Ordre des Frères Mineurs Capucins

Lettre 8

Aux frères révérends et bien-aimés…

En toute humilité et petitesse, frère Ange, indigne et modeste, [vous exhorte à] imiter les traces du Christ Jésus, à garder les commandements, à accomplir les conseils, et, par la science de la piété et de la croix, par le sens de l’humilité, par le goût de la paix et de la sagesse, et par le lien indissoluble de la charité, à conserver les promesses, à vénérer et honorer [Dieu] d’un cœur pur, d’une bonne conscience et d’une foi sans feinte, jusqu’à la fin.

Il est très véritablement vrai que Jésus, vérité éternelle et vie éternelle, dit : Sans moi, vous ne pouvez rien faire. C’est pourquoi malheur à l’homme qui est sans Jésus, et qui sans Jésus agit, aime et parle, car il est sans Dieu et privé de la substance de la vertu, de la sagesse de la bonté, de la bonté et de la justice de la charité, de la vie de sainteté et d’honnêteté, de la douceur de la piété et de la bienheureuse jouissance de la paix. Mais celui qui possède Jésus possède tout bien ; il vit en Dieu, et le Christ demeure en lui avec le Père et avec l’Esprit Saint Paraclet.

C’est pourquoi il ne vit plus pour lui-même, mais pour celui qui est mort pour lui ; il manifeste ainsi la vie de Jésus en tout ce qu’il pense, dit et fait, et il porte dans sa chair mortelle la mortification du Christ. Il a le sentiment du Christ, et il n’est plus à lui-même, mais à celui qui habite en lui. Il est ressuscité de la première résurrection et a reçu la sanctification du corps, de l’esprit, de la raison et de la volonté, par la vertu de Jésus qui demeure en lui, lui qui est la résurrection et la vie. Et par le Christ, il s’offre tout entier à Dieu dans l’Esprit Saint.

Il possède Jésus comme unique hostie immaculée, agréable et bien-aimée, que le Père regarde et reçoit depuis l’autel de notre cœur ; il nous bénit dans son Fils béni Jésus par son Esprit, et il se réconcilie avec nous afin que nous soyons fils et héritiers : héritiers de Dieu et cohéritiers du Christ. Dans le Christ, par l’Esprit, nous sommes devenus son royaume, son sacerdoce, la cité de sa beauté et l’épouse de sa gloire.

Mais qui est capable de cela, sinon le pauvre de cœur et le contrit, l’humble d’esprit, celui qui craint et tremble devant ses paroles, avec une âme dévote, un désir saint et un amour incessant et invincible, attaché au Maître, lui obéissant, marchant comme lui a marché, parlant comme lui a parlé, pensant ce qu’il a pensé, aimant ce qu’il a aimé, et faisant tout selon le modèle très sacré de sa vie et de sa doctrine ?

Car si notre esprit ne reçoit pas les vertus de l’esprit du Christ, si notre raison n’est pas illuminée par la vérité de sa doctrine, et si notre volonté n’est pas sanctifiée par la sanctification de sa charité, notre pensée, alourdie par sa faiblesse, est tourmentée par des imaginations chimériques ; divisée, elle se dissipe, et dissipée, elle se perd, sans subsister, privée de la substance des vertus. De même, la raison demeure dans les ténèbres ; trompée, elle adore les mensonges des vanités, s’enchaîne aux erreurs, s’enfle dans les abus de la prudence humaine, et, morte à la vérité, lui résiste ; elle proclame lumière la nuit de l’obscurité intérieure et, aveugle, se précipite, elle et ceux qui la suivent, dans la fosse du Tartare inférieur.

La volonté, déviée par ses perversions, souillée par la concupiscence, devient vile ; enflammée par des désirs mauvais, elle devient en tout semblable à l’abîme infernal et, par son mouvement pénal, se détruit et s’extermine elle-même, agitée par des affections humaines, vicieuses et sataniques. Et si la divine bonté, par une infinie miséricorde abrégée dans son Fils Jésus, ne venait pas au-devant de cet enfer plus grand encore que tant de maux, aucune créature faite à l’image et à la ressemblance de Dieu ne serait sauvée.

C’est pourquoi, guéris et libérés par l’obéissance du Christ, embrassons l’obéissance dans la vertu de sa croix et de sa mort. Car celui qui n’aime pas l’obéissance de la règle de la perfection de l’Évangile de la grâce plus que toute vie, n’est pas un parfait disciple du Christ ; et celui qui ne possède pas l’obéissance plus que sa vie corporelle, n’a pas en lui le Christ comme substance des biens à venir, ni comme commencement du salut et fondement de l’édifice spirituel.

Celui qui possède la véritable obéissance, libéré des craintes humaines dans la science et la vertu de la croix, a détruit la domination de l’orgueil, exterminé le mensonge de la vanité, vaincu la torpeur de l’acédie, surmonté le venin de l’envie, dissipé les amertumes de la tristesse, de la haine, de la colère et de la fureur, écrasé l’impiété et l’idolâtrie de l’avarice, purifié les souillures de la luxure, de l’ivrognerie et de la gloutonnerie. Il tient le passé, le présent et l’avenir dans la mort du Christ et possède, dans la mère des vertus qu’est l’obéissance, les perfections et les fins de tous les biens à aimer ; par elle, il détruit l’empire du péché de mort et reçoit le royaume des vertus du siècle futur, et il possède en Christ un sacerdoce éternel et glorieux.

Il offre son corps et son âme selon l’exemple du Maître, non seulement sans crainte, mais dans l’esprit d’humilité et la dévotion de l’âme, avec action de grâces ; il embrasse les périls, les douleurs et les tourments comme une miséricorde de Dieu ; avec soif, il boit le calice de la mort du Christ, et avec faim, il mange les tourments de la passion de la croix ; il communie véritablement au corps et au sang du Christ dans la vertu et la perfection de la charité, comme le Christ est devenu notre pain, notre vin et notre sang, fait homme pour que nous soyons unis à lui, et un en lui et entre nous, devenus Christs par la grâce de son habitation, rois par l’obéissance de la foi et prêtres par l’amour de la charité de sa mort.

De l’obéissance évangélique naît la pauvreté évangélique, et de la pauvreté évangélique naît la chasteté très pure du corps et de l’âme, qui est la beauté sponsale de l’âme évangélique et de la règle que le Verbe de sagesse aime et habite avec son Père et le Paraclet. Cette âme n’a souci ni de l’avenir ni du passé ; elle n’a ni crainte ni douleur, et — osons dire la vérité — ni amour humain ; mais toute cruciforme, elle attend la croix comme le vin des noces et la mort comme l’union avec son Époux, le Christ.

C’est pourquoi elle fuit les rumeurs de nouveautés ; courant avec amour sur le chemin de l’humilité et de la petitesse, elle déroule ses voies, se détournant des chemins de la mort, c’est-à-dire de son propre jugement et de sa propre volonté. Elle craint plus la bête de l’abîme — à savoir son propre corps avec ses sensualités — que l’Antéchrist avec les armées des impies ; elle est plus effrayée par les raisonnements de sa prudence et par les conseils de son sens que par le faux prophète aux esprits immondes liés et devant être déliés avec l’Antéchrist. Elle tremble bien davantage devant les malices et les horribles perversions de sa volonté que devant les menaces, les ruses, les terreurs et les combats de l’antique serpent et du dragon à délier.

Car elle comprend que de là proviennent les blasphèmes contre Dieu, les outrages au Christ, la négation de la vérité, le piétinement de la sainteté et les châtiments très justes, nécessaires vengeances, que ne craint pas celui qui aime le Seigneur et ses justices autant qu’il craint sa propre volonté. La volonté propre est l’abomination de la désolation : elle rend l’âme orgueilleuse et la manifeste par la complaisance et l’amour de soi. Délaissant la vérité, elle reçoit le démon de l’orgueil comme corrupteur de son intégrité ; se détournant du sens du Verbe créateur qui l’a faite à son image, elle s’attache au prince et inventeur de la mort, le diable ; morte, elle suit, loue et aime la mort. C’est pourquoi, aimant être damnée éternellement avec le prince de la mort, elle subira les très justes tourments éternels de son choix et de son amour très inique.

Aimons donc l’obéissance de la vie du Christ et de la règle évangélique que nous avons promise, et nous serons en vérité pauvres, humbles et pacifiques, chastes et purs de cœur, de corps et de langue, nous aimant et nous supportant mutuellement dans la charité, aimant ceux qui nous maudissent et ne maudissant pas, supportant et endurant la tribulation, sans nuire à personne. La voie très brève du Christ est l’Évangile, qui est la règle de saint François. Efforçons-nous de croître de tout cœur et de toute force dans son amour, sa révérence, sa simplicité et son observance littérale, car elle est la vie incorruptible, la vertu invincible, la perfection de la sainteté, une autre Vierge Marie selon l’intelligence. Elle est d’autant plus sublime que la sainteté des sanctifiés l’est, par laquelle sont créées et accomplies les fins de la sanctification dans leurs perfections et puissances les plus parfaites.

C’est pourquoi elle est l’arbre de vie et la force invincible de l’âme, la cité des forts, la montagne de la loi, la beauté de la grâce, la foi des patriarches, la vision et l’intelligence des prophètes, le trône de la maison de David, la dignité des apôtres, la patience des martyrs, la science des docteurs, la justice des saints, la discrétion des parfaits, la miséricorde de ceux qui aiment le Seigneur, la révélation de ceux qui comprennent la vie de notre Seigneur Jésus-Christ et l’imitent, le repos et le réconfort de ceux qui aiment et chérissent le Seigneur, la sagesse et la bienheureuse jouissance de la gloire immortelle de tous les saints.

Voyez combien nous sommes loin de sa maison, nous qui, enchaînés dans la prison de cette boue par les lourdes chaînes des vices, gisons engourdis, souillés et blessés. Adorons donc les traces de la règle et de la doctrine évangéliques ; faisons violence à nous-mêmes, travaillons dans la douleur contre nous-mêmes, perdons nos âmes par amour pour elle, et allons à sa rencontre avec la haine de toutes les concupiscences et délectations, et avec l’amour des douleurs, de la mort et des tourments pour elle. Car l’heure est venue de nous réveiller du sommeil de la mort du péché, de nous éloigner de la puanteur et des ténèbres des vices et de l’ignorance ; voici que s’approche le jour de sa révélation et de sa glorification, et bienheureux ceux qui sont prêts à aller à sa rencontre.

Revêtons-nous donc de la justice de l’humilité, couvrons-nous du manteau du zèle pour la louange divine et de l’amour de la paix ; protégeons nos têtes par la simplicité de la foi de la vie promise, et fortifions-nous par les œuvres, dans la patience de son observance, par l’espérance du salut ; unissons-nous à la règle évangélique, vivons par elle et en elle. Car elle est l’épée à deux tranchants, qui sort de la bouche du Verbe, Fils de l’homme, et par elle il frappera et tuera les nations. C’est pourquoi tout l’élan du dragon est dirigé contre elle.

Soyez donc prudents comme les serpents et simples : préférez la foi de la perfection de la règle — qui est notre tête — à la vie et à la mort, et vous vivrez éternellement. Et simples comme les colombes, extirpant de vous toute colère et toute amertume par l’amour de la paix, fuyant les querelles et les disputes, les paroles mondaines et oiseuses, les joies ineptes et vaines, car toutes ces choses éteignent le gémissement de la colombe.

N’aimez rien connaître sinon le Christ Jésus, et Jésus crucifié, car l’amour du savoir divise l’âme et combat la simplicité ; celui qui est simple est un, et n’a qu’un seul amour, qu’il tourne tout entier vers le Christ, seul bien à aimer. Celui qui est simple comme la colombe, selon le précepte du Christ, n’aime rien d’autre que le Christ seul, qui est le vrai, premier, simple et éternel bien, et bienheureux ; lui seul et crucifié, il l’aime véritablement, principalement, simplement, éternellement et très ardemment, et il hait, fuit, abhorre et craint tout ce qui empêche son amour.

Bienheureux l’homme qui croit ces choses et qui, pour une telle foi, avec la prudence du serpent, peut et veut s’offrir lui-même à la mort par un véritable choix. Mais suprêmement bienheureux celui qui tourne vers le Christ seul et crucifié un amour unique et simple, humble et fort, discret et chaste, paisible et sage, de tout son cœur et de toute sa force. Celui-là est un disciple du Christ, actif et contemplatif, contemplatif et actif, et un évangéliste, même s’il était muet, lépreux, aveugle ou boiteux. Celui qui n’est pas tel, même avec toute science, suffisance et activité, n’est en aucune manière disciple du Christ, car il est sans la foi de la perfection et sans l’amour de la vie et de la vertu évangéliques, et il ne peut entrer dans le royaume des cieux, c’est-à-dire dans l’impassibilité et la participation à l’héritage de la terre promise, aux charismes et aux opérations célestes de l’Esprit Saint et à la vérité de la charité, car Dieu est charité, et celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui.

Que la grâce de Dieu, sa bénédiction, sa miséricorde et sa paix soient avec vous. Amen.

Il vous reste à aimer et à obéir par charité, et à observer simplement les promesses, car Dieu ne requiert rien d’autre de nous, et nous ne demandons rien d’autre les uns des autres, sinon d’aimer Dieu et nous-mêmes selon ce qu’il a commandé et selon ce que nous avons promis en vérité, et de l’aimer par-dessus tout.

Grâces à Dieu. Amen.

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