Ordre des Frères Mineurs Capucins

Mercredi

Méditation sur la mort

En ce jour, vous méditerez sur la mort. Ce passage de la mort est une des plus utiles considérations tant pour acquérir la vraie sagesse, que pour fuir le péché et pour commencer à se préparer à loisir à l’heure où il faudra rendre compte de toute sa vie. Considérez donc premièrement combien est incertaine cette heure où la mort doit vous frapper, puisque vous ne savez ni en quel jour, ni en quel lieu, ni en quel état elle vous prendra. Vous ne savez qu’une chose, c’est que vous devez mourir, tout le reste est incertain ; d’ordinaire cette dernière heure a coutume de venir, au moment où l’homme y pense le moins et où il oublie qu’il doit mourir.

Secondement, pensez aux séparations qui auront lieu alors ; non-seulement vous vous verrez séparé de toutes les choses aimées dans cette vie, mais votre corps et votre âme se verront séparés, et la mort mettra un terme à cette compagnie mutuelle si ancienne et si chérie. On regarde comme un grand mal l’exil loin de la patrie, et loin de l’air qu’on a respiré dans son enfance, alors même que l’exilé peut amener avec lui tout ce qu’il aime ; mais quelle calamité tout autrement effroyable que cet exil universel qui vous éloigne de tout, qui vous bannit de votre maison, de vos domaines, qui vous enlève à vos amis, à un père, à une mère, à des enfants, à cette lumière, à cet air, enfin à tout ! Si le taureau mugit quand on le sépare d’un autre taureau avec lequel il labourait, quel ne sera pas le cri déchirant de vos entrailles lorsqu’on vous séparera de tous ceux qui vous aidèrent à porter les fardeaux de cette vie !

Considérez aussi la peine qu’éprouve l’homme quand il se représente la destinée qui attend son corps et son âme après le dernier soupir. Pour ce corps il sait bien que tout son meilleur partage va être une fosse creusée dans la terre, de sept pieds de long, dans la compagnie des autres morts. Mais pour son âme, il ne sait pas avec certitude son avenir, ni le sort qui l’attend. Oui, une des plus grandes angoisses de ce dernier passage, c’est de savoir qu’il y a une gloire et une peine qui n’auront point de fin, de se trouver si voisin de l’une et de l’autre, et d’ignorer laquelle de ces deux destinées si différentes va devenir la nôtre à jamais.

A cette angoisse en succède une autre non moindre, la vue du compte que l’on va rendre ; elle est telle, qu’elle fait trembler même les plus courageux.

On rapporte qu’Arsène étant sur le point de mourir commença à trembler. Ses disciples lui ayant dit : — « Quoi ! vous craignez maintenant ? — Mes enfants, « leur répondit-il, cette crainte n’est pas nouvelle en « moi, car je l’ai eue toute ma vie. » A ce moment, en effet, tous les péchés de la vie passée se représentent à l’homme, comme une armée ennemie qui vient fondre sur lui. Les plus grands, ceux qui lui apportèrent de plus coupables plaisirs, sont ceux qui se représentent plus vivement à sa vue, et lui inspirent plus d’effroi. Oh ! qu’il est amer en ce moment le souvenir de ces plaisirs passés qui autrefois semblaient si doux ! Certes, c’est avec beaucoup de raison que le sage a dit : « Ne considérez pas le vin « quand il est vermeil et que sa couleur brille dans « la coupe ; quoiqu’il paraisse doux quand on le « boit, il ne laisse pas ensuite de mordre comme la « couleuvre, et de répandre son poison comme le « basilic. »

Ces alarmes, voilà la lie de ce breuvage empoisonné de l’ennemi, voilà ce qui reste et ce que l’on savoure au fond de ce calice de Babylone, qui à l’extérieur est doré.

L’homme se voyant alors environné de tant d’accusateurs commence à craindre le jugement qui va suivre, et à dire en lui-même : Malheureux que je suis, dans quelle erreur j’ai vécu ! et quelles coupables voies j’ai suivies ! Comment paraître, et que vais-je devenir à ce terrible jugement ? Si saint Paul dit que l’homme recueillera ce qu’il aura semé (1), moi qui n’ai semé que des œuvres de la chair, que puis-je espérer de recueillir, si ce n’est la corruption ? Si saint Jean dit que dans cette souveraine cité qui est toute d’or pur, il n’entrera rien de souillé, que doit attendre celui qui a vécu d’une manière si souillée et si honteuse ?

Viennent ensuite les sacrements de Pénitence, de l’Eucharistie, de l’Extrême Onction, dernier secours par lequel l’Église nous peut aider dans cette pénible lutte. Ici, comme dans les autres douleurs, considérez quels regrets et quelles angoisses éprouve le mourant d’avoir mal vécu, et combien il souhaiterait alors avoir suivi une autre route. Oh ! quelle vie il mènerait désormais si on lui donnait du temps pour cela ! Dans cet état il fera effort pour appeler Dieu à son secours, mais les douleurs et la maladie qui se hâte le lui permettront à peine.

Considérez aussi les derniers accidents de la maladie, qui sont comme les messagers de la mort ; ils ont quelque chose de bien effrayant. La poitrine se soulève, la voix s’affaiblit, les pieds meurent, les genoux se glacent, les narines se contractent, le visage se couvre de la pâleur de la mort, et la langue demeure immobile ; par les efforts de l’âme qui aspire à se séparer, tous les sens troublés perdent leur force et leur vertu. C’est l’âme surtout qui souffre, c’est pour elle un combat, une horrible agonie : d’un côté, elle se sent arrachée à ce corps ; de l’autre, elle s’y voit refoulée par l’effroi du compte qu’elle va rendre ; elle a naturellement horreur de la séparation ; elle aime son séjour, et elle redoute le tribunal où elle va paraître. Enfin, elle a brisé ses liens. Vous avez alors une double route à faire, l’une pour accompagner le corps jusqu’à la sépulture, l’autre pour suivre l’âme jusqu’à ce que sa cause soit jugée ; soyez témoin de ce qui va arriver de part et d’autre. Ce corps, dans quel état s’offre-t-il à votre vue depuis que l’âme l’a abandonné ? Voyez les nobles vêtements qu’on lui prépare pour l’enterrer, et combien l’on se hâte de l’emporter de la maison. Considérez les funérailles dans toutes leurs circonstances, le son des cloches, la surprise avec laquelle chacun dit : qui est mort ? les offices, les chants douloureux de l’Église, la marche du convoi, la douleur des amis, enfin toutes les particularités jusqu’à l’instant où l’on dépose ce corps dans sa dernière demeure, et où il disparaît sous cette terre de l’éternel oubli qui devient son tombeau.

Laissant le corps dans son sépulcre, allez sans retard à la suite de l’âme, considérez la route qui s’ouvre devant elle dans cette nouvelle région, le terme où elle s’arrête, et le jugement qu’elle va subir. Imaginez-vous être présent devant ce tribunal, avec toute la cour céleste qui attend l’issue de la sentence. Là, tout ce que cette âme a reçu, jusqu’au moindre don, tout est mis dans la balance de la justice pour sa décharge ou pour sa condamnation ; là, il lui sera demandé compte de la vie, des biens, de la famille, des inspirations de Dieu, de tant de facilités qu’elle eut pour bien vivre, et surtout du sang de Jésus-Christ ; là, enfin, chacun sera jugé selon le compte qu’il rendra de ce qu’il a reçu.

Méditation sur les outrages faits à Notre-Seigneur dans la maison de Caïphe, sur le reniement de Saint Pierre et sur la Flagellation

En ce jour vous considérerez le Seigneur en présence de Caïphe, ce qu’il endura cette nuit, le reniement de saint Pierre, et la flagellation à la colonne.

Considérez d’abord comment le Seigneur est conduit de la maison d’Anne à celle du pontife Caïphe, où il est juste que vous le suiviez. Là, vous verrez éclipsé le Soleil de justice, et couvert de crachats ce visage divin, que les anges ne se rassasient pas de contempler. Adjuré au nom de son Père de dire qui il était, le Sauveur répond d’une manière digne de lui ; mais ces malheureux qui ne méritaient pas d’entendre une si haute réponse, s’aveuglent à l’éclat d’une si vive lumière. Se tournant contre le Sauveur comme des bêtes féroces, ils font éclater contre lui toute leur colère et leur rage : là, tous à l’envi déchargent sur ses joues les plus rudes soufflets, et les coups les plus violents sur sa tête. Ils osent, avec leurs bouches infernales, cracher sur ce visage divin. Ils lui couvrent les yeux avec un bandeau, et lui donnant de cruels soufflets, ils se jouent de lui, disant : Devine qui t’a frappé. O humilité ! ô admirable patience du Fils de Dieu ! ô Beauté des anges ! était-ce donc là un visage sur qui dussent tomber des crachats ? C’est vers le coin le plus vil que les hommes se tournent quand ils veulent cracher, et dans tout ce palais il ne se trouve donc pas un endroit plus vil que le visage de mon Dieu, pour être ainsi souillé par le dernier des outrages ? Comment ne t’humilies-tu pas à cet exemple, toi qui n’es que cendre et que poussière ?

Considérez ensuite les tourments qu’endura le Sauveur durant toute cette nuit si douloureuse. Les soldats qui le gardaient se faisaient un jeu sacrilége de sa personne, au rapport de saint Luc ; et pour vaincre le sommeil de la nuit, ils ne cessaient de l’accabler des plus amères dérisions, et de se jouer du Seigneur de la gloire.

Vois, ô mon âme, comme ton très-doux Époux sert là de but pour recevoir les flèches de tant de coups et de soufflets qu’on lui donne. O nuit cruelle ! ô nuit accablante et sans repos ! Durant ces longues heures, ô mon doux Jésus, vous ne dormiez point, et vos bourreaux ne dormaient pas non plus : les cruels, ils mettaient leur repos à multiplier vos tourments. La nuit a été faite pour que toutes les créatures prissent leur repos, afin que les sens et les membres fatigués des travaux du jour, trouvassent dans le sommeil une vigueur nouvelle ; et ce temps de la nuit, ces pervers le prennent, ô mon tendre Maître, pour tourmenter tous vos membres et tous vos sens, en blessant votre corps, en affligeant votre âme, en liant vos mains, en souffletant vos joues, en crachant sur votre visage, en torturant votre ouïe par l’insulte et le blasphème ; ils veulent, les inhumains, que dans le temps où tous les membres ont coutume de se reposer, tous en vous aient leurs souffrances et leurs tortures ! Que ces chants du matin étaient différents de ceux que les chœurs des anges, à la même heure, vous faisaient entendre dans le ciel ! Là ils disent : Saint ! Saint ! Saint ! ici l’on dit : Qu’il meure ! qu’il meure ! crucifiez-le ! crucifiez-le ! O anges du paradis qui entendiez ces deux voix, que devait-il se passer en vous, en voyant si maltraité sur la terre Celui que vous traitez avec un souverain respect dans le ciel ? Qu’éprouviez-vous en voyant que Dieu souffrait de tels tourments pour ceux-là mêmes qui les lui faisaient souffrir ? Qui jamais entendit parler d’un tel excès de charité, qui fait que l’on meurt pour arracher à la mort celui de qui on reçoit le coup mortel ?

Les tourments de cette nuit douloureuse s’accrurent encore par le reniement de saint Pierre. Cet ami qui vivait dans une si intime familiarité avec le Sauveur, ce disciple choisi pour être témoin de la gloire de la transfiguration ; lui, honoré par-dessus tous les autres, par la primauté dans l’Église ; c’est lui qui, le premier de tous, non pas une, mais trois fois, en présence du Seigneur lui-même, jure et atteste par un faux serment qu’il ne le connaît point, et qu’il ne sait point qui il est. O Pierre, est-il donc un si méchant homme, Celui qui est là, que ce soit à tes yeux une si grande honte même de l’avoir connu ? Entends-le bien ! par une telle conduite, le premier, tu portes contre lui la sentence de condamnation, avant les pontifes eux-mêmes, car tu fais naître la pensée que ton Maître est tel, que c’est un déshonneur pour toi seulement de le connaître. Peut-il y avoir une plus grande injure que celle-là ? Ce fut alors que le Sauveur se tourna, qu’il regarda Pierre, et que ses yeux rappelèrent cette brebis qui s’était perdue. O regard de mystérieuse puissance ! ô regard silencieux mais divinement expressif ! Pierre sut entendre ce langage et cette voix : le chant du coq n’avait pu le réveiller ; mais, à la voix de ce regard, il sort de son sommeil. Non-seulement les yeux de Jésus-Christ parlent, mais ils opèrent ; les larmes de Pierre en sont la preuve, larmes fortunées qui ne coulèrent pas tant des yeux de Pierre que des yeux de Jésus-Christ.

Après toutes ces injures, considérez les coups de verge que le Sauveur endura à la colonne. Le juge, voyant qu’il ne pouvait apaiser la furie de ces bêtes féroces possédées de la haine de l’enfer, résolut de faire subir à ce très-doux Agneau un si effroyable châtiment, que la rage de ces cœurs si cruels en fût enfin satisfaite ; il espérait, que, contents de cela, ils ne demanderaient plus sa mort. Entre maintenant, ô mon âme, entre en esprit dans le prétoire de Pilate. Prépare-toi à répandre des larmes, car il en faut, et beaucoup, pour ce que tu vas voir et entendre. Regarde comme ces cruels et vils bourreaux dépouillent le Sauveur de ses habits, avec la dernière inhumanité, et comme il se les laisse enlever avec une ineffable humilité, sans ouvrir la bouche ni répondre une seule parole à tant d’insultants traitements dont il était l’objet. Regarde comment bientôt ils attachent ce saint corps à une colonne, afin de pouvoir le blesser à plaisir, là où ils voudraient et de la manière qu’ils voudraient. Vois combien était seul le Seigneur des anges au milieu de si cruels bourreaux, n’ayant ni protecteurs, ni défenseurs qui se déclarassent pour lui, ne rencontrant pas même des yeux dans lesquels il pût lire un sentiment de compassion. Regarde comment ils commencent, sans perdre un moment, et de la manière la plus cruelle, à frapper avec leurs verges et leurs cordes hérissées de nœuds, ces chairs infiniment délicates ; comment les coups succèdent aux coups, comme les plaies s’ajoutent aux plaies, et les blessures aux blessures. Quel spectacle ! Bientôt ce corps très-saint se couvre de tumeurs livides, les chairs se déchirent, le sang jaillit et s’échappe en ruisseaux de toutes parts. Mais que sera-ce surtout de voir cette grande plaie qui s’est ouverte entre les épaules, parce que c’était là principalement que tombaient tous les coups !

Cette sanglante flagellation terminée, considérez comment le Sauveur couvre son corps, comment il va dans tout ce palais, cherchant ses habits en présence de ces cruels bourreaux, sans que personne le serve ni vienne à son secours ; sans que personne lui présente ni eau rafraîchissante, ni remède pour ses blessures, comme on a coutume de le faire pour ceux qui sont ainsi couverts de plaies.

Tous ces tourments du divin Maître sont faits pour exciter en nous une grande douleur et une vive reconnaissance ; ils doivent être aussi l’objet d’une profonde méditation.

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