Ordre des Frères Mineurs Capucins

Vie

Source: Google Books

Junipère était un de ces hommes qui peuvent s’écrier avec l’Apôtre : Nous autres, nous sommes des insensés à cause du Christ. François d’Assise avait commencé par la folie de la croix; sa vie tout entière fut conforme à cette heureuse folie choisie pour confondre la sagesse mondaine, et il estimait ses disciples selon qu’il les voyait s’en rapprocher davantage; aussi Junipère avait-il une part spéciale à sa tendresse, c’était pour lui le type parfait d’un vrai frère Mineur : « Non-seulement, disait-il, je ne rougis point de la simplicité de ce frère, mais je souhaite ardemment que Dieu me donne un grand nombre d’hommes semblables à lui. »

Il était venu se joindre au saint dès l’année 1210, et sans tarder il s’appliqua à jeter les fondements d’une haute perfection. L’humilité, la patience, le mépris du monde et de lui-même, telles étaient ses vertus de prédilection. De là pour lui une paix inaltérable, une douce joie, un contentement profond au milieu des réprimandes, des injures, des avanies, des mauvais traitements et même des dangers les plus graves. Les peines de ce monde lui semblaient autant de pierres précieuses destinées à embellir sa couronne; partout il les recueillait avec une pieuse sollicitude, et cherchait les occasions de s’en procurer de nouvelles, il allait même jusqu’à faire des actes dignes de blâme s’ils n’eussent été inspirés par Dieu.

Ainsi, une fois à Viterbe, et une autre fois à Spolète, il s’en alla sur la place au milieu d’une grande foule, dans un accoutrement qui le fit traiter de fou par tous les spectateurs et lui attira les poursuites des enfants. Rentré au couvent, ses frères ne lui ménagèrent ni le blâme, ni les représentations, ni les paroles dures; il reçut tout avec une grande allégresse, et dit à ceux de Viterbe : « Continuez, mes amis, vos paroles sont pour moi des perles inestimables, des richesses immarcescibles. » Au supérieur de Spolėte il répondit : « C’est vrai, mon Père, je mérite un châtiment pour ma conduite. Eh bien! renvoyez-moi comme je suis venu, vêtu de même et par le même chemin. » Le supérieur, désarmé par ces paroles, comprit quel esprit le faisait agir.

Junipère veillait avec un soin particulier à la garde de ses sens; son âme était pour lui comme une place forte dont il défendait les abords et tenait la porte soigneusement fermée. Quand des pensées terrestres se présentaient, il les renvoyait en s’écriant : « Retirez-vous, la place est prise, il n’en reste plus pour vous. Je ne puis d’ailleurs admettre chez moi si méchantes gens, il y a trop de péril en votre société. »

Une fois il fut repris par son supérieur de se laisser aller trop facilement à lier conversation à la porte dont il était chargé, et de perdre ainsi l’esprit de prière et de ferveur. Il demeura six mois dans un silence perpétuel, en offrant à Dieu et à ses saints le sacrifice de sa langue. Au reste, ses entretiens étaient tout spirituels, le nom de Dieu était sans cesse sur ses lèvres quand il avait à parler soit à ses frères, soit aux personnes du dehors, et il abhorrait les discours inutiles.

Il s’appliquait également à soigner les malades. Leurs souffrances lui inspiraient une tendre compassion, il n’avait point de repos qu’il ne leur eût procuré quelque soulagement. Les pauvres occupaient une large place dans son cœur; il allait jusqu’à leur donner ses habits, et, comme cela se renouvelait souvent, le supérieur dut lui enjoindre au nom de l’obéissance de ne plus en user ainsi; alors il eut recours à un moyen qui nous montre bien toute la simplicité ingénue de son âme. Quelques jours après cette défense, un pauvre lui ayant demandé l’aumône, il lui dit : « Je n’ai rien à vous offrir, si ce n’est ce vêtement, et l’on m’a défendu au nom de l’obéissance de le donner; mais si vous voulez le prendre vous-même, je vous promets de ne pas y mettre obstacle. » Et ayant été dépouillé de sa robe par le pauvre, il s’en vint raconter son aventure au supérieur, qui se contenta de lever les épaules en souriant. Là ne se bornait pas sa libéralité, il donnait jusqu’aux livres du couvent, au linge de l’église, aux manteaux des autres frères, de sorte qu’on était obligé de ne rien lui laisser sous la main et de lui faire les défenses les plus rigoureuses.

Or cet homme, dont la simplicité pouvait tant de fois sembler excentrique et toucher à la folie, était redouté de l’enfer entre tous les religieux de l’ordre Séraphique; le démon ne pouvait soutenir sa présence, et fuyait devant lui, tant sa vertu lui inspirait de frayeur. C’est qu’en effet il avait placé en son cœur la croix de Jésus-Christ, et cet arbre sacré produisait en lui ces fruits incorruptibles de patience, de force, de charité, de mortification, qui rendent l’âme du juste terrible comme une armée rangée en bataille.

Le bon frère parvint à une grande vieillesse; il avait dans ses dernières années pour compagnon un religieux digne de lui par son invincible patience, son obéissance à toute épreuve, son courage à supporter les injures et les mépris du monde. Il mourut avant Junipère, et celui-ci le pleura amèrement. « Maintenant, disait-il, il me reste à mourir moi-même, la vie s’est brisée pour moi. »

Il soupirait ainsi de jour en jour après le moment suprême, et se livrait avec une ferveur extraordinaire à la contemplation des merveilles du divin amour; sa prière, déjà si fervente, s’anima de nouvelle ardeurs. Dieu le favorisa de grâces singulières en ces derniers temps; un jour, à l’église, il fut ravi durant plusieurs heures en extase, et il vit la félicité préparée aux amis du Seigneur. Revenu à lui-même, il s’écriait avec transport: « Ο mes frères, ô mes frères, pourquoi ne pouvons-nous supporter un peu de travail et d’ennui pour acquérir la vie éternelle ? » Et il ajoutait des choses merveilleuses sur la gloire réservée à l’humilité.

Le saint frère Junipère mourut l’an 1258, sous le généralat de saint Bonaventure, et fut inhumé à Rome, au couvent d’Ara-Cœli. Il avait vécu quarante-huit ans dans la vie religieuse, sans jamais se démentir en rien de son humilité.

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