Ordre des Frères Mineurs Capucins

Chap. 20 - Flagellation et couronnement d’épines

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1335 Pilate connaissant la colère obstinée des Juifs contre Jésus de Nazareth, et souhaitant de ne le point condamner à la mort parce qu’il connaissait son innocence, crut qu’en le faisant rigoureusement flageller, il apaiserait la fureur de ce peuple très ingrat et l’envie des pontifes et des scribes, afin qu’ils cessassent de le persécuter et de demander sa mort, et au cas où Jésus-Christ aurait manqué en quelque chose aux cérémonies et aux coutumes judaïques, il en serait suffisamment châtié. Pilate fit ce jugement parce qu’il avait entendu dire que Jésus ne gardait pas le sabbat ni les autres cérémonies, car c’était ce dont les pharisiens l’accusaient ainsi que le raconte l’évangéliste saint Jean (ch. IV, v. 16). Mais Pilate raisonnait mal en cela, puisqu’il n’était pas possible que le Maître de la sainteté manquât en la moindre chose à la loi n’étant pas venu pour la détruire, mais bien pour l’accomplir entièrement. Et quand même cette accusation eût été véritable il ne devait pas lui imposer une si grande peine, puisque les Juifs avaient dans leur loi d’autres moyens par lesquels ils se purifiaient des transgressions qu’ils commettaient très souvent contre leur loi, ainsi ç’aurait toujours été une très grande injustice de le faire flageller avec tant de rigueur. Ce juge ne fut pas moins trompé lorsqu’il s’imagina que les Juifs auraient quelque peu d’humanité et de compassion naturelle dans cette circonstance. Car la fureur qu’ils avaient contre notre très doux Maître n’était pas commune aux hommes qui sont naturellement portés à la pitié quand ils voient leur ennemi humilié et abattu, parce qu’ils ont un cœur de chair et un amour naturel pour leur semblable, ce qui les porte à la compassion lorsqu’ils le voient dans quelque malheur,

mais ces perfides Juifs étaient comme transformés en démons qui s’irritent davantage contre celui qui est le plus affligé et le plus humilié, et quand ils le voient dans un plus grand abandonnement, c’est alors qu’ils disent, persécutons-le maintenant qu’il n’a personne qui le défende, et qui le délivre de nos mains.

1336 Telle était la rage implacable des pontifes et des pharisiens leurs confédérés contre l’Auteur de la vie, parce que Lucifer désespérant d’empêcher sa mort que les Juifs voulaient, les irritait toujours par son horrible malice, afin qu’ils la lui donnassent avec une cruauté inouïe. Pilate hésitait entre la lumière de la vérité qu’il connaissait et les vues humaines et terrestres qui le conduisaient, et suivant l’erreur qu’elles inspirent à ceux qu’elles maîtrisent, il ordonna que l’on flagellât rigoureusement celui qu’il avouait être sans crime. On choisit six servants de la justice qui étaient les plus robustes pour exécuter cette sentence si injuste que le démon venait d’inspirer, et comme des réprouvés et des hommes sans honneur et sans pitié, ils reçurent avec beaucoup de joie l’office de bourreaux, car celui qui est violent et envieux, est toujours bien aise d’exercer sa fureur, quoique ce soit par des actions basses et indignes. Ensuite ces valets du démon, assistés de plusieurs autres menèrent notre Sauveur Jésus-Christ au lieu de ce supplice qui était une cour ou un vestibule de la maison où l’on donnait ordinairement la question aux malfaiteurs pour les obliger d’avouer leurs crimes. Ce vestibule n’était pas fort élevé ; il était entouré de colonnes dont les unes étaient couvertes par l’édifice qu’elles soutenaient et les autres étaient à découvert et fort basses. Ils lièrent fortement le Sauveur à une de celles-ci qui étaient de marbre, parce qu’ils le prenaient toujours pour un magicien et qu’ils appréhendaient qu’il ne leur échappât.

1337 Ils le dépouillèrent premièrement de la robe blanche, et ce fut avec autant d’ignominie que lorsqu’on la lui avait mise dans la maison d’Hérode. Et quand il lui délièrent les cordes et les chaînes dont on l’avait lié lorsqu’on le prit au Jardin, ils lui firent souffrir des douleurs inconcevables, lui renouvelant les plaies que les mêmes liens qui le serraient très fort lui avaient faites aux bras. Et lui ayant laissé ses divines mains libres, ils lui commandèrent avec beaucoup de brutalité et de blasphème, d’enlever lui-même la tunique sans couture qu’il avait. C’était la même que sa très sainte Mère lui avait mise en Égypte, quand elle fit marcher le très doux Enfant Jésus, comme je l’ai marqué en son lieu. Notre adorable Seigneur n’avait alors que cette tunique, parce qu’on lui ôta le manteau qu’il portait ordinairement quand on le prit au Jardin. Le Fils du Père éternel obéit aux bourreaux, et il commença de dépouiller son corps sacré et vénérable, voulant bien recevoir cet affront devant un si grand nombre de personnes. Mais ces cruels et impies valets s’imaginant que sa modestie le rendait trop lent à se dépouiller, lui arrachèrent la tunique avec beaucoup de violence et de précipitation. Ainsi le Seigneur de l’Univers se trouva nu, à part les caleçons qu’il portait et qu’il garda toujours, et ceux-ci étaient les mêmes que sa très sainte Mère lui avait mis en Égypte avec la petite tunique, parce que tout ce qu’elle lui mit alors avait grandi à mesure que le très saint corps croissait, le Seigneur ne s’étant jamais dépouillé ni de la tunique, ni des caleçons, ni même des souliers que notre auguste Princesse lui mit, excepté lorsqu’il allait prêcher, comme je l’ai dit ailleurs, car, dans cette occasion, il marchait plusieurs fois pieds nus.

1338 Il me semble avoir entendu dire, que quelques docteurs avaient écrit que notre Sauveur fut entièrement dépouillé de tout ce qui pouvait couvrir sa personne sacrée dans le temps qu’on le flagella et qu’on le crucifia, sa Majesté permettant qu’on lui fît cette confusion pour augmenter ses souffrances. Mais m’étant informée de la vérité par un nouvel ordre que je reçus de mes supérieurs, il m’a été déclaré, que notre divin Maître fut disposé de souffrir tout ce qui serait décent sans rejeter aucun opprobre qui ne choquerait point l’honnêteté. Et que les bourreaux essayèrent de lui faire cet affront, voulant le dépouiller entièrement et lui ôter les seuls caleçons qui lui restaient. Mais que cela ne leur fut pas possible, parce que lorsqu’ils voulurent l’entreprendre, leurs bras devinrent glacés et se trouvèrent sans force et sans mouvement, comme il arriva dans la maison de Caïphe à ceux qui prétendirent dépouiller le Seigneur de l’univers, ainsi que je l’ai marqué dans le chapitre dix-septième. Et quoique les six bourreaux y employassent toutes leurs forces, ils éprouvèrent tous la même chose ; néanmoins, ces valets d’iniquité voulant dans la suite flageller le Sauveur avec plus de cruauté, lui haussèrent quelque peu les caleçons pour le frapper, et c’est seulement ce que sa Majesté permit. Ces barbares ne furent non plus ni attendris ni touchés par un miracle si surprenant qui les rendait ainsi perclus ; mais ils l’attribuèrent à l’art magique qu’ils imputaient à l’Auteur de la vérité et de la vie.

1339 Notre divin Rédempteur fut dépouillé de cette manière devant plusieurs personnes, et les six bourreaux le lièrent cruellement à une colonne de ce vestibule pour le frapper plus à leur aise. Ensuite, ils le flagellèrent chacun à son tour avec une cruauté si inouïe, qu’il n’était pas possible d’en trouver une semblable dans des cœurs humains, si Lucifer ne se fût comme incorporé avec ces cruels valets. Les deux premiers fouettèrent le très innocent Seigneur avec de grosses cordes, employant dans cette exécution sacrilège toute leur rage et toutes leurs forces. Par ces premiers coups ils meurtrirent et défigurèrent tout le corps divinisé de notre Sauveur. Mais ceux-ci s’étant lassés, les deux autres le frappèrent à l’envi avec des courroies fort rudes et avec tant de violence, qu’ils firent crever toutes les meurtrissures que les premiers avaient faites, et il en sortit une si grande quantité de sang, que non seulement tout le corps adorable du Sauveur en fut couvert, mais il en rejaillit sur les habits des sacrilèges valets qui le frappaient, et il s’en répandit beaucoup sur terre. Ces deux bourreaux étant hors d’haleine se retirèrent, et les derniers commencèrent à le frapper avec des nerfs. Ceux-ci le maltraitèrent avec une plus grande cruauté, non seulement parce que ne trouvant plus d’espace sur son très saint corps pour le blesser, ils renouvelaient les plaies que les premiers lui avaient faites, mais aussi parce qu’ils furent de nouveau irrités par les démons dont la rage s’augmentait toujours plus, voyant la patience invincible avec laquelle Jésus-Christ souffrait tous ces outrages.

1340 Et comme les veines de son corps sacré étaient déjà rompues et que toutes ses plaies avaient été réduites en une, ces troisièmes bourreaux ne purent lui en faire de nouvelles. Mais ces barbares redoublant leurs coups arrachèrent par lambeaux la chair de notre Rédempteur, ils en firent tomber plusieurs morceaux par terre, et lui découvrirent les os en divers endroits de ses épaules où on les voyait tout ensanglantés et ils s’en découvrait par des endroits plus larges même que la paume de la main. Et voulant entièrement défigurer cette beauté qui surpassait celle de tous les enfants des hommes, ils le frappèrent sur son divin visage, sur les pieds et sur les mains, sans qu’il y eût aucun endroit où ils n’étendissent la rage qu’ils avaient conçue contre ce très innocent Agneau. De sorte que son précieux sang ruisselait avec abondance sur la terre. Et les coups qu’on lui donna sur les pieds, sur les mains et sur le visage lui causèrent une douleur inconcevable ; ces parties étant les plus nerveuses, les plus sensibles et les plus délicates. Ce vénérable visage était tout meurtri, et le sang qui en coulait de partout, se caillant sur ses yeux, l’aveuglait entièrement. Outre cela, ils le couvrirent de très vilains crachats pour le rassasier en quelque façon d’opprobre. Le nombre des coups de fouet que reçut le Sauveur depuis les pieds jusqu’à la tête, fut de cinq mille cent quinze. Ainsi le suprême Seigneur et le Créateur de tout l’univers, qui par sa nature divine était impassible, devint pour nous et sous notre chair un homme de douleurs (comme l’avait prédit Isaïe, Ps., LIII, v. 3), et fort savant par sa propre expérience dans toutes nos souffrances, et il parut le dernier des hommes et le plus méprisé de tous.

1341 La multitude du peuple qui suivait notre Sauveur, remplissait les cours de la maison de Pilate aussi bien que les rues, parce qu’ils attendaient tous la fin d’un procès si étrange, et s’en entretenaient avec un tumulte horrible, chacun selon le jugement qu’il en avait formé. La Vierge sacrée souffrit des peines incroyables au milieu de cette confusion, voyant les opprobres que les Juifs et les Gentils faisaient à son très saint Fils. Et quand on le menait au lieu du supplice, la très prudente Dame se retira dans un coin du vestibule avec les Marie et saint Jean qui l’assistaient et l’accompagnaient dans sa douleur. Étant retirée en ce lieu, elle découvrit par une vision très claire tous les coups que notre adorable Sauveur recevait. Et quoiqu’elle ne vît point par les yeux corporels ce qui se passait alors, elle en eut pourtant une connaissance fort distincte. Il n’est pas possible de déclarer, ni même de concevoir les douleurs et les afflictions qu’elle eut dans cette circonstance, on les connaîtra avec les autres mystères de la Divinité qui nous sont cachés lorsqu’on les découvrira tous en Dieu pour la gloire du Fils et de la Mère. J’ai dit en d’autres endroits de cette histoire, et spécialement en ce que j’ai écrit de la passion du Seigneur que la très pure Marie sentit dans son corps toutes les douleurs que son Fils sentait par les mauvais traitements qu’on lui faisait. Elle eut aussi cette douleur dans toutes les parties de son corps, à mesure que notre Seigneur Jésus-Christ recevait les coups de fouet sur le sien. Et quoiqu’elle ne répandît point de sang, excepté celui qu’elle versa avec ses larmes, et qu’elle ne reçut non plus aucune plaie par impression de celles du Seigneur, néanmoins la douleur la changea et la défigura de telle sorte, que saint Jean et les Marie ne la connaissaient presque plus par les traits de son visage. Outre les douleurs de son corps, celles qu’elle souffrit en son âme très sainte furent ineffables, car c’est dans cette circonstance que l’on pouvait dire, que plus elle avait de connaissances, plus elle avait aussi de peines. Et par l’amour naturel de Mère et par celui de la suprême charité de Jésus-Christ, elle seule connut mieux que toutes les autres créatures ensemble, l’innocence du même Seigneur, la dignité de sa personne divine, et l’énormité des injures qu’il recevait de la perfidie judaïque et des mêmes enfants d’Adam qu’il rachetait de la mort éternelle.

1342 Ayant exécuté la sentence qui portait de flageller notre Sauveur, les mêmes bourreaux le délièrent de la colonne avec un insolent dédain, et renouvelant leurs blasphèmes lui commandèrent de se vêtir au plutôt de sa tunique qu’ils lui avaient ôtée. Mais un de ces valets inspiré du démon, l’avait cachée pendant qu’on frappait notre très doux Maître, afin qu’il ne pût la trouver et qu’il demeurât ainsi dépouillé pour une plus grande confusion et moquerie. La Vierge sacrée connut cette malice de l’ennemi, et usant du pouvoir de Reine, commanda à Lucifer et à tous ses démons de sortir de ce lieu, et aussitôt ils se sentirent forcés de s’en éloigner par la vertu et par la puissance de notre auguste Princesse. Ensuite elle ordonna aux saints anges de remettre la tunique de son très saint Fils à un endroit où sa Majesté pût facilement la prendre pour en vêtir son corps sacré qui était tout déchiré de coups. Cela fut aussitôt accompli sans que les valets sacrilèges en pénétrassent le mystère, mais ils l’attribuaient à l’art magique. Notre Sauveur se vêtit, ayant outre ses plaies souffert une nouvelle douleur que le froid lui causait, car la saison était froide (Marc, XIV, v. 54), comme on le peut voir, par ce que les évangélistes disent (Luc, XXII, v. 55 ; Joan., XVIII, v. 18), et comme le Seigneur était demeuré un assez long temps dépouillé, le sang de ses plaies s’était coagulé, et c’est ce qui les lui rendait plus sensibles ; il avait aussi moins de forces pour les souffrir parce que le froid les lui diminuait, cela n’empêchait pourtant pas que l’ardeur de son infinie charité ne lui fît désirer de souffrir toujours plus. Et quoique la compassion soit si naturelle aux créatures raisonnables, aucun ne fut pourtant touché de l’état lamentable où il se trouvait, excepté sa Mère affligée qui pleurait et soupirait pour tout le genre humain.

1343 Parmi les mystères du Seigneur, cachés à la sagesse humaine, l’on trouve un grand sujet d’admiration en considérant que la fureur des Juifs qui étaient hommes sensibles de chair et de sang comme nous, ne fût point apaisée, voyant notre adorable Maître si maltraité et tout déchiré de cinq mille cent quinze coups de fouet qu’il avait reçus, et que bien loin d’être touchés de quelque compassion naturelle à la vue d’un objet si lamentable, leur envie leur inspirât de nouveaux moyens d’outrager celui qui avait déjà tant souffert. Et leur rage étant incapable leur fit bientôt inventer un nouveau genre de tourment. Ils allèrent donc trouver Pilate dans le prétoire, et lui dirent devant ceux de son conseil : Ce séducteur du peuple, Jésus de Nazareth, a voulu par ses ruses et par sa vanité qu’on le prît pour le roi des Juifs, et afin d’humilier son orgueil et de confondre davantage sa présomption, nous vous supplions de nous donner la permission de lui mettre les marques royales, que sa prétention imaginaire lui a méritées. Pilate accorda l’injuste demande des Juifs, et leur permit d’exécuter ce qu’ils souhaitaient.

1344 Or, ils menèrent notre Sauveur au prétoire, où ils le dépouillèrent de nouveau avec la même cruauté et la même insolence qu’auparavant, et ils le vêtirent d’une robe de pourpre fort sale et toute remplie de taches, comme un habit d’un roi imaginaire, afin que tous se moquassent de lui. Ils lui mirent aussi une couronne d’épines sur la tête. Elle était composée de joncs fort rudes, tout épineux, et dont les épines étaient très fortes et très aiguës, et ils la lui enfoncèrent avec tant de violence que plusieurs épines le pénétrèrent jusqu’au crâne, quelques-unes jusqu’aux oreilles et d’autres jusqu’aux yeux. De sorte que la douleur que notre adorable Seigneur souffrit alors fut une des plus grandes qu’il eût soufferte. Au lieu de sceptre, ils lui mirent un roseau dans la main droite. Ensuite ils lui jetèrent sur les épaules un manteau violet semblable à une chape, dont on use dans l’Église, car les rois se servaient aussi alors de cet ornement pour marquer leur dignité. Ce fut avec cette ignominie que les perfides Juifs habillèrent comme un roi fabuleux, celui qui était par nature et par toutes sortes de titres le véritable Roi des rois et le Seigneur des seigneurs. Tous ceux de la milice s’assemblèrent devant les pontifes et les pharisiens, et ayant mis au milieu d’eux notre divin Maître, ils se moquèrent de lui et le chargèrent de blasphèmes, car les uns fléchissant le genou devant lui, se moquaient de lui, en lui disant : Nous vous saluons Roi des Juifs (Matt., XXVII, v. 29 ; Joan., XIX, v. 3 ; Marc, XV, v. 19). Quelques-uns lui donnaient des soufflets. Il y en avait qui, lui prenant le roseau qu’il avait à la main, lui en donnaient des coups sur la tête, ce qui renouvelait ses plaies. Les autres lui crachaient au visage, et tous l’injuriaient, le méprisaient et lui faisaient de différents outrages inspirés par la fureur du démon.

1345 O charité incompréhensible et sans borne ! O patience inouïe et inconcevable aux enfants d’Adam ! Qui a pu, Seigneur, vous obliger de vous humilier à souffrir de si grandes peines et des blasphèmes si énormes, étant le Dieu véritable et puissant en votre Être et en vos œuvres ? Mais plutôt qui sont ceux d’entre les hommes, ô mon adorable Créateur ! qui ne vous ont pas offensé et donné occasion de ne rien faire pour eux ? Qui d’entre nous pourrait s’imaginer ce que vous avez souffert si nous ne connaissions pas votre bonté infinie ? Mais puisque nous la connaissons, et que nous regardons par les yeux de la sainte foi tant de bienfaits admirables et de si grandes merveilles de votre amour, où est notre jugement ? Quel fruit tirons-nous de la lumière de la vérité que nous confessons ? Quel enchantement est le nôtre ? Puisqu’à la vue de vos douleurs, des coups de fouet, des épines, des opprobres et des affronts que vous avez reçus, nous osons chercher les plaisirs, le repos, les honneurs et les vanités du monde ? Le nombre des insensés est véritablement bien grand, puisque la plus grande de toutes les folies est de connaître une obligation sans y satisfaire, de recevoir un bienfait sans en témoigner jamais une juste reconnaissance, d’avoir devant les yeux le plus grand de tous les biens, et le mépriser, le rejeter et n’en faire point son profit, et de laisser la vie pour suivre la mort éternelle. Le très innocent Agneau Jésus n’ouvrit pas seulement la bouche au milieu de tant d’opprobres. Mais la rage des Juifs ne fut point apaisée, ni par les sanglantes railleries qu’ils firent de notre divin Maître, ni par les mauvais traitements qu’ils exercèrent sur sa personne sacrée.

1346 Pilate crut que si ce peuple ingrat voyait Jésus de Nazareth dans un état si lamentable il en aurait le cœur attendri et confus, c’est pour cela qu’il ordonna qu’on le fit paraître à une fenêtre du prétoire afin que tous le vissent ainsi déchiré de coups, défiguré, couronné d’épines et avec le vêtement ignominieux d’un roi imaginaire. Et alors s’adressant au peuple, il lui dit : « Ecce Homo ». Voilà l’homme que vous regardez comme votre ennemi (Joan., XIX, v. 5). Que puis-je faire davantage contre lui, après l’avoir fait châtier avec tant de rigueur ? Il est si abattu que vous n’avez plus sujet de le craindre. Je ne trouve rien en lui qui soit digne de mort. Ce juge disait en cela une vérité incontestable ; mais il condamnait par cette même vérité son très injuste et très impie procédé ; puisque connaissant et avouant que cet homme était juste, et sachant qu’il ne méritait point la mort, il l’avait fait traiter si cruellement qu’il aurait perdu plusieurs fois la vie si son pouvoir divin ne la lui eût conservée. O aveuglement de l’amour propre ! O quelle méchanceté de considérer dans ces sortes d’occasions ceux qui peuvent donner ou ôter les charges ! Combien ces vues terrestres obscurcissent-elles la raison ? Combien font-elles pancher le poids de la justice, puisque dans cette circonstance elle en fut corrompue par la plus grande vérité et par la condamnation du Juste des justes ? O juges, qui jugez la terre, tremblez et prenez bien garde que les poids de vos jugements ne soient point trompeurs, parce qu’en prononçant une sentence injuste, vous vous condamnez vous-mêmes. Comme les pontifes et les pharisiens ne souhaitaient rien tant dans leur haine implacable que de faire mourir notre Sauveur Jésus-Christ, rien aussi ne pouvait les satisfaire que sa mort ; c’est pourquoi ils répondirent à Pilate, crucifiez-le, crucifiez-le (Joan., XIX, v. 6).

1347 La Vierge sacrée vit son très saint Fils, quand Pilate le montra et dit : « Ecce Homo » ; et s’étant prosternée, elle l’adora et le loua comme Dieu-Homme véritable. Saint Jean, les Marie et tous les Anges qui accompagnaient notre auguste Dame en firent de même, car elle le leur commanda et comme Mère de notre Sauveur et comme leur Reine ; outre que les saints anges connaissaient en Dieu même que c’était sa volonté qu’ils le fissent. Notre très prudente Reine dit alors au Père éternel, aux saints anges et spécialement à son très aimé Fils des choses si sublimes et remplies de tant de douleur, de compassion et de respect qu’elles ne pouvaient partir que d’un cœur aussi enflammé que le sien. Elle considéra aussi par sa très haute sagesse que dans cette occasion où son adorable Fils était si méprisé et si outragé des Juifs, il fallait chercher le moyen le plus convenable de lui conserver son honneur et de faire voir son innocence. Dans cette très prudente pensée elle renouvela les prières qu’elle avait déjà faites à l’égard de Pilate comme je l’ai dit, afin qu’il continuât à déclarer comme juge que notre Rédempteur Jésus-Christ ne méritait point la mort et n’était point criminel comme les Juifs le prétendaient, et que cette déclaration se fit devant tout le peuple.

1348 En vertu de cette prière de l’auguste Marie, Pilate sentit une grande compassion de voir le Seigneur si maltraité et il fut peiné de l’avoir fait flageller avec tant d’inhumanité. Et quoique son naturel doux et compatissant, par rapport à celui des Juifs, contribuât quelque peu à lui exciter ces mouvements, ce qui opérait pourtant le plus en lui, c’était la lumière qu’il recevait par l’intercession de la Mère de la grâce. Ce fut aussi cette même lumière qui porta ce Juge à faire tant de propositions aux Juifs pour tâcher de délivrer notre Sauveur Jésus-Christ après qu’on l’eût couronné d’épines, ainsi que le raconte l’évangéliste saint Jean dans le chapitre dix-neuvième (v. 4 et suiv.). Car ces inhumains lui disant alors de le crucifier, Pilate leur répondit : Prenez-le vous-mêmes, et crucifiez-le, car pour moi je ne trouve point de crime en lui pour le faire. Les Juifs lui dirent : Nous avons notre loi, et selon la loi il doit mourir, parce qu’il s’est dit Fils de Dieu. Quand Pilate eut entendu ces paroles, il craignit davantage, parce qu’il crut qu’il pourrait bien se faire que Jésus fût le Fils de Dieu selon le sentiment qu’il avait comme gentil, de la Divinité. Cette crainte le fit se retirer dans le prétoire où il prit le Seigneur en particulier, et lui demanda d’où il était, mais sa Majesté ne lui répondit rien, parce que Pilate n’était point en état de comprendre sa réponse et il ne la méritait pas non plus. Il fit pourtant de nouvelles instances et dit au Roi du ciel : Vous ne me parlez point ? Ne savez-vous pas que j’ai le pouvoir de vous crucifier et que j’ai le pouvoir de vous délivrer ? Pilate prétendit par là obliger Jésus-Christ de se disculper et de répondre quelque chose qui pût l’éclaircir de ce qu’il souhaitait savoir. Il crut aussi qu’un homme si affligé recevrait avec joie la moindre faveur que le juge voudrait lui faire.

1349 Mais le Maître de la vérité répondit à Pilate sans s’excuser, et avec plus de magnanimité qu’il n’attendait et dans cette réponse il lui dit : « Vous n’auriez aucune puissance sur moi, si elle ne vous avait été donnée d’en haut, c’est pourquoi celui qui m’a livré entre vos mains est plus coupable que vous (Joan., XIX, v. 11) ». Cette seule réponse mettait ce juge dans l’impossibilité de trouver aucune excuse pour couvrir le crime qu’il commettait en condamnant Jésus-Christ, puisque par elle il devait entendre que ni lui, ni même César n’avaient aucun pouvoir sur cet homme adorable ; que si on l’avait livré à sa juridiction contre toute sorte de raison et de justice, cela avait été permis par un ordre supérieur et qu’ainsi Judas et les pontifes en lui procurant la mort avaient commis un plus grand crime, mais qu’il en était aussi coupable, quoique beaucoup moins qu’eux. Pilate ne connut point cette vérité mystérieuse, mais les paroles de notre Seigneur Jésus-Christ le mirent dans une grande crainte, ce qui lui fit faire les derniers efforts pour le délivrer. Les pontifes connaissant l’intention de Pilate le menacèrent de la disgrâce de l’empereur, s’il le délivrait et s’il ne faisait pas mourir celui qui se disait être roi. Ils lui dirent : Si vous délivrez cet homme vous n’êtes pas ami de César, car quiconque se fait roi s’oppose à ses ordres. Ils dirent cela ; parce que les empereurs romains ne permettaient point que personne prît dans toute l’étendue de leur empire les marques ou le titre de roi sans leur consentement, et si Pilate l’eût permis il n’aurait point gardé les décrets de César. Il fut fort troublé par cette malicieuse menace des Juifs, et s’asseyant dans son tribunal (c’était environ la sixième heure) pour juger le Seigneur, il fit de nouvelles tentatives, disant aux Juifs, voilà votre roi. Alors ils crièrent tous : Ôtez, ôtez-le de là, crucifiez-le. Pilate leur dit : Crucifierai-je votre roi ? A quoi ils répondirent : nous n’avons point d’autre roi que César.

1350 Pilate se rendit à la malice obstinée des Juifs. Et étant dans son tribunal en un lieu qui s’appelle en grec Lithostrotos, et en hébreu Gabbatha, jour de la préparation de la Pâque, il prononça la sentence de mort contre l’Auteur de la vie, comme je le dirai dans le chapitre suivant. Les Juifs sortirent de la salle avec de grands témoignages de joie, publiant la sentence qui avait été prononcée contre le très innocent Agneau, sentence qui était notre salut sans que ces ingrats le connussent. La très affligée Mère, qui était demeurée dehors connut tout ce qui se passa dans la salle par une vision particulière. Et lorsque les pontifes et les pharisiens en sortirent publiant que son très saint Fils avait été condamné à mourir sur la croix, son affliction se renouvela et son cœur fut percé de l’épée de douleur. Et comme ce qu’elle souffrit dans cette circonstance surpasse tout ce que l’entendement humain en peut concevoir, je me contente d’en laisser la considération à la piété chrétienne. Il n’est pas possible non plus de raconter les actes d’adoration, de respect, d’amour, de compassion, de douleur et de soumission qu’elle exerça intérieurement à la vue de ce triste objet.

Instruction que j’ai reçue de la Reine de l’univers

1351 Ma fille, vous considérez avec admiration la malice endurcie des Juifs et la facilité de Pilate, qui l’ayant connue ne laissa pas de la favoriser au préjudice de l’innocence de mon adorable Fils. Je veux vous tirer de cet étonnement par les avis qui vous sont convenables pour vous rendre soigneuse dans le chemin de la vie.

Vous savez que les anciennes prophéties des mystères de la rédemption et toutes les Écritures saintes devaient être infaillibles, puisque le ciel et la terre avec toute la nature seraient plutôt renversés, que la vérité des paroles sacrées put manquer d’être accomplie selon qu’il est déterminé dans l’entendement divin. Or, pour faire souffrir à mon Fils cette mort très ignominieuse que les prophètes avaient prédite (Jer., xı, v. 19), il fallait qu’il y eût des hommes qui le persécutassent, mais que ceux-ci aient été les Juifs, leurs pontifes et l’injuste juge Pilate qui le condamna; ça été leur malheur et non point le choix du Très-Haut qui voudrait sauver tous les hommes.

Et si ces ministres sont tombés dans un malheur si déplorable, on le doit attribuer à leurs propres péchés et à leur extrême malice par laquelle ils ont résisté à la grâce des plus grands bienfaits qui consistaient à avoir parmi eux leur Rédempteur et leur Maître à converser avec lui, à le connaître, à entendre ses divines paroles, à être témoins de ses miracles et à recevoir les faveurs que les anciens Pères ont souhaitées si longtemps sans avoir eu la consolation de les obtenir.

Par ce moyen, la cause du Seigneur a été justifiée, et l’on a connu qu’il a lui-même cultivé sa vigne et l’a remplie de bienfaits, et qu’elle ne lui a donné que des épines et de mauvais fruits, faisant mourir le Maître qui l’a plantée et ne voulant point le reconnaître comme elle le devait et le pouvait, et cela avec d’autant plus de dureté et d’ingratitude que ses obligations surpassaient celles des étrangers.

1352 Ce qui arriva au chef Jésus-Christ mon Seigneur et mon Fils, doit arriver jusqu’à la fin du monde aux membres de ce corps mystique qui sont les justes et les prédestinés; car ce serait une chose monstrueuse que les membres ne répondissent point au chef, les enfants au père et les disciples au Maître. Et quoique dans le monde les justes soient mêlés avec les pécheurs, les prédestinés avec les réprouvés; et que l’on y voie toujours des persécuteurs et des persécutés, des meurtriers et des innocents à qui ils font souffrir la mort, des personnes qui mortifient et d’autres qui sont mortifiées; ces sorts néanmoins se divisent par la malice ou par la bonté des hommes et ceux qui par leurs péchés et par leur mauvaise volonté causent du scandale dans le monde seront malheureux, et c’est par là qu’ils deviennent les instruments du démon.

Les pontifes, les pharisiens et Pilate commencèrent de pratiquer cette méchanceté dans la nouvelle Église, car ils maltraitèrent le chef de ce très beau corps mystique, et ceux qui en maltraitent et qui en maltraiteront les membres qui sont les saints et les prédestinés, se rendront les disciples des Juifs et du démon.

1353 Voyez donc ma très chère fille, lequel de ces sorts vous voulez maintenant choisir en la présence de mon Seigneur et en la mienne. Et si après que votre Rédempteur, votre Époux et votre Chef, a été maltraité, affligé, couronné d’épines et chargé d’injures, vous voulez être sa disciple et membre de ce corps mystique, il n’est pas convenable… que vous la soyez, si vous vivez dans les délices du monde et selon la chair.

Il faut que vous soyez persécutée sans que vous persécutiez personne, et opprimée sans opprimer qui que ce soit, que vous portiez la croix et souffriez le scandale sans le causer, que vous viviez dans les souffrances sans faire souffrir votre prochain, mais vous devez plutôt travailler à son salut autant qu’il vous sera possible, continuant à pratiquer la perfection de votre état et de votre vocation. C’est là le partage des amis de Dieu, et l’héritage de ses enfants dans la vie passagère; cet héritage renferme la participation de la grâce et de la gloire, que mon très saint Fils leur a acquise par les peines, par les opprobres et par la mort de la croix : j’y ai aussi coopéré par tant de douleurs et d’afflictions que vous avez connues et dont vous ne devez jamais perdre le souvenir.

Le Très-Haut pouvait donner de grandes richesses temporelles à ses élus, les élever aux plus hautes charges, et les rendre si forts qu’ils eussent soumis toutes choses à son pouvoir invincible. Mais il n’était pas convenable qu’ils fussent conduits par ce chemin, afin que les hommes ne se trompassent point eux-mêmes, croyant que leur félicité consistât dans les grandeurs et les ostentations mondaines, cette erreur serait cause qu’ils abandonneraient les vertus, obscurciraient la gloire du Seigneur, ne connaîtraient pas l’efficacité de la grâce et ne désireraient point les choses spirituelles et éternelles. Je veux que vous étudiez continuellement cette science, que vous y fassiez tous les jours de nouveaux progrès et que vous pratiquiez tout ce qu’elle vous enseignera.

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