Lettre 7
Aux frères révérends et aimés, frère Ange, etc.
Le samedi après l’octave de Pâques, Clément, souverain pontife, est passé, conduit pour rendre compte de son administration devant le juge des veuves (fol. 19 v) et le père des orphelins, le Christ. Priez Dieu avec instance afin qu’il pourvoie son Église d’un bon et saint pasteur qui, par la parole et par l’exemple, suive et enseigne les modèles du Christ, afin que les pauvres et les humbles puissent respirer, délivrés des vexations et des oppressions de leurs passions, des hommes mauvais et des esprits orgueilleux, sous sa conduite ; afin qu’après les angoisses du jour et de la nuit présents, qu’ils ont subies au cours de nombreuses révolutions d’années, les serviteurs de Dieu jouissent d’un peu de consolation et, ordonnés sous la verge du pasteur, s’enracinent, par la vigueur de la discipline et la visitation de la grâce, dans tout propos de sainte conduite et de vie auquel ils aspiraient jadis, malgré l’opposition de ceux qui ont le goût des choses terrestres.
Car si grande est chez les hommes de ce temps la tiédeur, la faiblesse et l’animalité sensuelle que, si les jours de la malice n’étaient abrégés, très peu persévéreraient dans ce qu’ils ont entrepris. Mais si le Seigneur veut avoir pitié de ses pauvres, bien que beaucoup se joignent à eux frauduleusement, la vie spirituelle, comme un creuset, les éprouvera, et l’Esprit du Christ les discernera ; ils se multiplieront et croîtront dans la sainteté de l’humilité et dans la vérité de la charité, et, comme une armée rangée en bataille, après les temps fixés d’avance, ils iront à la rencontre du dernier combat prophétisé depuis le siècle, dans lequel le nombre des martyrs doit être complété, pourvu toutefois que, par la vertu de la prière des saints, maintenant dans l’élection du futur pontife, la tribulation commencée sous Célestin doive être menée à son terme, à moins que le futur pasteur ne vive le cours de nombreuses années, ce que je ne crois pas.
Selon l’avis de certains, la miséricorde de Dieu a surabondé et, des jours de malice, de nombreuses années ont été retranchées, ce dont moi-même je me consolerais grandement, car, avec beaucoup ou avec la plupart des serviteurs de Dieu, dans la vie littérale du Christ et l’observance spirituelle, je finirais mes jours dans des années de paix. Et de tout cela, que la volonté de Dieu soit faite.
Vous, cependant, efforcez-vous d’être au Christ, éloignez-vous de tout sentiment, désir et amour humains, portez le Christ Jésus dans l’esprit, dans le cœur et dans le corps, et, par lui et pour lui, faites tout ; que votre langue, votre intention, votre affection et votre conduite soient dirigées vers lui, car
il est lui-même votre vie, votre béatitude et votre gloire. Vers lui, priant et veillant, travaillant et vous reposant, mangeant et buvant, soupirez et invoquez-le humblement et avec persévérance en toutes choses ; il vous exaucera, vous dilatera dans les vertus et les grâces, il sera pour vous force et refuge dans l’occasion favorable et dans la tribulation, il accomplira vos saints désirs, il sera en vous et vous serez en lui, et vous comprendrez et aimerez ce que le monde ne peut ni comprendre ni aimer.
Car les fils des ténèbres ne s’accordent pas avec les fils de la lumière. Or le principe de la lumière est la pauvreté évangélique, dont nul homme n’a jamais vu les rayons de clarté sans le Christ, et ne peut même les voir. C’est pourquoi, ravie jusqu’au troisième ciel, elle l’a appelée très haute, car elle est la lumière d’un autre siècle. Elle est la mère de la haine évangélique et la substance du royaume à venir, l’exterminatrice des péchés et la manifestatrice de tous les biens, l’assemblage de l’humilité, la source du sens et la vivificatrice des âmes saintes, la libération de la prison des vices de la chair et du monde, et la guérison des égarements de Satan, la compagne des anges, la voie des saints parfaits, (fol. 20 v) l’épouse du Christ, le calice et la communion de sa miséricorde, la racine de la paix, l’intelligence de la sagesse chrétienne et l’opération de la charité déiforme.
Celui qui, une seule fois, sans l’ombre des mots, la comprendrait et la verrait, serait assuré de la vérité de la foi et des promesses du royaume ; il serait libre des dispersions de l’esprit et des désirs de savoir quelque chose ou de posséder quelque chose ; il ne pourrait être pris ni captivé par les délectations du monde et de la chair, ni par l’orgueil et la vanité de la vie, ni par la complaisance de son propre sentiment et de sa propre volonté ; mais, enraciné dans leurs contraires, il fleurirait et verdoyait comme l’arbre de vie qu’est le Christ, et abonderait des fruits de sa perfection. C’est pourquoi le Christ place en elle les fondements de la perfection, les droits du royaume et les promesses, car elle est l’héritage des saints en chemin et la communication de la gloire, par le moyen de la chair unie au Verbe dans la patrie, car le Verbe s’est fait chair, le Christ Seigneur en sa propre personne.
C’est pourquoi la très sainte pauvreté, mère, épouse, dame et reine, tous les saints la confessent, et celui qui la nie et la fuit, nie et fuit le Christ. Vous, au contraire, approchez-vous d’elle et confessez-la par vos œuvres et par vos paroles, comme l’a fait le chef et père des pauvres humbles, François, que vous suivez et aimez pour le Christ et après le Christ, et Dieu et son Esprit s’approcheront de vous et demeureront avec vous pour l’éternité. Amen.
Priez le Seigneur afin qu’il assiste sa cause, car presque tous cherchent ce qui est à eux et non ce qui est à Jésus-Christ.
Écrite à Carpentras le vingt-huitième jour d’avril (sic). Frère Ange, écrite de ma main.