Mardi
Méditation sur les misères de cette vie
En ce jour vous méditerez sur les misères de la vie humaine. Elles vous feront voir combien est vaine la gloire du monde, et combien elle est digne d’être méprisée, puisqu’elle repose sur un aussi frêle fondement que celui de cette misérable vie. Bien que les misères de cet exil soient presque innombrables, vous pouvez néanmoins en ce moment considérer plus particulièrement les sept suivantes.
Considérez d’abord combien courte est cette vie, puisque sa plus longue durée n’est que de soixante-dix, ou quatre-vingts ans, et si elle s’étend au delà, ce reste d’existence n’est plus, selon l’expression du Prophète, que tribulation et douleurs. Retranchez de là le temps de l’enfance, qui est bien plus la vie de la bête que celle de l’homme ; retranchez le temps du sommeil pendant lequel nous ne faisons aucun usage de nos sens ni de la raison qui est le caractère distinctif de la créature intelligente, et vous trouverez que cette vie est encore plus courte qu’elle ne le paraît. Si surtout vous la comparez avec l’éternité de la vie future, à peine vous paraîtra-t-elle un point. De là, vous pourrez juger de la démence de ceux qui, pour jouir de ce souffle de vie qui passe si vite, s’exposent à perdre le repos de celle qui doit durer sans fin.
Secondement, considérez combien incertaine est cette vie ; c’est là une nouvelle misère ajoutée à celle que je viens de dire. Non-seulement cette vie est très-courte, mais ce peu de durée n’est pas sûr, il est incertain. Combien y en a-t-il qui arrivent à ces soixante-dix ou quatre-vingts ans dont j’ai parlé ? pour combien le fil de la vie n’est-il pas tranché dès le berceau ! Combien qui sont moissonnés dans leur fleur, et emportés par une mort précoce ! Vous ne savez point, dit le Sauveur, quand viendra votre maître ; si ce sera au matin, ou au milieu du jour, au milieu de la nuit, ou au chant du coq. Pour vous mieux pénétrer de cette vérité, il vous sera utile de rappeler à votre souvenir la mort de plusieurs personnes que vous aurez connues dans le monde ; en particulier la mort de vos amis, et de ceux avec qui vous viviez familièrement. Rappelez-vous encore la fin de certaines personnes illustres et admirées que la mort frappa à l’improviste à divers âges, renversant dédaigneusement tous leurs projets et toutes leurs espérances trompées.
Troisièmement, considérez attentivement combien cette vie est fragile et délicate, et vous trouverez qu’il n’est point de vase de cristal dont la fragilité égale la sienne. Il suffit d’un coup d’air, d’un coup de soleil, de l’haleine d’un malade, pour nous frapper à mort ; l’expérience de chaque jour ne le prouve que trop. Combien en effet de personnes qui, à la fleur de leurs plus belles années, succombent à une de ces causes dont je viens de parler !
Quatrièmement, considérez combien cette vie change, et comment elle ne reste jamais dans le même état. Pour cela, voyez d’abord d’un œil attentif le changement de nos corps qui ne demeurent jamais dans un même état de santé ni dans une même disposition ; considérez ensuite le changement des esprits qui est beaucoup plus grand ; car ils sont comme la mer, agités par des vents divers, par les vagues des passions, des désirs, des sollicitudes, qui nous troublent à chaque heure.
Voyez aussi quels grands changements s’opèrent dans ce qu’on appelle la fortune. Ils ne laissent pas longtemps dans un même état de prospérité et de bonheur, les choses de la vie humaine ; c’est une roue mobile qui tourne sans cesse. Considérez surtout le mouvement si continuel de notre vie ; ni jour, ni nuit, jamais il ne s’arrête, et va sans cesse perdant de sa durée. A ce point de vue, qu’est-ce que notre vie, sinon un flambeau qui se consume à tous les instants, et qui se consume d’autant plus qu’il jette plus de lumière et d’éclat ? Qu’est-ce que notre vie, sinon une fleur qui s’ouvre le matin, se flétrit à midi, et qui le soir tombe desséchée ?
C’est à cause de ce continuel changement que Dieu fait dire à Isaïe : « Toute chair n’est qu’un peu d’herbe, et toute sa gloire est comme la fleur des champs. » Saint Jérôme commente ainsi ces paroles : « Vraiment, quand on considère la fragilité de notre chair et comment à tous les points et à tous les instants de notre durée nous croissons et décroissons sans jamais demeurer dans le même état, et comment ce qui, à cet instant même, fait l’objet de notre discours, de nos plans, ou de nos méditations, est autant de retranché de notre vie, on n’hésitera pas à appeler notre chair un peu d’herbe, et à comparer toute sa gloire à la fleur des champs. »
L’enfant aujourd’hui à la mamelle passe si vite à l’adolescence, de l’adolescence à la jeunesse, à l’âge mûr, et de là à la vieillesse ! et il se trouve vieillard avant même de s’être étonné de n’être plus jeune ! La femme dont la beauté attirait les regards de tant de jeunes insensés, présente en bien peu de temps un front sillonné de rides, et celle qui auparavant était aimable, devient bien vite un objet de répulsion.
Cinquièmement, considérez combien cette vie est trompeuse ; peut-être ce qu’elle a de pire est d’égarer tant d’infortunés et de traîner à sa suite de si nombreux et si aveugles adorateurs. Elle est horrible de laideur, et elle nous paraît belle ; elle est amère, et elle nous paraît douce ; elle est courte, et elle paraît à chacun de longue durée ; elle est pleine d’innombrables misères, et elle paraît si aimable qu’il n’est péril ni sacrifice que les hommes n’affrontent pour elle, souvent même au détriment de leurs intérêts éternels, en faisant des choses qui les conduisent à la perte de la vie qui n’a point de fin.
Sixièmement, considérez combien cette vie, si courte, si incertaine, si fragile, si changeante, si trompeuse, est encore féconde en misères, tant pour l’âme que pour le corps. Non, elle n’est point autre chose qu’une vallée de larmes, et un océan de misères. Saint Jérôme écrit que Xerxès, ce roi si puissant, qui renversait les montagnes et comblait les mers, étant un jour monté à la cime d’une montagne élevée pour voir de là une armée formée d’une infinité de peuples, la regarda fort attentivement et se mit ensuite à pleurer. Interrogé sur la cause de ces larmes, il répondit : « Je pleure parce que d’ici à cent ans, de tous ces hommes que je vois, pas un ne sera en vie. »
« Que ne nous est-il donné, dit saint Jérôme, de nous élever à quelque hauteur d’où nous puissions découvrir toute la terre à nos pieds ! de là vous verriez les chutes et les misères du monde entier, les nations détruites par les nations, et les royaumes par les royaumes. Vous verriez comment on tourmente les uns et comment on tue les autres ; ceux-ci trouvent leur tombeau dans les eaux de la mer ; ceux-là sont traînés en captivité. Ici le spectacle d’une noce, là celui du deuil ; ici les uns meurent de mort violente, là d’autres expirent paisiblement. Les uns sont dans l’abondance des richesses, les autres sont contraints de mendier. Enfin, vous verriez non-seulement l’armée de Xerxès, mais encore tous les hommes qui maintenant peuplent la terre, et qui d’ici à peu de jours auront disparu de cette vie. »
Parcourez toutes les infirmités et toutes les souffrances du corps humain, toutes les afflictions et toutes les cruelles anxiétés de l’esprit, en outre tous les dangers qui viennent nous assaillir dans tous les états comme à tous les âges, et vous verrez plus clairement encore le nombre et la grandeur des misères de cette vie : connaissant à une lumière si vive combien tout ce que le monde peut donner est peu en soi, vous pourrez plus facilement n’avoir que du mépris pour tout ce qu’il renferme.
A toutes ces misères succède la dernière qui est la mort ; elle est pour le corps comme pour l’âme la dernière des choses terribles qu’il y a à subir. Pour le corps, il sera en un instant dépouillé de tout ; et quant à l’âme, on prononcera en ce moment suprême sur le sort qui l’attend pour une éternité. Tout cela vous fera comprendre combien est éphémère et misérable la gloire du monde, reposant, comme elle le fait, sur un aussi frêle fondement que cette lamentable vie des mondains, et par conséquent combien elle est digne de nos dédains et de nos mépris.
Méditation sur l’oraison du jardin, sur la prise de Notre-Seigneur et Son entrée dans la maison d’Anne
En ce jour, vous méditerez sur l’oraison du jardin, sur la prise de Notre-Seigneur, sur son entrée dans la maison d’Anne, et sur l’affront qu’il y reçut.
Considérez comment le divin Maître, après avoir terminé cette mystérieuse cène, s’en alla avec ses disciples à la montagne des Oliviers, pour prier avant d’entrer dans le combat de sa passion : par là, il voulait nous enseigner que, dans toutes les peines et les tentations de cette vie, nous devons toujours recourir à la prière, comme à une ancre assurée au milieu de la tempête. Par son efficacité, ou bien nous serons délivrés du poids de la tribulation, ou bien nous recevrons des forces pour le soutenir, ce qui est une nouvelle grâce plus grande. Le Seigneur, pour avoir une compagnie durant le chemin, prit avec lui les trois disciples qu’il chérissait le plus, saint Pierre, saint Jacques, saint Jean ; comme ils avaient été témoins de sa glorieuse transfiguration, il voulait qu’ils vissent de même la figure si différente que son amour pour les hommes allait faire prendre à Celui qui leur avait apparu si resplendissant de gloire au Thabor.
Afin de leur faire comprendre que les souffrances de son âme n’étaient pas moindres que celles qui commençaient à paraître au dehors, il leur dit ces paroles empreintes d’une si profonde douleur : « Mon âme est triste jusqu’à la mort. Attendez ici, et veillez avec moi. » Ayant dit ces paroles, il s’éloigna des disciples à la distance d’un jet de pierre, et, prosterné contre terre, avec un très-grand respect, il commença à prier, disant : « Mon Père, s’il est possible, que ce calice passe loin de moi ; cependant qu’il soit fait, non selon ma volonté, mais selon la vôtre. » Ayant fait cette prière trois fois, à la troisième, il entra dans une telle agonie, qu’il commença à suer des gouttes de sang qui coulaient avec abondance de son corps sacré, et tombaient à terre.
Considérez attentivement ce bon Maître, dans ce mystère si douloureux. Là, il se représente tous les tourments qu’il va souffrir ; il voit de la manière la plus distincte les douleurs si cruelles que l’on prépare au plus délicat de tous les corps ; il voit tous les péchés du monde pour lesquels il souffrait, et en même temps l’ingratitude de tant d’âmes qui ne devaient ni reconnaître un tel bienfait, ni profiter d’un remède si grand et qui coûtait si cher. A cette vue, son âme est brisée par de telles angoisses ; ses sens, son organisation si délicate, reçoivent une secousse si profonde, que les forces et toute l’harmonie de ce corps en demeurent troublées. Cette chair bénie s’ouvre de toutes parts, donne un libre passage au sang qui, de tous les membres, coule en telle abondance, qu’il ruisselle jusqu’à terre. Si la chair, qui n’endurait que par contre-coup ces douleurs, en était là, que devait-il se passer dans l’âme qui les endurait directement !
Quand la prière du jardin est terminée, arrive ce faux ami, à la tête d’une infernale cohorte. Après avoir abdiqué l’apostolat, il s’est fait le chef et le capitaine de l’armée de Satan. Considérez comment il marche sans honte le premier, et comment, arrivé près du bon Maître, il le vend par un perfide baiser. A cette heure, le Seigneur dit à ceux qui venaient pour le prendre : « Vous êtes venus à moi, comme à un voleur, avec des épées et des lances ; j’étais au milieu de vous, chaque jour, dans le temple, et vous n’avez pas mis la main sur moi ; mais cette heure est la vôtre, et celle de la puissance des ténèbres. »
C’est là un mystère qui doit jeter l’âme dans une bien grande admiration. Quoi de plus étonnant que de voir le Fils de Dieu prendre la ressemblance, non-seulement d’un pécheur, mais encore celle d’un réprouvé ? « Celle-ci est votre heure, dit-il, et celle de la puissance des ténèbres. » L’on infère de ces paroles que, pendant cette heure, ce très-innocent Agneau fut livré au pouvoir des princes des ténèbres, qui sont les démons, pour qu’ils lui fissent subir, par le moyen de leurs ministres, tous les tourments et toutes les cruautés qu’ils voudraient. Vous qui méditez ceci, mesurez maintenant du regard jusqu’où voulut descendre, par amour pour vous, cette haute majesté d’un Dieu, puisqu’il descendit jusqu’au dernier de tous les maux, qui est d’être livré au pouvoir des démons. C’était la peine que méritaient vos péchés ; pour vous en délivrer, il voulut s’y soumettre et l’endurer.
Après ces paroles, cette troupe de loups affamés fond sur ce doux Agneau : les uns le saisissent d’un côté, les autres d’un autre, chacun comme il peut. Avec quelle inhumanité ils le traitent ! quelles paroles insultantes ils lui adressent ! que de coups ils déchargent sur lui ! avec quelle violence ils l’entraînent ! quels cris ils jettent ! quelles horribles clameurs ! On dirait des vainqueurs qui ont saisi leur proie. Ils prennent ces saintes mains, qui un peu auparavant avaient opéré tant de miracles, et les attachent par des nœuds si forts, que la chair des bras en est déchirée, et que le sang jaillit. C’est ainsi qu’ils le mènent par les voies publiques, lié et couvert d’ignominie. Considérez bien attentivement comment il parcourt ce chemin, abandonné de ses disciples, accompagné de ses ennemis, forcé de hâter le pas, manquant d’haleine, les traits altérés, le visage enflammé et rouge par la précipitation de la marche. Au milieu de traitements si indignes, contemplez la modestie de sa figure, la dignité de son regard, et ce visage divin qui, au milieu de toutes les insultes du monde, ne put jamais être obscurci.
Suivez le divin Maître à la maison d’Anne. Là, répondant avec respect à la demande que lui adresse le pontife, sur ses disciples et sur sa doctrine, un de ces misérables qui étaient présents lui décharge un grand soufflet au visage, en lui disant : « Est-ce ainsi que tu réponds au pontife ? » Le Sauveur se contente de lui dire : « Si j’ai mal parlé, montrez en quoi ; et si j’ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous ? » O mon âme ! considère bien ici, non-seulement la douceur de cette réponse, mais encore ce visage meurtri et coloré par la violence du coup, la modestie de ces yeux si sereins, ce front si calme, et, à l’intérieur, cette âme très-sainte, si humble et si disposée à présenter l’autre joue, si le bourreau le demandait.