De la sainte prudence spirituelle
Source: Google Books
O vous serviteurs du Roi des cieux ! qui desirez connaître les secrets de la prudence utile et vertueuse, ouvrez bien les oreilles de votre intelligence, recevez avec empressement, conservez avec soin dans votre mémoire le précieux trésor des enseignements et des avis que je vais vous exposer. Vous trouverez là une lumière et un guide dans votre voyage ; par là, vous serez à l’abri des attaques de vos ennemis spirituels et temporels, et vous pourrez en sûreté et avec une humble audace naviguer sur la mer orageuse de cette vie, jusqu’à ce que vous arriviez au port, si ardemment desiré, du salut.
Ainsi, mon fils, écoutez et comprenez bien ce que je vais vous dire.
Voulez-vous bien voir, arrachez-vous les yeux et devenez aveugle.
Voulez-vous bien entendre, rendez-vous sourd.
Voulez-vous bien parler, soyez muet.
Voulez-vous bien marcher, tenez-vous ferme et laissez-vous guider par l’esprit.
Voulez-vous bien travailler, coupez-vous les mains et travaillez avec votre cœur.
Voulez-vous bien aimer, haïssez-vous vous-même.
Voulez-vous bien vivre, mortifiez-vous.
Voulez-vous amasser de grands biens et devenir riche, perdez ce que vous possédez, soyez pauvre.
Voulez-vous bien jouir et vous reposer, affligez-vous, tenez-vous toujours en crainte et défiez-vous de vous-même.
Voulez-vous être exalté et recevoir de grands honneurs, sachez vous humilier.
Voulez-vous qu’on vous respecte, méprisez-vous vous-même et honorez ceux qui vous couvrent de mépris et de honte.
Voulez-vous avoir toujours le bien en partage, supportez le mal.
Voulez-vous être béni, souhaitez que l’on vous maudisse et que l’on dise du mal de vous.
Voulez-vous posséder le repos véritable et éternel, mortifiez-vous, souhaitez que toutes les afflictions temporelles tombent sur vous.
O la haute sagesse, que celle qui conduit à la pratique de tous ces conseils ! Mais, parce que ce sont là des vertus supérieures et sublimes, peu d’âmes seulement en sont favorisées de Dieu. Et pourtant, je vous le dis, tout est là ; celui qui s’appliquerait à mettre ces avis en pratique, n’aurait plus besoin d’aller à Bologne ou à Paris apprendre une autre théologie.
Un homme qui vivrait mille ans et qui travaillerait à purifier son cœur, à régler et à perfectionner son esprit et son âme, n’aurait pas besoin d’aucun autre exercice extérieur, ni d’aucun autre sujet d’entretien pour l’occuper pendant cette longue vie.
Nous ne devrions chercher à voir et à entendre que ce qui contribue à l’utilité de notre âme ; ce devrait être là l’unique objet de nos entretiens.
Celui qui ne se connaît pas soi-même n’est pas connu des autres. Malheur à nous quand nous recevons les dons et les grâces du Seigneur et que nous ne savons pas les apprécier ! Mais malheur encore plus à ceux qui ne les reçoivent pas, qui ne les apprécient pas et qui ne se mettent pas en peine de les acquérir, ni de les posséder ! L’homme qui est fait à l’image de son Créateur, est en possession de changer ses desseins comme il lui plaît ; mais Dieu est irrévocable dans ses arrêts.