme présente, non comme une douleur étrangère, mais comme votre propre douleur. Mettez-vous vous-même à la place de celui qui souffre, et faites-vous une idée de ce que l’on vous ferait souffrir si, à un endroit aussi sensible que la tête, on enfonçait des épines nombreuses et aiguës qui pénétrassent jusqu’aux os. Que dis-je, des épines ! quand ce ne serait qu’une piqûre d’épingle, à peine pourriez-vous l’endurer. Que devait donc souffrir cette tête de la plus délicate organisation qui fut jamais, quand on lui faisait endurer un tel genre de tourment ? Après que les épines ont été ainsi enfoncées autour de la tête du Sauveur, après qu’il a servi de jouet, le juge le prend par la main, et, dans l’horrible état où il est réduit, il le montre aux yeux du peuple transporté de fureur, et leur dit : Ecce Homo, voilà l’Homme, comme s’il disait : Si c’est par envie que vous demandiez sa mort, le voilà maintenant dans un état qui n’excite plus la jalousie, mais la compassion ; vous aviez peur qu’il ne se fît roi : le voilà si défiguré, qu’à peine il paraît un homme. Qu’avez-vous à craindre de ces mains liées ? Cet homme a été battu de verges, que demandez-vous de plus de lui ?

Par là tu peux te former une idée, ô mon âme, de l’état dans lequel parut alors le Sauveur, puisque le juge crut qu’il suffisait de le montrer pour briser le cœur de pareils ennemis. Comprends aussi combien il est indigne qu’un chrétien n’ait pas compassion des douleurs de Jésus-Christ, puisqu’elles étaient si grandes, qu’au jugement de Pilate, elles devaient amollir des cœurs si endurcis.

Voyant cependant que tous les supplices qu’on avait fait subir à ce très-doux Agneau ne suffisaient pas pour adoucir la fureur de ses ennemis, le juge rentre au prétoire et s’assied sur son tribunal pour prononcer la sentence définitive sur cette cause.

Déjà, aux portes, était la croix, instrument du supplice ; déjà commençait à se déployer en l’air ce redoutable étendard menaçant la tête du Sauveur. La cruelle sentence est enfin prononcée, elle est promulguée ; soudain les ennemis ajoutent cruauté à cruauté ; ils chargent sur ces épaules si meurtries, si déchirées par les coups de verge, le bois pesant de la croix. Ce tendre Sauveur ne refuse pas néanmoins de se courber sous ce fardeau qui n’était autre que celui de tous nos péchés ; que dis-je ? par amour pour nous, il embrasse la croix avec une charité et une obéissance infinies.

L’innocent Isaac s’achemine donc vers le lieu du sacrifice avec ce fardeau si accablant sur ses épaules si affaiblies. Une grande multitude le suit ; là sont aussi plusieurs pieuses femmes qui l’accompagnent de leurs larmes. Et qui aurait pu ne pas verser des pleurs à la vue du Roi des anges gravissant la montagne du Calvaire avec une charge si pesante, les genoux tremblants, le corps incliné, les yeux modestes, le visage ensanglanté, avec cette guirlande à la tête, au milieu de ces honteuses clameurs et de ces vociférations que l’on proférait contre lui ?

Cependant, ô mon âme, détourne quelques instants tes regards de ce cruel spectacle ; va en toute hâte, navrée de douleur, exhalant tes gémissements et tes plaintes, va à la demeure de la Vierge ; dès que tu seras en sa présence, tombe à ses pieds, et dis-lui avec l’accent de la plus amère douleur : « O Souveraine des Anges, Reine du ciel, Port du paradis, Avocate du monde et refuge des pécheurs, Salut des justes, Allégresse des saints, Maîtresse des vertus, Miroir de pureté, Gardienne de la chasteté, Modèle de patience et vivant abrégé de toute perfection ! grâce, grâce, ma Souveraine ! Pourquoi ma vue a-t-elle été conservée jusqu’à cette heure ? Comment puis-je vivre, ayant vu de mes yeux ce que j’ai vu ? Pourquoi en dire davantage ? Je viens de quitter votre Fils unique et mon Maître ; il est entre les mains de ses ennemis, il porte sur ses épaules une croix sur laquelle il va être immolé. »

Qui pourrait jamais comprendre jusqu’où alla en ce moment la douleur de la Vierge ? Elle sentit son âme défaillir ; son visage et son corps virginal se couvrirent d’une sueur mortelle qui aurait dû lui ôter la vie, si Dieu, par un miracle, ne l’eût réservée à un plus grand martyre, comme aussi à une plus grande couronne.

La Vierge se lève donc pour aller à la recherche de son Fils : le désir de le voir lui rend les forces que la douleur lui enlevait. Elle entend de loin le bruit des armes, le tumulte de la multitude, le cri des hérauts publics qui annonçaient la marche de la victime. Bientôt elle aperçoit les fers des lances et des piques qui brillaient en l’air ; elle trouve des gouttes et une trace de sang : c’en est assez pour suivre les pas de son Fils, elle n’a pas besoin d’autre guide. Elle approche de plus en plus de ce Fils bien-aimé, elle lève ses yeux obscurcis par la douleur et l’ombre de la mort, et cherche à découvrir ce Bien-Aimé de son âme. O amour, ô crainte du cœur de Marie ! d’un côté elle désirait de le voir, mais d’un autre elle ne pouvait se résoudre à le voir dans un si lamentable état. Enfin, elle arrive à un endroit d’où elle peut découvrir son Fils ; leurs yeux se rencontrent, et ce regard d’ineffable compassion et d’ineffable amour perce leurs cœurs, et fait à leurs âmes mourantes la plus profonde blessure. Les langues étaient muettes, mais les cœurs se parlaient, et celui de ce très-doux Fils disait à celui de sa Mère : « Pourquoi êtes-vous venue ici, ô ma Colombe, ô ma Bien-Aimée et ma mère ? Votre douleur accroît la mienne, et vos tourments percent mon cœur. Retournez, mère chérie, retournez à votre demeure. Il ne convient pas à votre modestie et à votre pureté virginale de se trouver dans la compagnie d’homicides et de voleurs. »

Voilà les paroles, et d’autres plus touchantes encore, que durent s’adresser ces deux cœurs si remplis de compassion l’un pour l’autre. De cette manière, se fit ce cruel chemin jusqu’au lieu où l’on allait dresser la croix.

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