Chapitre 100
De la tentation qu’il subit à cause des souris, par laquelle le Seigneur le console et l’assure de Son Royaume
Deux ans avant sa mort, alors qu’il se trouvait à Saint-Damien dans une petite cellule faite de nattes, et qu’il était extrêmement affligé par la maladie des yeux — au point que, pendant plus de soixante jours, il ne pouvait voir ni la lumière du jour ni même celle du feu —, il arriva, par permission divine, pour accroître son affliction et son mérite, qu’un si grand nombre de souris envahirent cette cellule que, courant jour et nuit sur lui et autour de lui, elles ne le laissaient ni prier ni se reposer. Même lorsqu’il mangeait, elles montaient sur sa table et l’importunaient fortement, de sorte que lui-même et ses compagnons reconnurent manifestement qu’il s’agissait d’une tentation diabolique.
Voyant donc le bienheureux François qu’il était crucifié par tant d’afflictions, une nuit, mû par la pitié envers lui-même, il dit en son cœur :
« Seigneur, viens à mon aide, regarde mes infirmités, afin que je puisse les supporter avec patience. »
Et aussitôt il lui fut dit en esprit :
« Dis-moi, frère : si quelqu’un, en échange de tes infirmités et de tes tribulations, te donnait un trésor si grand et si précieux que toute la terre ne serait rien en comparaison de ce trésor, ne te réjouirais-tu pas grandement ? »
Le bienheureux François répondit :
« Ce serait, Seigneur, un trésor immense et très précieux, admirable et hautement désirable. »
Et il entendit de nouveau cette parole :
« Réjouis-toi donc, frère, et jubile dans tes infirmités et tes tribulations, et désormais demeure en toute assurance, comme si tu étais déjà dans mon royaume. »
Se levant le matin, il dit à ses compagnons :
« Si un empereur donnait à l’un de ses serviteurs un royaume entier, ce serviteur ne devrait-il pas s’en réjouir grandement ? Et s’il lui donnait tout l’empire, ne s’en réjouirait-il pas davantage encore ? Ainsi, je dois me réjouir grandement dans mes infirmités et mes tribulations, me fortifier dans le Seigneur et rendre toujours grâce à Dieu le Père, à son Fils unique notre Seigneur Jésus-Christ et à l’Esprit Saint pour une si grande grâce que le Seigneur m’a accordée : celle d’avoir daigné m’assurer, à moi son indigne serviteur encore vivant dans la chair, de son royaume.
C’est pourquoi je veux, pour sa louange, pour notre consolation et pour l’édification du prochain, composer une nouvelle louange sur les créatures du Seigneur, que nous utilisons chaque jour, sans lesquelles nous ne pouvons vivre, et dans lesquelles le genre humain offense souvent le Créateur. Et pourtant nous sommes continuellement ingrats pour une si grande grâce et un si grand bienfait, ne louant pas le Seigneur créateur et dispensateur de tous les biens comme nous le devrions. »
S’étant assis, il médita un moment, puis dit :
« Très-Haut, tout-puissant et bon Seigneur… »
et il composa un chant à ce sujet, qu’il enseigna à ses compagnons afin qu’ils le récitent et le chantent.
Son esprit était alors dans une si grande consolation et douceur qu’il voulait faire venir frère Pacifique — qui dans le siècle était appelé le roi des vers et avait été un maître renommé du chant — et lui donner quelques frères pour aller ensemble par le monde prêcher et chanter les Louanges du Seigneur. Il disait que celui qui saurait le mieux prêcher parmi eux prêcherait d’abord au peuple, et qu’après la prédication tous chanteraient ensemble les Louanges du Seigneur, comme des jongleurs de Dieu.
Après les louanges, il voulait que le prédicateur dise au peuple :
« Nous sommes les jongleurs du Seigneur, et pour cela nous voulons être récompensés par vous : demeurez dans la vraie pénitence. »
Il ajoutait :
« Que sont en effet les serviteurs de Dieu, sinon des jongleurs qui doivent élever les cœurs des hommes et les mouvoir vers la joie spirituelle ? »
Et il disait cela en particulier des frères mineurs, donnés au peuple de Dieu pour son salut.