Ordre des Frères Mineurs Capucins

Lettre 5

Aux frères très révérends et très chers dans le Christ, frère François de Falirone, frère Jean de Bologne, frère François et frère Thomas, frère Ange, pécheur, salut… et qu’en humilité vous recherchiez la pureté du corps et de l’âme, et que, dans la vérité de la charité, vous possédiez ce que vous aurez trouvé.

De même que les âmes qui sont au purgatoire désirent passer des peines au repos et à la gloire du royaume éternel, ainsi mon âme désire retourner vers vous, et d’autant plus que je vois le cours de ma vie s’achever, afin de mourir quelque part, loin des hommes, parmi les pauvres, moi qui ai toujours abhorré le tumulte du siècle et l’ai violemment haï.

À propos de mes promesses, vous murmurez avec patience et vous doutez prudemment, parce que j’ai promis plus d’une fois de venir ou d’envoyer des compagnons, sans accomplir ce que j’avais promis. Je n’ai pas changé de vœu et ce n’est pas par repentir de volonté que je n’ai pas accompli ma promesse. Pourquoi ? Non parce que je ne l’ai pas voulu, mais parce que je ne l’ai pas pu : Dieu ne l’a pas permis, un homme s’y est opposé, a révoqué ce qu’il avait promis et a empêché ce qui était décidé.

Mais le frère André Ferrand est venu, je crois, avec ses compagnons : le maître Hugues, Jacques, Jean, Nicolin, Perrot et Pons ; à leur suite est venu Guillaume de Montpellier, jeune homme à l’esprit ardent mais au corps fragile, avec frère François de la Marche, qui est venu vers moi à cause de ses afflictions ; je vous le renvoie. Accueillez-les donc avec bonté et charité, et servez-les comme des serviteurs du Christ et des frères très chers. Recommandez-moi, ainsi que mes compagnons, au frère André et à ses compagnons, comprenant bien que je vous ai envoyé le frère André à la place des frères Moïse et Antoine, car il a l’expérience des tentations comme des consolations, il aime la vérité et hait le mal ; et en lui, c’est moi-même que je vous ai envoyé. Pour deux, à savoir Moïse et Antoine, j’aurais volontiers voulu le garder avec moi, mais je n’ai pu incliner à cela l’esprit du seigneur cardinal.

Avec lui donc, vous traiterez vos affaires, car il a le zèle de Dieu, avec le désir de l’humilité et la science de la foi. Et moi, je le supplie, lui et ses compagnons, ainsi que vous, pour l’amour du Christ, de rechercher et de garder sans faille l’unité et la paix, la fin de la pauvreté et la jouissance et le fruit parfaits de l’Évangile, par les mœurs, les paroles et les affections, entre vous et envers tous, de tout votre cœur et de toute votre âme, car toutes les œuvres du Christ sont dans la foi et l’humilité, en vue de la paix et de la charité.

Vous m’avez fait savoir que frère Pierre de Fili et frère Jacques se sont retirés, chacun avec son compagnon. À cause de leur tentation, selon l’antique manière de la séduction, et du dommage causé aux débutants, du piétinement de la vie du Christ et de l’obéissance de sa charité, de l’outrage fait à l’Esprit de vérité, de la malédiction de Dieu et de saint François sur eux, du mauvais exemple, de la joie des démons et de la tristesse des anges, et à cause aussi de l’amitié chrétienne et particulière que j’ai toujours eue pour eux, je suis affligé et j’en souffre profondément.

Je me réjouis toutefois si aucune occasion de départ ne leur a été donnée par vous ou par d’autres frères. Mais si, au contraire, ils sont partis attristés par vous ou par d’autres, en connaissance de cause, séduits sous l’apparence d’une vie meilleure ou de l’édification d’autrui par de mauvais esprits qui maintenant se réjouissent de leur scandale et de leur séduction, alors, par vos paroles et vos œuvres, donnez-leur satisfaction, afin qu’ils ne meurent pas sans vous, contre la volonté de Dieu et l’obéissance, et que les démons ne se glorifient pas de leur damnation, eux qui ont servi le Seigneur si longtemps.

Car ne peuvent être sauvés ceux qui, alors qu’ils peuvent garder les promesses avec leurs frères, s’en séparent avec scandale pour faire leur propre volonté et s’en vont troublés : abandonnant la paix et l’unité de l’obéissance de la foi, ils se détournent de l’humilité, de la vérité et de la charité ; et parce qu’ils n’assument pas, avec le bon plaisir de Dieu, la pénitence qu’ils font, ils suivent leur propre volonté et s’opposent à la volonté divine et à l’humilité de l’obéissance promise.

C’est pourquoi, si un remède peut être apporté à leurs maux par vous, qu’il soit appliqué fidèlement et avec ferveur, car n’est pas serviteur du Christ celui qui néglige de travailler, au lieu et au temps opportuns, pour le salut de son frère, pour lequel le Christ a donné sa vie.

Quant à ce que j’entends dire du frère Jean et du frère François de Falirone, je l’avoue, cela ne m’étonne pas, car je sais que nous vivons tous tièdement et négligemment. C’est pourquoi je crois simplement vrai que toi, frère Jean, tu vis tièdement et sans ardeur, et que tu permets à tes compagnons de vivre de même, comme des tièdes et des infirmes. Tels nous sommes et tels nous avons été presque tous en commun. De moi-même, en effet, sans rougir, je confesse que, élevé dès l’enfance jusqu’à la vieillesse au sein de la négligence, je languis dans les maux, privé de la ferveur de l’esprit et de la conduite des parfaits, invoquant la miséricorde divine et espérant saintement et pieusement les remèdes du Christ Jésus, sauveur des âmes et des corps.

Quant aux murmures selon lesquels frère François serait dur envers lui-même et ses compagnons, et qu’il dépasserait la mesure par l’ardeur de son esprit dans tout ce qu’il fait et ordonne, au point que sa manière de vivre singulière ne pourrait être supportée par les frères, alors même que son corps est et a toujours été fragile, tandis que frère Jean, né dans les montagnes, élevé dans la pauvreté et les labeurs, devenu mou, condescendrait plus qu’il ne convient à lui-même et aux autres — si je ne comprenais votre fragilité et la mienne, que de telles paroles et actions révèlent et dénoncent, j’en serais stupéfait.

Car nous sommes faibles de corps, proches de la mort par l’esprit, tièdes de volonté et privés de la ferveur de l’esprit. Nous nous sommes éloignés de la vie des saints et, de ce fait, nous sommes emprisonnés par nos sensualités ; nous ne haïssons pas les conseils de la femme et du serpent.

Prions pour ne pas entrer en tentation, car notre esprit n’est pas prompt et la chair est faible ; c’est l’heure des pervers et le pouvoir des ténèbres, et nous naviguons tous dans les profondeurs du mal, ayant besoin de la miséricorde de Dieu. Car nous sommes tous pécheurs, fragiles, infirmes, négligents, insensibles et ingrats.

Puisse-t-on écouter humblement et persévérer à suivre Jésus qui nous appelle, lui qui est notre salut, notre vie et notre résurrection ; par lui, nous pouvons être sauvés et délivrés des embûches des démons et de nos innombrables maux, à condition seulement de ne pas nous élever dans l’orgueil, car Dieu résiste aux orgueilleux et donne sa grâce aux humbles. Apprenons donc de lui à être humbles et doux de cœur, afin de trouver le repos pour nos âmes dans la vertu et la suavité de sa doctrine, et à porter joyeusement, dans l’action de grâce, le joug de sa charité, afin que, portés par lui, nous entrions dans la vie éternelle.

Que la vérité de l’humilité et de la charité règne donc en nous, afin que, par l’Esprit Saint, dans le Christ, maître de la paix, nous soyons un, et que, de lui, par lui, devenus un, nous reposions en Dieu. Car telle est la règle, et telle est sa fin. Et tous ceux qui suivront cette règle auront la paix, la miséricorde et la vie éternelle.

Que tout votre effort soit donc de vous supporter et de vous aimer les uns les autres, d’être doux, pacifiques, humbles de cœur, purs dans l’esprit et dans la parole, et surtout selon la lettre : « Que le soleil ne se couche pas sur votre colère. » Aujourd’hui, notre orgueil est excessif ; de là viennent chez nous, pauvres et serviteurs de Dieu de nom, la faiblesse, l’ignorance, la misère, l’aveuglement, l’amertume, la présomption, l’impatience, le bavardage, la colère, l’absence de compassion, le mépris du prochain, la fureur insensée, la volonté perverse, l’estime et la louange de soi, la gourmandise, la somnolence, l’inconstance et d’autres genres de malice, dans lesquels les démons trouvent leur repos et par lesquels ils combattent visiblement et invisiblement pour entraîner les âmes aux supplices éternels.

Ils se déchaînent à tel point, presque sans résistance, que, dans la tentation présente, il n’est pas peu de chose, mais un immense miracle et un spectacle remarquable, de trouver des hommes qui cherchent le Christ, l’aiment et agissent pour lui, et, dans un combat si dur et si amer, de rencontrer quelques-uns qui, abandonnant les sens, les choses sensibles et les sciences humaines, s’élèvent vers l’éternel avec des désirs embrasés et des affections ardentes, goûtent les choses divines dans l’humilité, la vérité de la charité et la jouissance de la paix, ne désirent que le céleste et passent en Dieu par la charité.

Que cela soit le sceau secret de la pureté virginale de la Mère assumée, le privilège de la perfection apostolique, le sacerdoce conforme au Christ, le règne pacifique et, dans la chair mortelle, la récompense angélique. Toutes les créatures sous le ciel sont des signes de cette haute cime vers laquelle montent, par le Christ, ceux qui, brisés et fumants, sont guéris, recevant grâce pour grâce.

C’est pourquoi, dans l’esprit de piété et la douceur de la charité, supportez les frères infirmes et servez-les non comme des combattants — car ils ne sont pas de tels soldats — mais comme des hommes brisés de toutes parts et fumants, mais non éteints : ils portent encore des entrailles de miséricorde. Ainsi, ni à cause de mes paroles ni par l’ardeur de l’esprit, ne les contraignez à rien qui dépasse les limites de la Règle, car il y aura encore un autre temps pour le criblage, afin que se fasse la dîme.

Dans la mesure donc où les frères eux-mêmes, inspirés par Dieu, se sentent poussés à agir pour le salut de leur âme, conduisez-les, comme des malades graves, vers ce qui est plus sain et plus fort, sans les irriter en quoi que ce soit qui soit en dehors ou au-delà de la Règle dans la conduite extérieure ; car selon la vérité intérieure et réelle de la perfection, rien ne peut être au-dessus de la Règle.

L’impatience est une fièvre continue chez les serviteurs de Dieu : elle naît de l’amour-propre, de la prudence charnelle, de la corruption de la volonté propre, de l’ignorance du bien et de l’abandon du saint dessein d’imiter la vie du Christ. Ne dites donc pas et ne croyez pas qu’il y ait chez frère François ou Vincent, ou chez quiconque, un excès de ferveur ou d’austérité. La véritable maladie pestilentielle vient de l’air corrompu de la vie tiède des modernes, qui a infecté le monde ; ainsi nous gisons tous dans nos immondices, languissants et infirmes, sans infirmiers ni médecins ni pasteurs. Comme les malades, nous recherchons ce qui nous est contraire, nous nous opposons à ceux qui résistent à nos désirs nuisibles et nous nous attachons à ceux qui y consentent.

Prenez garde donc de ne pas être des meurtriers, en vous tuant vous-mêmes et vos compagnons par une condescendance malsaine. Car nous devons tous savoir que, sans la Règle et sans une intelligence simple et fidèle de celle-ci, il est impossible de trouver la vérité de la vie évangélique et de la profession promise. Ne pas rechercher de tout son cœur et de toute son âme de monter vers la perfection, c’est abandonner ou renier la nature même du disciple du Christ, car l’achèvement de la perfection n’est pas dans le chemin, mais dans la patrie.

Toute la vie est donc une arène, une course, un martyre, un passage. Celui qui gardera la Règle recevra la couronne comme un martyr. Ainsi, se privent de la vie éternelle, de la couronne des martyrs et du discipulat du Christ ceux qui, en quoi que ce soit de contraire à la Règle, condescendent à eux-mêmes ou à leurs frères.

Qu’il n’y ait toutefois aucun conflit au sujet de ce qui est au-dessus de la Règle ; mais quant à ce qui est contre la Règle, qu’aucune condescendance ne soit demandée, ni par les bien-portants ni par les infirmes.

Et voici combien il est bon et doux, frères, de vivre non pour soi mais pour le Christ, d’avoir un seul sentiment, de chercher, de confesser par la parole et par l’œuvre, et d’aimer ardemment. Ainsi, devenus un seul Jésus, vous l’aurez et le chercherez, et vous sentirez la miséricorde du Seigneur de miséricorde en miséricorde, et vous entrerez par les portes de la miséricorde dans l’esprit des saints et du Christ. Vous serez sanctifiés dans le feu et consacrés par l’onction du chrême, et vous comprendrez avec certitude la Règle faite pour la règle de la charité, que les paroles n’enseignent pas, mais que le Verbe enseigne par la pensée et l’esprit ; non par l’éloquence des mots, mais par l’onction de l’Esprit Saint, qui enseigne toutes choses aux humbles de cœur.

Que sont belles l’humilité, la pauvreté, la chasteté, la droiture, l’abstinence, le jeûne, la veille, la prière, le silence, la piété, l’affabilité, l’austérité, la compassion, l’amour de la petitesse, la justice, la vérité, la méditation, la patience, la paix et la charité dans le Fils du Roi !

Étranger au monde dans le monde, mort aux vices parmi les vicieux, abstinent au milieu des délices, pauvre parmi les richesses, chaste dans la jeunesse, vieillard dès l’enfance, serviteur dans la présidence, soumis dans le gouvernement, commun dans la singularité, humble dans l’excellence, patient dans les injures, sévère dans les corrections, sûr dans les dangers, ardent dans le zèle de l’honneur divin, très ardent dans l’émulation des saints, vigilant et très diligent dans le culte divin.

Je crois que cela est un spectacle pour Dieu, les anges et les hommes ; et je sais que, pour moi, dans ce monde aveugle et froid, c’est un chemin purgatif, illuminatif et unitif vers Dieu, Seigneur et maître.

Combien il est monstrueux et difforme, pour nous rustres, de basse condition, sains et robustes de corps, appelés par grâce à l’imitation de la vie du Christ par l’exercice des vertus, après la profession de pauvreté et la vocation que Dieu — et non l’homme — a faite de nous, dont la hauteur est ineffable pour les hommes, stupéfiante, terrible, aimable et désirable, vénérable pour les anges, de se retourner vers les délices et le repos du corps, de fuir les douleurs et les labeurs de la pénitence, nécessaires par miséricorde au salut, d’aimer sur la terre autre chose que le Christ notre Seigneur, de manquer à l’amour de l’humilité et de la petitesse, de ne pas aimer ardemment la justice de la charité — qui est le principe, le milieu, la fin, la perfection, la compréhension et la doctrine de toute vertu, science et sagesse —, de se déshonorer et de se déchirer par des querelles, d’être blessé par la colère, consumé par la fureur, détruit par la haine, empoisonné par le mépris du frère, confondu par le bavardage, brisé par l’impatience, de suivre sa propre volonté, d’être dépouillé de la piété, de la paix et de la charité de la vérité, et de devenir antichrétien à partir du chrétien, sous l’habit et le nom de serviteur du Christ.

Ne nous trompons pas : un mauvais arbre ne peut produire de bons fruits, ni l’inverse ; on ne cueille pas des raisins sur des épines ni des figues sur des chardons. Ainsi, c’est par les fruits de la charité que se reconnaissent les fils de Dieu et les fils de perdition.

J’espère que le Seigneur Jésus-Christ me ramènera bientôt vers vous. En attendant, soyez comme le fils du Roi, tel que l’Esprit du Christ l’a fait, comme nous devrions l’être, nous et tous les serviteurs de Dieu.

Il ne convient pas aux serviteurs de Dieu d’aspirer à la dignité sacerdotale ni à la science des Écritures, car une telle aspiration dessèche la grâce, enorgueillit et enfle beaucoup d’hommes, les entraînant dans l’abîme des maux et les rendant souvent, par imprudence, coupables de la géhenne. Cela n’exclut toutefois pas que, dans des cœurs humbles et purs, ne naissent parfois des désirs du sacerdoce ou de la science de la foi ; mais les privilèges de quelques-uns ne doivent pas être pris pour une loi commune.

Les disciplines faites pour les frères vivants vous sont plus profitables que celles faites pour les morts. Notre saint père frère Conrad, tant qu’il vécut, se donnait cinq disciplines chaque jour ; et il est très utile aux serviteurs de Dieu de faire au moins une fois par jour mémoire de la Passion et des flagellations du Christ. Nous sommes tenus par la Règle de prier pour les morts, mais faire en même temps des disciplines pour eux ne relève pas de la Règle, mais de la charité et de la vigilance. C’est pourquoi, les faire ou ne pas les faire entre vous relève de votre décision ; quant à moi, il m’appartient de vous exhorter au bien et de vous détourner de la négligence qui détruit les bonnes œuvres et est ennemie des saints.

Faites-en selon ce que vous aurez éprouvé par l’expérience comme étant le plus utile pour vous, selon ce qui vous est possible ; lorsque vous ne le pouvez pas, ayez une conscience libre et joyeuse, car une bonne volonté suffit en ces choses et en d’autres semblables.

Portez-vous bien dans le Seigneur, tous et chacun, et priez pour nous.

Donné à Valence, dans l’octave de l’Assomption de la Dame.


LETTRE 6 (VI)

AUX FRÈRES DE SAINT-JEAN-DEVANT-LA-PORTE-LATINE À ROME

Cod. M., fol. 16 v–19 r. Ol. n° 7, fol. 25 v–28 v. Lieu : Carpentras. Date : 3 mars [1314]. Inédite.

Béni soit le nom de notre Seigneur Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant. Amen.

Aux frères très révérends et très chers dans le Christ, serviteurs de Jésus au lieu de Saint-Jean-devant-la-Porte-Latine à Rome, et à leurs compagnons, le dernier des pécheurs, frère Ange, salut : qu’ils croient, comprennent, aiment et confessent par la parole et par l’œuvre jusqu’à la fin la vie promise du Christ Jésus, la Règle et la doctrine que le très saint confesseur du Christ, François, chef des pauvres et des humbles, ange et prophète de la perfection évangélique première et dernière…

(le texte s’interrompt ici)


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