Lettre 3
Aux frères N. et N. et à leurs compagnons, amis de la pauvreté et de l’humilité du Christ, qui servent Jésus-Christ dans des lieux retirés du monde et s’efforcent de produire de dignes fruits de pénitence : moi, le dernier et le plus pauvre des pécheurs, je souhaite le salut, l’esprit de force et la fermeté de la patience, avec l’accroissement de la charité du Christ, de l’amour mutuel et de l’obéissance persévérante au Christ et à ses successeurs jusqu’à la mort.
Soutenus par la lumière de la sagesse et de la patience du Christ, par la perfection et la prudence du discernement que seule sa présence dans les cœurs engendre et répand, vous éviterez, préviendrez et vaincrez les assauts, les embûches, les illusions et les tromperies des démons, des persécuteurs jaloux, des conseils de la sagesse animale et charnelle, ainsi que les élans de vos volontés, de vos sensualités, de vos imaginations et de vos pensées. Vous le ferez par le mérite de l’obéissance au Christ et à l’Église, avec un accroissement des vertus et des grâces.
Car nul n’est couronné s’il n’a combattu légitimement, et c’est par de nombreuses tribulations qu’il nous faut entrer dans le royaume des cieux, par la porte étroite qui conduit à la vie. Notre Seigneur et Maître a souffert avant nous, nous laissant un exemple afin que nous suivions ses traces. Tous ceux qui veulent vivre pieusement dans le Christ souffrent persécution, et bienheureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des cieux est à eux.
Tous les saints ont enduré de grands tourments avec action de grâce afin de parvenir en sûreté aux récompenses du royaume.
Ce n’est pas sans raison que l’Esprit du Christ dénonce les charnels, les timorés, les tièdes et les ingrats, qui s’aiment eux-mêmes et sont privés de la haine évangélique : leurs cœurs sont endurcis, ils craignent de suivre le Christ, et ils resteront dehors, sans entrer dans son repos. Celui qui ne se renie pas lui-même, qui ne perd pas sa vie, qui ne porte pas sa croix avec joie et allégresse et ne suit pas le Christ avec ferveur et dévotion, n’est pas digne de lui. Si nous mourons avec lui, nous vivrons aussi avec lui ; si nous persévérons, nous régnerons avec lui.
Si nous le renions, lui aussi nous reniera ; si nous sommes infidèles, lui demeure fidèle, car il ne peut se renier lui-même. Il apparaît clairement que rien n’a été donné aux hommes de plus grand que de coopérer avec Dieu, de souffrir pour le Christ et, par la confession de la foi et l’imitation sainte et immaculée de sa vie céleste et divine, de supporter les outrages, les malédictions et la mort.
À ceux qui hésitent et disent qu’il est impossible de garder les promesses à cause des interdictions et des sanctions de l’Église et du souverain pontife, la réponse est droite, fidèle et sainte : il est possible à la fois d’obéir à l’Église et au souverain pontife, et de garder pleinement et fidèlement les promesses, si nous possédons la prudence du discernement, la sagesse de la charité du Christ et la patience, avec un accroissement de perfection, de mérite et de vertus.
Car ni l’Église ni le souverain pontife n’interdisent de faire le bien, ni de remplir saintement les promesses faites au Seigneur : garder la chasteté, l’humilité et l’obéissance, demeurer dans la foi et les commandements de Dieu, conserver l’unité que la foi et la charité du Christ engendrent dans les fidèles et dans l’Église, et imiter la perfection de la vie du Christ. Ce qui est interdit, ce n’est pas la fidélité à l’Évangile, mais l’invention de nouveautés, la division de l’unité de la foi et de la charité, le mépris de l’autorité légitime et l’abandon de la discipline.
Ces choses, l’Église et Dieu les haïssent ; elles sont ennemies du Christ et de ses fidèles, contraires à l’Esprit Saint et aux saints anges.
C’est pourquoi, afin de manifester votre innocence et de réfuter les crimes et les mensonges qu’on vous impute, vous devez abonder plus que jamais en bonnes œuvres : croître dans l’humilité, la pauvreté, l’obéissance, la révérence envers tous les prélats et prêtres de l’Église, dans l’amour de la charité et de la chasteté ; supporter avec patience et joie les tribulations et les outrages ; aspirer avec des désirs ardents à suivre les traces du Christ dans sa perfection ; haïr toujours davantage les vices et les péchés ; vénérer dans vos sens et votre cœur la science et la puissance de la croix et de la mort du Christ ; mépriser les vanités et les orgueils du monde ; mortifier la chair avec ses passions par la crainte du Seigneur et les œuvres humbles de pénitence ; être transformés et unis au Christ par des affections droites ; le porter dans le sens, la mémoire, l’intelligence et l’amour ; vivre pour lui et lui rendre sans cesse grâce.
C’est en cela que se trouve la véritable observance et la perfection immortelle de la vie du Christ, contre lesquelles aucune loi ni aucun décret n’ont été établis. Celui qui possède ces choses, les aime et les met en pratique, possède tout.
Il demeure soumis et obéissant aux autorités de l’Église ; s’elles lui sont favorables, il les honore comme des pères, et si elles le persécutent, il demeure uni à elles dans la charité et la vérité, vénérant leur autorité et reconnaissant qu’elle vient de Dieu. Il n’est jamais séparé de leur amour ni du culte du Christ, car la charité véritable resplendit et brûle : elle est patiente, bienveillante, elle supporte tout, elle est la plénitude de la loi, la source de la grâce, la mère de la gloire et de toutes les vertus, Dieu et vie éternelle.
Si nous possédons la charité de la vérité, nous garderons joyeusement nos promesses, nous obéirons sincèrement à Dieu et aux prélats, et nous marcherons comme le Christ a marché. Si jamais il nous était ordonné quelque chose de contraire à la foi, à la charité ou à leurs fruits, alors nous obéirions à Dieu plutôt qu’aux hommes, acceptant avec joie les supplices et la mort pour la confession de la foi, aimant même ceux qui nous persécutent, afin d’être membres du Christ et imitateurs des saints.
Toute autorité dans l’Église est donnée pour la garde de la charité et sa perfection. Celui qui, par un abus pervers de cette autorité, s’élève contre la foi et la charité, se trompe lui-même et se retranche du livre de vie. La cause de tous les maux passés, présents et futurs est le refus de la charité de la vérité ; et la cause de tous les biens est de la recevoir et de la posséder. Là où est la charité, le péché ne peut entrer, car la charité triomphe de tout et ne disparaît jamais.
Efforcez-vous donc d’avoir la charité. Par l’amour véritable, chassez la cupidité qui lui est totalement contraire. Ne désirez rien sous le ciel, mais aimez de tout votre cœur ne rien vouloir, ne rien posséder et ne rien connaître selon la chair. Aimez uniquement et profondément Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié, lui qui est l’amour du Père, la vraie puissance avec l’Esprit Saint, le vrai Dieu et la vie éternelle, notre salut et notre rédemption.
À lui la gloire, l’honneur et la divinité, maintenant et pour les siècles des siècles. Amen.
Que Jésus-Christ vous illumine, vous dirige et vous affermisse en toute bonne œuvre et en toute bonne parole.