Des quatres combats de l'âme
Source: Google Books
L’âme a à soutenir quatre sortes de combats : au dehors d’elle-même, près d’elle-même, au dedans d’elle-même, et au-dessus d’elle-même.
Le combat de l’âme hors d’elle-même est avec le monde, et elle demeure victorieuse en n’aimant pas les choses mondaines. Mais ce n’est point assez de ne concevoir aucun amour pour les choses les plus belles et les plus délectables, il faut encore les haïr et les mépriser. Ainsi la verge courbée en un sens doit être courbée en un sens opposé, si on veut l’amener à être droite.
Le second combat de l’âme est avec les sens de son corps.
Le premier moyen pour remporter la victoire de ce côté est de soustraire ses sens à toute habitude illicite de la vue, de l’ouïe, etc.
Le second est de concevoir un souverain déplaisir des objets qui frappent la vue ou les autres sens. Mais, comme ce moyen n’est pas sûr pour tous, il vaut mieux soustraire ses sens aux objets. Cependant, quand cela est impossible, et qu’on ne peut s’empêcher de voir des choses propres à nuire à l’âme, d’entendre des paroles propres à scandaliser, alors il faut en concevoir le plus grand déplaisir possible, et empêcher ainsi l’âme de s’y complaire en aucune façon.
Pour ce qui est du goût, j’ai tenté trois sortes de remèdes.
D’abord j’ai recueilli et fait dessécher des fleurs d’absinthe, et je les plaçais devant moi sur la table en guise de sel, de façon à ne pas laisser les autres s’en apercevoir. Je mettais sur ce sel les morceaux les plus savoureux, et l’amertume en était telle, qu’ils ne flattaient aucunement la gourmandise; mais j’en avais la langue déchirée, et je dus y renoncer.
Ensuite je faisais mes morceaux petits et ronds, puis je les avalais comme des pilules, sans les goûter; mais je ruinais ainsi mon estomac, et je renonçai à ce moyen.
Enfin quand il m’arrivait de manger des aliments savoureux, j’infligeais à mon corps un rude travail, et je le soumettais à de lourds fardeaux. Quand ensuite on me servait de pareils mets, et que je demandais à mon corps s’il consentait à s’en nourrir, il s’y refusait volontiers, et préférait s’en abstenir plutôt que d’avoir à supporter les châtiments dont je le chargeais en conséquence. Aujourd’hui j’ai renoncé à tout cela, et j’ai recours à un quatrième remède.
Ce remède consiste à rapporter à Dieu toutes les saveurs, et à lui en rendre des actions de grâces. Mais ce moyen n’est pas bon pour tous; il convient seulement à ceux qui vivent avec tant de sobriété et de tempérance, à ceux dont l’âme est si unie à Dieu et si absorbée en lui, qu’ils n’ont nullement la pensée de satisfaire la gourmandise en mangeant des mets savoureux, et rapportent tout au Seigneur.
Et comme, entre tous les sens, la langue porte le plus de préjudice à l’âme, non-seulement comme instrument du goût, mais encore comme instrument de la parole, il faut employer comme remède le silence qui est d’un grand secours à l’âme. Nous avons un exemple de ce genre dans frère Junipère, qui demeura six mois sans parler.
Le troisième combat de l’âme est au dedans d’elle-même, et il se livre à ses affections ou à ses passions, qui sont la joie, l’espérance, la crainte et la douleur. Elle demeure victorieuse dans cette lutte en ayant avec Dieu un commerce intime et assidu par l’oraison, la méditation, la dévotion; elle obtient ainsi que Dieu lui communique sa toute-puissance, et cette toute-puissance opère en elle un miracle dont l’effet est d’en bannir ces passions.
Le quatrième combat de l’âme est au-dessus d’elle, et c’est le plus grand de tous; il se livre à Dieu même de cette manière. L’âme se pénètre d’un désir ardent et plein d’anxiété de demeurer unie à lui. Elle se considère créée à l’image de Dieu, elle contemple en elle-même sa ressemblance, elle sait qu’il désire établir en elle sa demeure, et dès lors elle réunit tous ses efforts pour ne rien admettre en elle qui puisse blesser les yeux de la majesté divine, pour ne point se porter vers un objet qui déplaise à Dieu, pour se rendre telle à ses regards qu’il la désire, c’est-à-dire sans la moindre tache.