Ordre des Frères Mineurs Capucins

Lettre 6

Béni soit le nom de notre Seigneur Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant. Amen.

Aux révérends et chers frères en Christ, serviteurs de Jésus dans le lieu de Saint-Jean devant la porte Latine de la Ville, et à leurs compagnons, moi, le dernier des pécheurs, frère Ange, salut, et la même foi : croire, comprendre (fol. 17), aimer et confesser par la parole et par les œuvres jusqu’à la fin la vie promise par le Christ Jésus, la règle et la doctrine que le très saint confesseur du Christ, François, guide des pauvres et des humbles, ange et prophète de la perfection évangélique première et dernière, a crue, comprise, aimée, enseignée et observée, et qu’il a ordonné de croire et d’observer.

Car je ne sais rien souhaiter de plus utile, ni pour vous, ni pour moi, ni pour aucun autre ; rien de meilleur, rien de plus sublime, rien de plus parfait, rien de plus joyeux, devant Dieu, les anges et les saints. Et pourtant ce don, par-dessus tout saint et souverainement bon, à cause de son immensité, de sa spiritualité divine, de sa hauteur, de sa gloire et de son intime perfection christiforme et de sa vertu, est aujourd’hui par nous, insensés, méprisé, foulé aux pieds, rejeté et repoussé, tout comme son amant, le Christ Jésus lui-même, fut par les Juifs impies et ingrats, leurs pontifes et leurs docteurs, méprisé, foulé aux pieds, rejeté et crucifié. Et nous sommes devenus ingrats envers Dieu plus que tous les hommes qui nous ont précédés, par le mépris d’un si grand et si sublime bien. Car l’homme qui, avec une véritable humilité, une obéissance non feinte et un amour entier, suivrait simplement et nu le Christ avec François, accueillerait le Christ et le posséderait ; et celui qui possède le Christ possède Dieu et la vie éternelle ; et celui qui possède la vie éternelle possède Dieu, qui est charité, sagesse, paix, gloire immortelle, jouissance bienheureuse et paradis.

Mais puisque nous ne mourons pas à nous-mêmes pour vivre dans l’obéissance de sa foi, celui qui scrute les reins et les cœurs n’a pas été formé en nous. Nous, vivant pour nous-mêmes et reposant dans les sensualités et les convoitises de la chair et du monde, selon la prudence de notre chair, morts à la vérité de la charité du Christ et servant nos propres volontés, nous ajoutons le mal au mal et la perversité à la perversité lorsque, nous tenant devant lui tels que nous sommes, nous nous enorgueillissons et lui disons, à lui qui voit tout : Nous sommes tes serviteurs et nous t’avons suivi, qu’y aura-t-il donc pour nous ? La confusion du visage, dit-il, et les souillures de la chair et de l’esprit, puisque vous avez sanctifié par vos œuvres et vos affections la voie large et spacieuse qui conduit à la mort. Mais la voie de la sagesse et de la sainteté, de mon amour, de ma pauvreté et de ma nudité, à laquelle vous étiez appelés, vous n’avez pas voulu y marcher.

La malice de votre sens vous dominera donc, et, comme un tyran cruel, votre volonté dominera sur vous ; et comme une meule d’âne attachée au cou de votre délibération, vous en porterez le poids intolérable, à cause duquel vous serez engloutis dans l’abîme des amertumes et des douleurs éternelles. Car, fascinés par les convoitises de la chair, les vanités et les orgueils de la vie, vous avez méprisé la sagesse de ma doctrine et les exemples de ma conduite ; vous avez voulu vous approcher de la luxure et de la gourmandise, des richesses, des élévations, des ambitions, des vanités et des orgueils, et non de mon humilité et de ma paix, de ma vérité et de ma piété, de ma pureté, de ma sobriété et de ma pauvreté, dont je voulais trouver en vous la soif et le désir, le zèle et l’ardeur, afin d’avoir où reposer ma tête dans le temple de vos âmes.

Mais maintenant vous avez préféré vos sensualités à la contrition de l’esprit et aux douleurs de la pénitence, les salutaires remèdes de ma miséricorde et de ma piété ; et vos imaginations, conseils, raisonnements, intelligences et volontés, vous les avez préférés aux exemples de ma vie, aux pensées pacifiques de mon cœur et à la sagesse secrète de mes desseins, aux sentences de la vérité de ma prédication évangélique, et aux affections de piété et de charité que je vous ai montrées pour que vous m’aimiez, me suiviez et trouviez en moi des consolations éternelles ; et vivant sans moi, vous dites : Nous vivons pour toi et nous sommes à toi, aie pitié de nous comme des tiens. Si vous êtes à moi, marchez comme moi j’ai marché pour vous, et je serai glorifié en vous. Aimez ce que j’ai aimé pour vous, et vous serez sanctifiés en moi, et vous vous reposerez des douleurs et des labeurs de vos volontés.

Retirons-nous donc de nous-mêmes autant que nous le pouvons, et haïssons tout ce qui nous est agréable, doux et élevé, afin d’être des hommes et des fils du Christ et de Marie, et non d’Ève. Accusons-nous nous-mêmes et prévenons la face du Christ dans la confession, la connaissance et les douleurs de la contrition ; commençons à nous opposer à nous-mêmes et offrons-lui ce qu’il a fait, dit, aimé et souffert pour nous, ne nous confiant qu’en lui, car c’est par ses douleurs seules que nous avons été guéris. Défi ons-nous donc cordialement de nous-mêmes, car nous l’avons transpercé, nous l’avons irrité et nous l’avons fait peiner sur nos mauvaises voies et nos inventions perverses.

Éloignons-nous de nous-mêmes dans nos pensées, nos intelligences et nos affections comme de souillures ; et dans le silence de nos pensées, intelligences et affections, levons-nous (fol. 18v) et approchons-nous de lui, inconnus, dans les affections muettes et ardentes de sa foi et de sa charité, ne voulant rien savoir ni posséder sinon les douleurs et les affections du Christ ; et dirigés et sanctifiés par ses douleurs et ses affections, entrons à la table de sa charité, réjouissons-nous et soyons illuminés par la vision de sa clarté et de sa gloire. Car telle est la voie de notre père saint François et de tous les saints, et c’est la porte de la perfection par laquelle celui qui entre trouvera des pâturages dans les montagnes éternelles et saintes ; le voleur et le séducteur ne s’approcheront pas de lui, mais le pasteur, le Christ, demeurera en lui et habitera en lui, et les démons qui haïssent le Christ fuiront devant lui, et tous les vices et péchés mourront en lui. Ainsi en sera-t-il pour vous, si vous êtes de véritables serviteurs du Christ Jésus.

Je désire vous voir, car j’espère bientôt être délivré de la prison de ce corps, et ce serait pour moi quelque réconfort avant la mort de vous voir. Priez pour que cela se fasse selon mon désir. Tous les serviteurs de Dieu qui sont dans ces régions vous saluent. Sachez que le Christ a de grands amis en ces régions, parmi lesquels se trouve le seigneur Philippe, fils du roi de Majorque, en qui le Christ Jésus et l’esprit de François reposent très pleinement ; je me tais sur ses perfections, car il sera donné à un autre de dire ce que le Seigneur Jésus fait et fera en lui et par lui. J’ai honte de nos bassesses, négligences, insolences et relâchements lorsque je me souviens de sa ferveur, de son humilité, de sa sollicitude, de sa sobriété, de son amour de la pauvreté, de sa prière, de ses veilles, de la modération de ses paroles et de sa langue, de l’austérité de sa vie et de la sainteté de sa conduite, avec qui sont unis de nombreux serviteurs de Dieu, par les actes et la conduite desquels le Christ est glorifié.

Vous donc, glorifiez et louez le Christ par vos œuvres, et renouvelez-vous en toute bonne conduite : dans la pauvreté et l’humilité, dans la compassion et la douceur, dans la patience et la longanimité, dans la prière et les veilles, dans le silence du cœur et de la bouche, dans l’amour de la bassesse et de la soumission, dans la charité mutuelle et le respect, dans le zèle de la louange divine et l’action de grâces continuelle, dans la mémoire du jugement éternel et de la mort, dans la commémoration et le sentiment continus de la mort du Christ, de ses douleurs et de celles de sa mère et de tous les saints, dans des désirs enflammés et des affections aspirantes vers celui qui seul aime et a aimé, et qui est l’unique amour et l’unique amant des hommes ; celui qui l’aime possède et porte l’Esprit Saint, et le Christ demeure en lui et lui dans le Christ.

Si cette lettre parvient entre vos mains, conservez-la et lisez-la, car les paroles de Dieu qui y sont sont vraies. Grâces à Dieu. Amen.

Écrite à Carpentras, le troisième jour de mars.

Compatissez aux frères affligés, montrez-leur des entrailles de piété et ne vous laissez pas abattre dans les tentations des tentateurs, mais supportez-les avec constance jusqu’à ce qu’ils se soutiennent eux-mêmes et aspirent au Christ. Je pense que Dieu me renverra bientôt vers vous. Que la grâce de Dieu soit avec vous tous. Amen.

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