Ordre des Frères Mineurs Capucins

Comment Lucifer a tenté d’anéantir l’Ordre de Saint François

Cela peut expliquer pourquoi certains frères étaient tellement persécutés simplement pour vivre selon la Règle, et comment cela a finalement conduit Saint François à démissionner de sa charge de ministre général.

Source: Ange de Clareno, Historia septem tribulationum ordinis minorum.

Par Ange de Clareno (m. 1337)

(34) Que, par sa dignité, il révéla merveilleusement ces choses à un saint et vénérable prêtre de Massa Trabaria, recteur d’une certaine paroisse, nommé messire Barthélemy, à qui saint François, en raison de l’excellence de sa sainteté, avait confié en tout et pour tout sa charge. C’était un homme très prudent, consolateur des affligés, plein de miséricorde, d’une admirable piété et charité. Les frères s’approchaient de lui avec confiance, comme d’un père très bienveillant et d’un guide de leurs âmes. Il recevait dans la religion les frères, réconciliait ceux qui en avaient été expulsés ou qui s’en étaient éloignés, et il démontrait, par des raisons divines et évidentes ainsi que par l’exemple de sa vie, que les conseils de la sagesse humaine, lorsqu’ils s’écartaient de la voie de la perfection et de l’intention du fondateur, n’étaient pas seulement inutiles mais infectés d’un venin mortel.

(35) Cet homme agréable à Dieu, étant ravi en esprit pendant qu’il priait, fut conduit, sur l’ordre du Christ, vers les lieux inférieurs de l’enfer. Là, il vit Lucifer debout sur le siège de ses peines, et autour de lui tous les principaux esprits infernaux. Le prince des ténèbres leur proposa une question avec plainte, demandant leur conseil, et dit :

« Nous avons reçu des nouvelles du désert du monde, par ceux qui y tiennent notre place : elles ne sont pas agréables, mais très déplaisantes. En effet, des hommes sont apparus à l’improviste dans le monde, méprisant et foulant aux pieds le monde, la chair et les vices, et occupant les droits et les lieux de notre domination. Si on ne leur résiste pas, nous subirons de leur part de nombreux torts et pertes. Réfléchissez donc soigneusement à ce que nous devons faire contre eux. Vous pourrez mieux entendre quelles sont leurs conditions par ceux qui en sont revenus. »

Et, sur l’ordre de Lucifer, ils commencèrent à raconter et rapporter leur vie et leur perfection.

(36) Alors se leva un grand démon, qui menait contre le bienheureux François et sa religion un combat singulier avec les esprits malins qui lui étaient soumis, et il dit :

« Bien que, comme notre prince l’a exposé, beaucoup se lèvent récemment contre nous de diverses manières, cependant un homme de condition humble, illettré et simple, avec une petite compagnie de semblables, s’est dressé contre nous avec une telle force d’esprit que ce n’est pas seulement comme un homme saint, mais comme Jésus de Nazareth lui-même qu’il semble lutter personnellement contre nous. En effet, aucune subtilité de notre art, aucune violence de nos embûches, si forte soit-elle, ne peut le tromper ni le renverser, ni aucun de ses adhérents. Nous ne pouvons ni les prendre dans nos pièges tendus à droite ou à gauche, ni les vaincre. Mais, ce qui est plus douloureux, si certains de nos fidèles s’approchent d’eux, ils deviennent nos adversaires et nos ennemis capitaux. Quant à leurs fidèles, nous ne pouvons en enlever aucun. »

(37) Un silence s’étant fait parmi eux, chacun des princes proposait divers conseils et différents moyens pour obtenir rapidement la victoire sur eux. Je passe leurs avis par souci de brièveté. Mais, lorsque les démons tentateurs eurent proposé de nombreux et divers moyens fondés sur les vices, et donné des exemples de victoires inattendues remportées par ces voies contre de grands saints qu’ils pensaient inexpugnables, un second démon, après tous les autres, prit la parole sur l’ordre de Lucifer :

« Bien que vous ayez tous dit beaucoup de choses subtiles et efficaces, aucun de vous n’a trouvé le moyen par lequel, si vous me croyez, nous pourrons remporter sur eux une éclatante victoire. »

(38) Et comme tous attendaient d’entendre son avis, il ajouta :

« Nous ne pourrons triompher de ces hommes que si toute notre industrie, notre sollicitude, notre subtilité et notre action s’emploient à inspirer et insuffler, par tous les moyens possibles, le désir de pénitence et de service du Seigneur à des hommes orgueilleux, vains, curieux, trompeurs, frauduleux, cupides, envieux, présomptueux et fallacieux, que nous savons être des nôtres. Car lorsque nous aurons notre part parmi eux, et que nous nous efforcerons de l’augmenter chaque jour, nous les troublerons ainsi, nous infecterons leur religion, nous renverserons leurs vœux, leurs paroles, leurs mœurs et leurs œuvres, et nous ferons que leur réputation répande une puanteur dans le monde, au point que ceux qui s’approcheront d’eux, au lieu d’exhaler une odeur vivifiante pour la vie, exhaleront une infection mortelle. »

(39) Ce discours de conseil subversif plut à Lucifer et à tous ses princes, et dès lors il fut décidé entre eux de poursuivre de toutes leurs forces ce dernier plan. Dieu cependant le permettant, par le jugement secret et caché de son dessein, les démons poussèrent des hommes conformes à leurs inventions et semblables à leurs malices, et les incitèrent de toutes leurs forces à entrer dans cette religion qu’ils haïssaient principalement et qu’ils sentaient leur être la plus contraire.

(40) En effet, bien qu’au commencement, lorsque saint François seul recevait les frères, les démons n’aient pu accomplir les desseins malins de leur fraude, parce que, illuminé comme un chérubin par l’Esprit Saint, il voyait devant et derrière, au-dedans et au-dehors ; cependant, lorsque les ministres se furent multipliés à travers le monde, manquant de la mesure de l’esprit de perfection nécessaire pour se prémunir contre des ruses si occultes des démons, et que chacun des ministres était porté par le désir, sous prétexte du salut des âmes et de l’expansion de la religion, d’augmenter le nombre des frères, ils multiplièrent le peuple mais n’augmentèrent pas la joie, associant beaucoup de pervers aux innocents. Ceux-ci, confiants en leur propre prudence, cherchaient à gouverner plutôt qu’à être gouvernés, à établir pour eux-mêmes et pour les autres une règle selon leur propre jugement et volonté, au lieu d’observer humblement la règle en mortifiant leur volonté. De là naquirent pour le fondateur et les autres qui marchaient simplement labeur, douleur et affliction d’esprit ; pour les tièdes, un danger ; pour les inquiets, une joie ; pour les malveillants, une confiance accrue à mal agir.

(41) Et ces maux crûrent tellement avant la mort de saint François que lui-même, qui était l’habitation du Saint-Esprit, ne put apporter de remède par ses paroles, ses exemples, ses signes et ses miracles. Après avoir prié, il choisit, comme voie plus sûre, de se consacrer à lui-même et à Dieu, et de renoncer à la charge des frères.

0%