Sixième tribulation
L’hypocrisie induit la cécité de l’esprit et du cœur et unit le mensonge à la vanité. Tandis que l’hypocrite soupire après la faveur et les louanges des hommes, l’envie s’attache à ses os ; elle ronge son intérieur et le dévore comme la rouille le fer et la mite le vêtement. Car ceux qui, par hypocrisie, affichent la vertu sont brisés de deux manières, et alors, tels des rejetons de vipères, ils répandent leur venin lorsqu’ils sont reconnus pour tels. Tout grand mal, au ciel et sur la terre, a été produit par l’envie. C’est elle qui fit s’obscurcir Lucifer, tombant par orgueil de la plus haute dignité de sa primauté. En effet, bien qu’il fût d’origine divine, il ne supporta pas de ne pas être estimé Dieu lui-même. Elle introduisit la mort et tout mal dans le monde. Elle hait la vérité et éteint la charité. Elle a combattu, obscurci et comme mis à mort la substance, la lumière et la vie de l’humilité, de la vérité et de la charité chez les professeurs de la règle la plus récente, au point que, d’eux, le clergé et le peuple reçoivent des incitations, des exemples et des encouragements à l’orgueil, au mensonge et à la haine ; et, pour alléger les maux qu’ils commettent, s’ils sont repris par quelqu’un pour des actes inconvenants, ils proposent sans honte pour leur excuse que les frères mineurs font pire encore.
Le cœur de l’envieux est rempli de rancune et de perfidie ; pour cuirasse et pour armure il revêt la malignité et la folie. Lorsqu’il a tué l’innocent par ruse, de même qu’il a caché son crime aux hommes, il pense aussi que Dieu ne le voit pas. L’envieux porte le désespoir dans son sein ; vendu aux perversités de sa volonté, le cœur endurci, il méprise le jugement de Dieu, allège le poids de la juste rétribution et attribue à la sagacité, à la prudence et à la rigueur de l’appétit naturel — utiles et agréables à celui qui aime — le fait d’attaquer sciemment la vérité et de la transformer en mensonge. Il suit les penchants de sa volonté perverse comme règle d’équité et dit qu’il est juste de persécuter sans miséricorde ceux qui ne s’accordent pas avec lui. Si une telle envie corrige quelqu’un, ou si elle détient un état, une autorité ou le pouvoir de persécuter ceux qu’elle hait, ni lance ni cuirasse ne pourront lui résister ; mais aux yeux des intelligents, ses actes manifesteront très clairement la figure et l’image de la fraude antichrétienne. Car si quelqu’un pense, dit ou croit que ce qu’elle a fait n’est ni pieux, ni saint, ni juste, elle voudra que cela soit tenu pour crime de lèse-loi et de lèse-majesté, et pour péché de blasphème contre l’Esprit Saint.
Par la rancœur de cette malignité et par sa rouille corruptrice et dévorante furent infectés et souillés communément tous les auteurs et promoteurs de la sixième tribulation. Et surtout ceux qui, au temps du seigneur Boniface, procurèrent l’emprisonnement de très nombreux frères saints de la province de Provence après la déposition du ministre général, et condamnèrent avec acharnement la doctrine de l’homme saint Pierre Jean, portant atteinte à ses ossements et à ses reliques dans les ténèbres, violant son tombeau comme des ministres des ténèbres pour lui infliger une injure cachée.
Alors beaucoup parmi eux se turent, se cachèrent et s’éloignèrent, ne supportant pas la ruine apportée par l’épée des persécuteurs. Ils demeurèrent sous la pression des persécuteurs jusqu’à ce que Dieu leur vienne en aide par un homme ami de la vérité, maître Arnaud de Villeneuve, médecin, qui parla avec le roi Charles de Sicile et l’amena à écrire des lettres efficaces au ministre général en faveur de ces frères qui souffraient d’injustes tribulations dans la province de Provence. Dans ces lettres, il lui signifiait que, s’il n’apportait pas promptement le remède dû à leur injuste épreuve, il s’emploierait fermement à ce que cela fût fait par le souverain pontife. Ce maître susdit, zélé pour la réforme de l’état évangélique, amena en secret le seigneur Clément, souverain pontife, à citer devant lui frère Raymond Gaufredi, frère Guido de Mirapice, frère Ubertin de Casale, frère Barthélemy Sicard et les autres leurs compagnons, hommes de vie sainte et de science éclatante même au témoignage de leurs adversaires, et à leur prescrire strictement, par obéissance, de lui présenter par écrit tout ce qu’ils savaient et reconnaissaient se faire dans l’état de leur ordre qui eût besoin de correction et de réforme.
Ce qui advint fut l’accomplissement de la prophétie du saint homme frère Jean de Parme, qui annonçait entre autres choses et disait qu’avant la réforme devait se produire un conflit des langues et que les flûtes des doctrines seraient mises en jeu. Ce fut aussi le commencement prochain de la sixième tribulation, que l’on estime avoir pris fin dans la vingt-huitième année depuis l’abdication de la papauté et l’emprisonnement du seigneur pape Célestin ; et l’accomplissement de la parole du saint Pierre au Christ : « Remplis leurs visages d’ignominie, et ils chercheront ton nom, Seigneur » ; et de celle du Christ à sa mère, suppliant pour la réforme de l’état évangélique, qui répondit et dit : « Ils ne laisseront pas mon peuple sinon par une main forte » ; et de cette fable prophétique du paysan et de saint Martin, que saint François, au témoignage de frère Léon, récitait souvent et avec grand soin, voulant que par le paysan ingrat fût entendu l’ordre, et par saint Martin les souverains pontifes. Par eux l’ordre devait finalement être humilié et ramené à confesser et à garder les principes de son humilité.
Et peut-être le pontife qui les ramènera malgré eux et les humiliera sera-t-il le marteau de fer préfiguré, qui frappera et brisera la prison d’airain, afin que ceux qui y sont enfermés en sortent et que la lumière cachée de la lampe brille pour tous, que paraisse la beauté de l’autel occulté dans sa garde, et que le peuple des saints, marqué au front, accède au sanctuaire préfiguré et reçoive de sa main la pierre blanche et le nom nouveau, et que l’aigle entre dans la caverne avec ses petits pour y régner en paix d’une manière encore inconnue.
Au commencement de la sixième lutte, comme un nouveau rayon du soleil de vérité et de grâce sortit du Christ soleil ; et, par la nouveauté de sa vie, il suscita et fit naître en divers lieux de vrais et fidèles confesseurs et amants. De même, de la face de l’enfer et du prince des ténèbres sortirent, comme un glaive de proie, des hommes et des femmes très impurs, souillés par l’esprit détestable de la liberté hérétique, qui livrèrent au diable les âmes de beaucoup. Car au temps même où Dieu envoya dans le monde les très illustres et apostoliques hommes Dominique et François, fut envoyé par le diable Amaury, par qui il en subvertit beaucoup et les entraîna vers la très immonde secte de l’esprit de liberté antichrétien, laquelle fut alors éteinte et extirpée par l’illustre roi de France Philippe, ordonnant au maître Raoul de les convaincre et de les réfuter par raisons et autorités. Mais maintenant elle a revécu à l’approche du temps de la réforme de la vie du Christ, et par frère Ubertin, sur ordre du souverain pontife ou de son légat, elle fut détectée, réfutée et déracinée en peu de temps, autant qu’il dépendait de lui, ce qu’aucun inquisiteur avant lui n’avait osé entreprendre.
Celui-ci, par dévotion et révérence cordiale envers François, rénovateur de la vie du Christ, se tint sur le mont Alverne. Sur cette montagne, sous la forme d’un Séraphin blessé à l’image du Christ, il apparut au même saint François et le rendit semblable au Christ transpercé de cinq plaies, par un miracle nouveau et jusque-là inouï parmi les saints, singulièrement vénérable et imitable pour tous les fidèles qui sont dans l’Église. Là, en effet, l’Esprit de Jésus Christ oignit ledit frère Ubertin et, de la clarté qu’il avait auparavant reçue gratuitement du Christ, le transforma en une clarté plus grande ; et sur la nativité, la vie, la prédication, la mort, la résurrection, l’ascension du Christ Jésus, l’envoi de l’Esprit Saint, le gouvernement de l’Église et le royaume de gloire, il écrivit en peu de jours sur cette même montagne un livre bref et dévot, contenant et exposant fidèlement et purement la sagesse et la lumière du Christ, comme émané de sa sagesse selon sa volonté, nécessaire aux simples et utile aux sages.
Le présomptueux introducteur en Italie de cette secte maligne de liberté, poussé par le diable, fut Gérard Ciccarelli, premier inventeur de ces frères que l’on appelle apôtres. Il eut un certain disciple nommé Étienne, égaré par le diable, auteur, acteur et prompt prédicateur de cette infection par sa propre malice, que les frères prêcheurs brûlèrent tandis que son maître vivait encore. Après eux vint Dulcin, tourmenté et rendu fou par le diable, infecté d’un autre venin double. La séduction et le péril de celui-ci, bien des années avant que ledit Dulcin n’apparût ou ne fût nommé parmi les chrétiens, un serviteur de Dieu en prière les entendit et les vit à l’avance, se trouvant en des contrées d’outre-mer, ainsi que la fin et l’extermination qu’il devait subir avec tous ceux qui lui adhéraient. Et le nom de l’ange malin qui l’agitait, lui et son maître, il l’apprit des anges : car un seul et même démon, nommé Furie, l’agitait, lui qui avait aussi agité son maître Gérard, l’avait rendu fou et l’avait conduit à toutes ces nouveautés qu’il inventa pour les mettre en œuvre.
Et aussi l’homme saint, frère Léon, compagnon du bienheureux François, lorsqu’il les vit pour la première fois, fut saisi d’effroi et demeura stupéfait, et il dit : « Ceux-ci sont les apôtres de Satan que notre père saint François a annoncés comme devant venir, lesquels, séduits, en séduiront beaucoup ; ils parleront avec orgueil et vivront selon l’animalité, combattant l’esprit d’obéissance et d’humilité du Christ. Vivant dans l’oisiveté, ils parcourront les villes et les camps, ayant pour maîtresse leur propre volonté. Ils pénétreront dans les maisons et s’enlaceront dans des familiarités avec des femmes ; ignorants et privés de la vérité, ils enseigneront, prépareront par le mensonge un chemin et recevront le mensonge pour la vérité. Malheur au monde, car de toutes parts les maux surgiront, depuis que de tels apôtres sont apparus. »
Or, un certain homme de cette secte des apôtres, nommé Bentivenga, entra dans l’Ordre des Mineurs et sema dans la province du bienheureux François la souillure très immonde d’un esprit de liberté diabolique. Il affectait extérieurement une si grande honnêteté de mœurs qu’il attirait à lui de nombreux laïcs, religieux et clercs, à cause de la renommée de grande sainteté qu’il possédait. Celui-ci, usant d’une certaine habileté de paroles pour tromper plusieurs personnes spirituelles, et aveuglé par une orgueilleuse estime de lui-même, se vantait de dépasser tous dans l’intelligence des mystères de Dieu ; il n’hésita même pas à proposer au frère Hubertin les subtiles erreurs de sa folie, comme à quelqu’un de moins intelligent. Lorsque cet homme catholique l’entendit, il dissimula prudemment ; voulant rendre publics les pas tortueux et les embûches de ce serpent, afin qu’il ne contaminât plus personne, il l’amena à exposer ce qu’il pensait en présence de témoins prudents et dignes de foi, se présentant comme un auditeur assoiffé de sa doctrine. Et cela avec tant de prudence et de précaution que tout le venin qu’il portait caché, il le vomit devant ces hommes intelligents qu’il croyait dévoués à lui. Alors, par ses propres paroles, frère Hubertin montra à lui et à tous combien il avait honteusement erré et persistait dans l’erreur ; et dès lors, confondu, il perdit à la fois le nom, l’audace et l’autorité, et fut contraint de manifester les folies et les erreurs de ses disciples.
Ce frère Hubertin, demeurant au mont Alverne dans la province de Toscane, dévoué au fondateur, témoin fidèle de la perfection régulière première et dernière, prédicateur sincère et fervent de la vérité évangélique, suscita et enflamma par l’exemple de sa vie et la force de sa parole beaucoup de religieux, spécialement en Toscane, dans la Vallée et dans la Marche, à l’observance pure et fidèle de la perfection promise. Et par vraie charité, quittant la paix dont il jouissait, attaché à Dieu seul et aux réalités célestes, et suivant le conseil de saintes personnes, afin de pouvoir venir en aide aux personnes spirituelles et aux frères qui souffraient beaucoup de la part de leurs adversaires en Toscane et dans la vallée de Spolète, il se livra sciemment à de nombreux périls et travaux.
En effet, diffamé auprès du seigneur pape Benoît, de pieuse mémoire, et accusé en beaucoup de points par ses adversaires, il fut appelé à Rome à leur instigation ; mais, par la protection et l’aide du Christ Jésus, il fut délivré d’une manière merveilleuse des calomnies qui lui étaient imputées et des pièges perfidement dressés contre lui. À son insu, quelques jours plus tard, les Pérugins envoyèrent au souverain pontife susdit des ambassadeurs solennels, chargés de lui demander principalement deux choses : premièrement, qu’il daignât leur rendre la lumière de sa direction et de sa clarté, à savoir le frère Hubertin, qui avait illuminé toute leur cité et l’avait singulièrement attirée à Dieu ; deuxièmement, qu’ils s’offraient eux-mêmes et leur cité à lui comme à un père et seigneur, le suppliant de ne pas différer à venir y demeurer avec les seigneurs cardinaux, ses frères. Souriant, il leur dit : « Vous nous avez préféré frère Hubertin à nous et à nos frères. En cela vous montrez que vous nous aimez peu. » Ils lui répondirent : « En préférant les biens spirituels aux biens mondains, nous montrons que nous vous aimons fidèlement et avec ordre, vous et lui. »
Et parce qu’il devait supporter les embûches, les assauts et les attaques de la sixième tribulation et du combat, le Seigneur lui donna une porte ouverte des Écritures, la pénétration claire de l’intelligence, et le remplit de l’eau de la sagesse du Christ Sauveur, de sorte que les raisonnements de ses adversaires s’évanouissaient devant lui comme les ténèbres devant le soleil. Cela apparut à tous avant le concile, dans le concile et après le concile : un seul des élus, parmi trente mille, remporta puissamment la victoire, déchira les filets des sophismes comme des toiles d’araignée, et réfuta clairement par la parole de vérité les raisonnements apparents et les traités ; et ils ne purent envelopper les innocents tant qu’il demeura présent pour la question.
Cependant, les frères, supportant mal les réponses écrites que les frères appelés avaient remises au souverain pontife selon l’obéissance qui leur avait été donnée et imposée, commencèrent de diverses manières à les affliger et à les diffamer, à faire des enquêtes sur eux et sur ceux qui leur étaient attachés, et à proposer divers articles contre eux devant les auditeurs et le souverain pontife, procédant contre eux avec plus d’ardeur que de raison. De là, le souverain pontife commença à les tenir pour plus suspects, surtout après avoir interrogé avec sollicitude le ministre général et tous ceux qui l’assistaient — en l’absence de ceux qu’il avait appelés — sur la réputation, les qualités, la vie et l’activité des frères, et en particulier sur le frère Hubertin, parce qu’il était Italien. Et comme tous avaient rendu témoignage qu’ils étaient des hommes solides en religion et d’une science et de mœurs remarquables, ils recommandèrent tout spécialement au pontife le frère Hubertin, sur lequel il interrogeait particulièrement. C’est pourquoi il voulut que tout ce qui serait proposé en jugement contre les frères qu’il avait appelés, de la part du ministre général et de l’Ordre, fût privé de toute valeur.
Alors les frères, devenant plus insensés encore, prêchaient que poursuivre et offenser ceux qui, par obéissance, avaient accompli ce qu’ils devaient accomplir, c’était détruire et diffamer l’Ordre, et même s’en prendre au sacrifice du matin et du soir ; au point que l’un d’eux osa publiquement confesser, sans rougir, qu’il avait empoisonné le frère Raymond Gaufredi, le frère Guidon de Mirapiscis, le frère Barthélemy Sicard et un autre frère, si bien que cette rumeur remplit presque toute la cour. Le souverain pontife lui-même se plaignit à plusieurs reprises de l’irrévérence et de la désobéissance des frères, spécialement au concile de Vienne.
Car si quelqu’un voulait seulement évoquer — je ne dis pas expliquer — les faits accomplis durant cette sixième tribulation, il lui faudrait en remplir de nombreuses pages. Même ce qui fut accompli par frère Hubertin et Bonagratia ne pourrait être exposé sans former un grand volume, tant les conflits de paroles furent nombreux, et tant l’adversaire, toujours vaincu par frère Hubertin, en devenait plus furieux encore.
En effet, le seigneur pape Clément, ému par ses paroles, bien qu’il fût un homme doux, modeste et très lent à la colère, voulut l’éloigner de la cour et le faire enfermer, afin qu’il ne se mêlât plus de telles disputes. Mais, à la mort du souverain pontife, il rompit aussitôt l’obéissance qui lui avait été imposée et se rendit à Lyon ; là, comme le seigneur d’Ostie, de pieuse mémoire, lui reprochait la désobéissance dont il faisait preuve et les litiges qu’il soutenait sous prétexte de défendre l’Ordre, il répondit : « Seigneur, sachez en vérité que si je devais être condamné pour cela, il faudrait que l’Ordre se venge de toutes les injures que les frères appelés par le souverain pontife, ainsi que tous ceux qui leur sont attachés, les défenseurs de la doctrine de Pierre de Jean, les béguins, les fraticelles et tous les semblables, ont infligées à l’Ordre. » Comme si obéir au souverain pontife, répondre en vérité au seigneur et pasteur sur les points examinés, se tenir par charité du côté de la vérité et penser humblement eût été infliger à l’Ordre une injure horrible et inouïe.
S’il est vrai que l’ordre est la garde des êtres et leur protection assurée, et que la raison de l’ordre exige que le troupeau soit soumis au pasteur et les membres à la tête, alors désirer la vengeance contre ceux qui obéissent au pasteur et sont soumis à la tête, les diffamer, produire de faux témoins, les envelopper captieusement et frauduleusement dans des procès, les tuer par le poison, défendre sciemment l’injustice comme si elle était justice et le mensonge comme s’il était vérité — quiconque l’oserait — ce serait assurément renverser l’état de tout bon ordre et en détruire l’existence même ; et l’on ne pourrait estimer qu’aucune vengeance soit suffisante, sinon rechercher, avec Aman l’Agagite, l’extermination suprême, dans l’outrage et la douleur, de ceux qui ont été opprimés par ruse et injustice.
C’est pourquoi le roi passera sans sommeil la nuit de cette tribulation et, la vérité de l’ordre intervenant, Aman encourra d’abord la peine qu’il avait préparée pour Mardochée ; le cœur du roi sera changé, et il fera retomber très justement la peine sur ceux qui affligeaient injustement ; et le Juge de justice regardant, à qui déplaît tout ce qui dépasse les limites de l’équité, ouvrira la source de la miséricorde aux petits ; et, considérant de loin ceux qui haïssent gratuitement et attaquent la justice de sa loi, semée au cours des six révolutions des temps, il décrétera pieusement qu’ils recueillent, dans la septième, le fruit de leurs semences, afin qu’ils considèrent et distinguent les vicissitudes des temps par lesquelles, par un mouvement rétrograde, ils ont été détournés des réalités célestes vers les terrestres, des sommets vers les profondeurs, des incorruptibles vers les corruptibles et des éternelles vers les passagères et temporelles. Dans le reste des humbles sera la bénédiction, et ils se multiplieront dans une vieillesse féconde et prospère, afin d’annoncer. Car le peuple juste des saints enfoncera ses racines comme le platane et étendra ses branches ; il fleurira comme le palmier et portera du fruit, et ils abonderont comme les vallées chargées de blé ; ils chanteront et diront des hymnes.
Pour comprendre cependant comment ils ont défailli par rapport à la vérité, à la justice, à la piété et à la charité — surtout dans la cinquième et la sixième tribulation —, tous ceux qui persécutaient en commun ceux qui s’efforçaient de se lever pour suivre l’intention et la perfection du fondateur, et pour connaître la petitesse, les imperfections, les défauts et les ignorances de ceux qui ont infligé les persécutions, il n’est pas peu utile de savoir la vérité historique des faits accomplis. Sentir en vérité comment l’humilité, l’amour de la vérité et la confession sont l’œuvre de la perfection chrétienne, par laquelle Dieu est magnifié et incliné à faire miséricorde et à pardonner ; et pour posséder le sens de l’humilité, l’amour de la vérité et la confession toujours, en tout et partout, convertir de toutes ses forces tout son cœur, toute son intelligence, toute son affection et tout son zèle, cela accomplit véritablement et parfaitement ce qui est requis pour obtenir et conserver avec persévérance l’habitation certaine du Christ et la possession ineffable de son Esprit.
Délivrés de six tribulations, prions pour qu’en la septième il nous délivre du mal. Amen.
Voici donc, à cause de ta parole, qui m’est digne de respect par obligation et pour de multiples raisons, selon ta demande, j’ai rappelé les tribulations passées dans la religion, telles que je les ai entendues de ceux qui les ont supportées, et j’ai rapporté certaines choses apprises dans les quatre légendes que j’ai vues et lues ; et si je ne l’ai pas fait bien, avec ordre et décence comme il conviendrait, parce que je n’ai ni science ni art de parler et que je ne les ai pas appris, du moins l’ai-je fait fidèlement et en vérité, omettant sciemment beaucoup de choses, afin que toi, qui connais mieux ce que tu demandes, tu complètes et corriges, ou détruises ce qui a été dit de manière défectueuse et impropre par ignorance, puisque tu as reçu et possèdes éminemment de Dieu la mémoire, la science, l’intelligence et l’art de parler et d’écrire.
Seigneur, j’ai entendu ton message et j’ai tremblé ; j’ai considéré tes œuvres et j’ai été saisi d’effroi ; les signes et prodiges d’une puissance adverse m’ont stupéfié : l’enfantement monstrueux de la centième, l’oppression de la vierge avant la sixième suivie de la septième, la transformation de la colombe en corbeau, du corbeau en vipère, de la vipère en salamandre, l’empoisonnement du figuier et de la source d’eau vive, la transformation du coq en basilic enfoncé dans la boue et l’extermination des oiseaux à sa vue, l’impiété de la cité des excréments, l’agitation, le mouvement, les paroles et le chant des choses sculptées et insensibles, la migration sans mouvement, la servitude volontaire, l’occupation cachée et invisible, le royaume des enfers étendu à l’intérieur des frontières des fils de Dieu, les forts mis en fuite et les libres réduits en servitude, les riches réduits à la pauvreté, les sages devenus insensés, les prudents frappés de démence et soumis à des illusions, et ceux qui avaient coutume d’abonder dans les biens se consumer dans les maux sans en souffrir.
Jusqu’à quand, Seigneur, lutteur puissant, qui as vaincu la mort et le prince de la mort, brisé les portes de l’enfer et dépouillé son royaume, criera-t-il dans ses membres abandonné sans que tu l’exauces ? Clamera-t-il, subissant la violence, sans que tu sauves ? Pourquoi lui as-tu montré l’iniquité et la peine, pour qu’il voie le pillage et l’injustice contre lui, et regardes-tu les méprisants en gardant le silence, quand l’impie foule aux pieds plus juste que lui, et fais-tu l’homme comme les poissons de la mer et comme les reptiles qui n’ont pas de guide ? Et le jugement s’est fait, et la contradiction a prévalu. À cause de cela la loi a été déchirée et le jugement n’atteint pas sa fin, car l’impie prévaut contre le juste ; c’est pourquoi le jugement sort perverti.
Regardez parmi les nations, voyez, admirez et soyez stupéfaits : une œuvre s’est accomplie en vos jours que personne ne croira quand on la racontera. Car voici qu’un feu est sorti de la roche de la vallée, prévu pour le jugement ; un rameau a reçu le feu et s’est retourné contre les habitants du rocher. Leurs visages ont été brûlés, leur peau s’est desséchée et est devenue comme du bois. Le feu a étendu sa flamme et a brûlé les arbres de la forêt ; tout autour, frayeur et faiblesse ont abattu l’audace et la force, et l’unité divisée des impies ne subsistera pas. Justice et jugement sont la préparation du trône. Car l’honneur du roi aime le jugement.
Je placerai — dit-il — un cercle de mensonge et une opération d’erreur dans l’orbite, et ils seront enfermés. Je susciterai un serpent, et il étendra ses ailes vers l’occident, le midi et le septentrion ; il sera exalté et humiliera un grand nombre d’orgueilleux ; il suivra l’élan des pensées, agité par le glaive ; il pensera changer les temps, les lois et les statuts des anciens, et il corrompra la nature, la loi et l’Évangile. Il renversera dans la malice et les convoitises les jeunes et les vieux, les simples et les sages, les riches et les pauvres, les libres et les esclaves, les sujets et les prélats. Et nous descendrons tous dans l’abîme.
Et après cela notre Dieu aura pitié de nous et nous serons sauvés. Et les filles d’Ève le loueront et le suivront, et l’aimeront en l’imitant. Les infections, les démences et les vexations de Satan seront repoussées par l’Esprit de Jésus et de ses prophètes ; et la misère et les gémissements des pauvres, et les prières des humbles, s’élèveront contre lui. Lorsque le serpent se lèvera pour commander et que le dragon, la bête, le tyran impudent, l’homme de mensonge, le fils de perdition pensera régner, alors le Christ règne, le Christ règne, le Christ règne. Amen.
L’intelligence des choses supérieures se recueille à partir de celles qui suivent. Le gémissement de la colombe, qui signifie ce qui est à venir et ce qui est passé, frappée et silencieuse, dit : le serpent fut et il vint ; Fi pierre, Fi serpent, Fi sagesse ; Fin lettre, Fi esprit, Fi pierre, Fi serpent ; conclusion de la sixième lutte, mort et vie dans la cendre et le cilice, et dans le sang de la paix la vérité mensonge. Les maux pressent les bons, et les maux sont doubles pour les méchants. La sainteté est en abomination ; une tempête violente viendra et une grande lutte des témoins et de la bête, que le Christ tuera par le souffle de sa bouche. Folie, sagesse. De la pierre surgira l’agneau, en qui s’opère le changement du trône ; après que ce qui a été écrit aura été corrigé en mieux, reçois la fin.
La seconde roue de la mer, la borne du second siècle, le commencement des temps de l’air place la troisième roue. La descendance virginale se tient debout. La première résurrection resplendit. Les choses anciennes passeront ; le char d’Élie, hébreu, parcourra les siècles dans la belle lumière du ciel. Le souffle du Verbe régnant, le labeur de la lettre cessera. L’amour et le goût de la sagesse enseigneront tout. Le Verbe sera maître et l’Esprit bienfaisant. Il n’y a pas dans la vierge flux ni pompes menstruelles ; vêtue de byssus, elle attendra l’avènement de l’Agneau promis du ciel aux saints pour la fin future. Dans la joie elle le recevra et, enlevée vers le haut, elle le suivra dans le royaume de gloire, destinée à être unie sacrément au Verbe.
Fy digamma est formé de deux gammas, qui signifient le nombre six ; et il est la vingt-et-unième lettre dans l’alphabet des Grecs et précède le X grec ; lequel X, chez les Latins, est la vingt-et-unième lettre de l’alphabet. Et après ce X suit Y, qui chez les Grecs est Fy. Fy signifie François, dont la pauvreté, l’humilité et l’obéissance sont attaquées, sous le sixième temps de l’Église, de multiples manières et par divers moyens, par le serpent qui est tombé du ciel, tant par les siens que par des étrangers. De même l’Église, durant ce même temps, subit les assauts du même serpent, ainsi que des guerres variées et graves, de la part de ceux qui se disent domestiques et qui veulent charnellement et avec orgueil régner contre elle et sur elle, qu’ils soient chrétiens séculiers ou clercs. Et ceux-ci sont figurés dans les empereurs réprouvés, et spécialement dans l’empereur Frédéric, qui régna au temps de saint François, ainsi que dans Saladin et les Tartares, qui, aux temps de saint Dominique et de saint François, occupèrent l’Asie et firent d’innombrables maux dans le monde, Saladin dans le royaume de Jérusalem et les Tartares en Orient. Ceux-ci, maintenant multipliés au-delà du nombre, dominent en Asie et en Afrique et dans une non petite partie de l’Europe, et attendent que le Jourdain se jette dans leur bouche.
Mais lorsque l’antique serpent se lèvera dans le fils de perdition pour régner, alors il y aura une tribulation telle qu’il n’y en eut pas depuis le commencement du siècle, dans la lettre X, après les tribulations précédentes en Fy, comme au sixième jour. En ce temps déborde l’iniquité, surtout chez ceux qui portent les signes de la justice ; l’évacuation de la foi et de la charité apparaît presque en tous ; la multiplication d’une vaine science s’est insinuée à la place du culte de la piété chez ceux qui sont dans le deuil ; et le désir du nom de science sera ardemment et sans honte assumé par ceux qui ont promis de ne chercher et d’aimer que le Christ et celui-ci crucifié. Les schismes et divisions parmi les séculiers, les clercs et les religieux, la multiplication des guerres dans la chrétienté, l’apostasie et la défection des deux empires, la privation des vertus, la diminution des saints, une plus grande licence donnée à Satan qu’à l’ordinaire, la multiplication des erreurs et des hérésies, la division de l’Ordre des Mineurs prévue et annoncée par saint François : toutes ces choses apparaissent. Après cette division, en peu de temps, suivra la vexation antichristique, selon la prédication prophétique du saint susdit ; puis, par Élie, la restauration de toutes choses, et dans le Fy suivant le X, la pleine et parfaite multiplication de l’état séraphique chez les Hébreux, les Grecs et les Latins.
Mais pour connaître la folie, la fureur, la cruauté et la malignité de l’amer et très orgueilleux Lucifer, il faut noter certains points particuliers, à savoir ce qu’il fit dans le lieu très saint, et dans le royaume et toute la maison de France, et dans l’ordre des mineurs, c’est-à-dire des humbles, opposé à l’orgueil de Lucifer ; et des deux premiers nous ne dirons rien à présent, mais seulement du troisième, qui reste à traiter.
En effet, lorsque le souverain pontife, au concile de Vienne, eut désigné des évêques saints, experts en droit canon, et plusieurs maîtres en sainte théologie, pour entendre et examiner ce qui était proposé pour la réforme de toute la religion par les frères exemptés, à savoir Hubertin et ses compagnons, selon le mandat qu’ils avaient reçu de lui, ils montrèrent contre eux et leurs adhérents, en Provence, en Toscane et dans la vallée de Spolète, une telle cruauté et une telle haine qu’il apparaissait à tous qu’ils tenaient en petite ou nulle révérence l’obéissance et l’autorité du souverain pontife ; et ils manifestaient contre eux une haine si implacable que, contraints par diverses persécutions, ils durent se séparer de la communauté des frères et se diviser d’avec eux, car ils étaient forcés soit de subir la mort de la part des persécuteurs, soit de fuir leur face et leur domination.
Et lorsque les frères qui demandaient la réforme furent priés par de grandes personnes, qui par dévotion les aimaient eux et l’ordre, de faire cesser une telle division et ces conflits de paroles ; et qu’ils répondirent de cœur pur qu’ils étaient prêts à faire tout ce qu’ils pouvaient sans péché mortel pour accomplir les vœux des frères et s’accorder avec eux, pourvu que rien ne manquât de la part des autres ; ceux-ci ne purent jamais, ni par les cardinaux ni par d’autres, être amenés à consentir en quelque manière à un état de réforme régulière. Mais ils affirmaient obstinément qu’ils observaient la règle, et même plus que la règle, et qu’en aucune façon, ni selon l’intention du fondateur — car ils comprenaient la règle aussi bien que lui —, ni selon la déclaration des quatre maîtres, ni selon les déclarations pontificales, ni selon les constitutions du frère Bonaventure ou de tout autre, si grand qu’il fût, ils n’entendaient assumer aucune réforme, puisqu’ils n’avaient besoin d’aucune réforme en quoi que ce soit, mais que l’ordre vivait alors plus parfaitement qu’en tous les temps passés.
De là ils engagèrent un procès, et fut faite une quatrième déclaration pontificale, qui, entre autres choses, est comme un aigle volant, s’approchant au plus près de l’intention du fondateur. La substance de cette déclaration fut tirée de ce que frère Hubertin proposait pour lui et ses compagnons, par les évêques et les maîtres. De ce fait, tout l’ordre reçut extérieurement cette déclaration, mais en son cœur et en son esprit la tint pour odieuse. C’est pourquoi ils en procurèrent une autre du successeur du seigneur Clément, le seigneur pape Jean, dans laquelle sont concédés celliers, greniers et huileries, que la première interdisait communément.
Cependant, avant que la question fût terminée par le pape Clément de bonne mémoire, les frères de Toscane, voyant et sentant très certainement la haine et l’envie des frères excitées contre eux, et que ceux-ci ne tenaient aucun compte de la détermination du souverain pontife mais aspiraient à leur mort et à leur extermination, ayant pris conseil d’un homme saint et très sage nommé Martin, chanoine régulier de nation siennoise, pensèrent à fuir.
Car le seigneur Martin, ayant entendu et en partie vu les mouvements impétueux des frères, et connaissant aussi ceux qui souffraient la persécution, et sachant avec certitude qu’ils étaient et avaient toujours été d’une sainte conduite et volonté, leur dit : « Frères, croyez-moi, ils vous expulsent et n’obéissent pas à l’autorité de l’Église, mais ils la heurtent sciemment. Si vous n’étiez que trois, vous pouvez élire un général, et moi je suis prêt, devant le souverain pontife et tous les cardinaux et tous autres sages, à montrer que votre retrait d’avec eux est saint et juste, et que l’élection que vous ferez sera canonique et droite. »
Ils crurent au conseil de cet homme sage et juste, qui ne connaissait pas toutes les circonstances de cette affaire, et ils élurent pour eux un général et les autres prélats selon la règle. Ce qui tourna à leur scandale et à celui de tous leurs compagnons. Et le souverain pontife et tous les cardinaux, même ceux qui favorisaient l’affaire, furent troublés et purent facilement croire à leur sujet tous les maux qui avaient été proposés en jugement par leurs ennemis. Et bien qu’autour de la mort du seigneur Clément ils aient envoyé des lettres disant qu’ils étaient prêts à obéir en tout à sa paternité et à se soumettre à sa correction, ces lettres ne parvinrent pas au souverain pontife, parce que leurs partisans ne voulurent pas les présenter après une telle procédure accomplie par eux. De même, leurs messagers envoyés au seigneur pape Jean ne purent comparaître, retenus et emprisonnés par les frères comme excommuniés et hérétiques.
À la suite des accusations des frères — qui, en dénigrant auprès des auditeurs et d’autres prélats les exemptés et ceux qui demandaient la réforme, disaient : « Ceux-ci demandent la réforme et se vêtent et vivent plus relâchés que nous » — les frères qui demandaient le renouvellement furent poussés à prendre des habits vils et à vivre littéralement selon ce qu’ils demandaient. Et pour cela les frères s’aigrirent davantage et ajoutèrent déplaisir à déplaisir et haine à haine. Mais pour eux la vilité de l’habit, l’usage de la pauvreté et le manque commencèrent à leur plaire au point qu’ils se réjouissaient spirituellement et corporellement en ces choses et louaient Dieu de les avoir ramenés par un tel moyen à la véritable observance régulière.
Le concile terminé, l’affaire des frères demeura indéterminée. Et bien qu’une déclaration eût été publiée par les évêques et les maîtres, dans laquelle quatre-vingts questions ou doutes tirés de la lettre de la règle étaient résolus, le seigneur pape retint en son pouvoir la détermination finale de cette affaire. Et parce que les frères supportaient difficilement, voire ne pouvaient supporter, de voir ces frères qui avaient changé d’habit et demandé la réforme, ayant appris par expérience que le retard avec les frères leur faisait courir un danger corporel, ils trouvèrent près de Malausène une église solitaire près de laquelle il y avait des grottes et de l’eau, où, avec la permission du patron auquel appartenait cette église, ces frères exemptés se rassemblèrent, vivant là dans la vraie et pure observance de la règle.
Et l’hiver suivant ils demeurèrent au lieu de saint Lazare à Avignon, jusqu’à la sentence et décision donnée et faite par le souverain pontife. Alors il ordonna à tous, aussi strictement qu’il put, que tous unanimement s’appliquent à observer leur règle selon la déclaration publiée, sur son mandat, par les évêques et les maîtres au concile ; enjoignant aux ministres et aux custodes de traiter avec bienveillance et charité les frères qu’il avait appelés et tous ceux qui leur adhéraient dans toute la religion, comme ses vrais et obéissants fils, parce que, comme bons fils de l’Église, ils avaient accompli leur obéissance. Et pour cela il ordonnait qu’ils fussent tenus en révérence par leurs prélats et tous les autres frères, qu’ils fussent promus plus que les autres aux offices de la religion et davantage honorés. Et il leur ordonna d’obéir humblement à leurs prélats, de s’appliquer à vivre en paix et en concorde, de garder de toutes leurs forces la déclaration, et de se comporter de telle sorte que, de leur part, tout scandale, toute plainte et toute division fussent désormais entièrement supprimés. Et ainsi il les renvoya.
Alors frère Hubertin cria pour tous vers le seigneur souverain pontife, proposant la parole du psalmiste : « Rends à ton serviteur, vivifie-moi selon ta parole » ; rappelant comment, à cause de son obéissance, comme il le savait, ils avaient souffert de nombreuses et graves tribulations, et qu’ils en souffriraient de plus nombreuses et plus graves encore à l’avenir si, selon l’espérance ferme qu’il leur avait donnée, il n’apportait pas un remède suffisant par lequel ceux qui voulaient observer la règle selon le mode nécessaire au salut, transmis dans la déclaration publiée au concile par les évêques et les maîtres sur son mandat, eussent une protection et une défense dues et opportunes contre les pressions et injustes charges qui leur seraient notoirement infligées par ceux qui ne voudraient pas observer le mode salutaire fixé dans la déclaration, mais le transgresseraient sciemment et persécuteraient et combattraient les autres. Que s’il négligeait ou refusait de le faire, Dieu réclamerait de ses mains le sang des âmes de tous ceux qui seraient injustement affligés et opprimés.
Mais le souverain pontife montra qu’il se fiait à l’obéissance des frères et refusa de faire ce que frère Hubertin demandait instamment pour retrancher radicalement les scandales à l’avenir, ne voulant pas déplaire aux frères. Quant aux frères, tous, selon le mandat du seigneur pape, se retirèrent de la curie et, avec promptitude d’esprit, accomplissaient l’obéissance envers leurs supérieurs et supportaient patiemment les injustices qui leur étaient infligées contre le commandement de Dieu et du souverain pontife.
Le souverain pontife étant donc mort, ils commencèrent à les traiter avec une dureté et une âpreté extrêmes, à les accabler par des procédés trompeurs et rusés, à les tourmenter corporellement et spirituellement, à les pousser, par des obédiences, des statuts et des pénitences sévères et impies, à des choses contraires à la règle et à la déclaration, et à les poursuivre et vexer par des moyens divers et variés, si bien qu’ils résolurent de céder à leur fureur malveillante et de se soustraire au poids insupportable de leur domination tyrannique et cruelle. Quant aux souffrances qu’ils endurèrent, à la manière impie et cruelle dont ils furent traités, cela n’est explicable qu’à ceux qui, écrasés sous leur très amère oppression, en gémirent ; c’est croyable et certain, parce qu’ils apprirent, par ce qu’ils souffrirent, que l’agitation de ceux qui les haïssaient et les persécutaient relevait davantage de l’action des démons que d’une œuvre humaine.
Après s’être séparés des frères persécuteurs, ils se retirèrent donc aux couvents de Narbonne et de Béziers, parce que les habitants de ces villes les tenaient en grande révérence et dévotion, en raison de la sainteté qu’ils reconnaissaient en eux et des vertus et signes qu’ils voyaient chaque jour s’accomplir au tombeau du saint homme Pierre Jean, qui, durant sa vie, les avait éclairés par l’exemple de ses bonnes œuvres et par sa doctrine.
Or, dans ces deux couvents se trouvaient environ cent vingt frères, qui, selon la mesure de leur vertu, s’efforçaient de garder fidèlement et dévotement les promesses faites. Mais leurs adversaires ne cessaient de les persécuter, de procéder contre eux par voie de droit, de formuler de nombreux articles contre eux, tantôt en leur donnant des ordres au nom du ministre général, du provincial ou du protecteur de l’ordre, tantôt en les citant et en les excommuniant comme contumaces et désobéissants, et par d’autres moyens divers, cherchant auprès des prélats et du roi de France à les faire arrêter comme apostats, schismatiques et rebelles à l’ordre. À cause de ces tourments et vexations, après avoir pris conseil des sages, ils furent contraints d’en appeler de tout ce que les frères leur imposaient au futur souverain pontife.
Cependant, par disposition divine, par l’action de l’illustre, catholique et sage seigneur Philippe, roi de France, le collège des cardinaux — alors divisé de façon excessive en trois parties sous l’assaut de l’esprit malin — fut conduit à Lyon et persuadé d’entrer en conclave, d’un commun accord des parties, pour procéder à l’élection du souverain pontife. Là, après peu de jours, tous les cardinaux s’accordèrent unanimement sur Jacques de Cahors. Et l’Église fut pourvue par Dieu au jour de saint Donat, et il fut appelé Jean, comme donné et envoyé par Dieu. Il était pleinement informé de tout ce qui s’était passé entre les frères pendant un long temps, d’après ce qu’il avait vu et entendu, et il désapprouvait cette division et la supportait avec peine.
Lorsque les frères mineurs s’approchèrent de lui, il ordonna au ministre provincial d’enjoindre à ces frères, de sa part, de quitter leurs lieux, de se conformer aux autres frères dans l’habit et dans la vie, et de se rendre pour demeurer dans les lieux que le ministre provincial leur assignerait, en lui obéissant simplement en tout ce qu’il commanderait. Mais eux résolurent fermement de s’adresser directement au souverain pontife, de lui demander instamment l’observance pure de la règle, d’exposer devant lui les raisons et causes de leur appel, et de se soumettre à sa sentence plutôt qu’à celle des frères qui les haïssaient jusqu’à la mort.
Entre-temps, les frères présentèrent leurs requêtes au souverain pontife, contenant d’innombrables diffamations et accusations, et très peu, voire aucune vérité exposée pieusement et justement, contre la personne du frère Hubertin, contre les frères de Toscane, contre les frères des couvents de Narbonne et de Béziers, contre le frère François de Sancey et le frère Guillaume de Saint-Amant, contre les frères de la pénitence qu’on appelle béguins, et contre le frère Libérat, le frère Ange et leurs compagnons.
Le souverain pontife fut horrifié des graves maux, crimes et hérésies que les frères écrivaient au sujet de tous les susnommés, et particulièrement des fraticelles et des béguins. Voulant cependant satisfaire en partie aux requêtes des frères comme pieuses et justes et accueillir leurs prières, il les entendit d’abord au sujet des fraticelles et, par parole et par écrit, annula et déclara nul leur état. Les frères étant présents avec leurs accusations, leurs enquêtes et les lettres qu’ils produisaient pour prouver ce qu’ils avançaient contre les susdits, ceux qui étaient accusés furent appelés, à la demande des frères, devant le souverain pontife et les seigneurs cardinaux : à savoir Hubertin, Gaufred et Ange.
Et lorsque frère Hubertin eut réfuté tout ce que les frères avaient avancé et montré que ce qu’ils disaient était faux et procédait de malice et d’envie, le souverain pontife lui demanda s’il adhérait aux frères de Narbonne et de Béziers, et s’il voulait défendre la doctrine du frère Pierre Jean. Frère Hubertin répondit : « Père saint, en ce que j’ai fait autrefois, j’ai accompli l’obéissance de votre prédécesseur et je n’ai rien fait de moi-même en cela. Ainsi, s’il plaît à votre paternité de m’ordonner d’assumer maintenant la cause des frères de Narbonne et de leurs compagnons, ou celle de la doctrine du frère Pierre Jean, me voici prêt à obéir en tout à votre volonté. » Le souverain pontife répondit : « Nous ne voulons pas, nous ne voulons pas que vous vous en mêliez. »
Ensuite, il interrogea frère Gaufred de Cornone pour savoir s’il voulait soutenir l’appel qu’avaient fait les frères de Narbonne et de Béziers. Frère Gaufred répondit : « Père saint, j’ai été et je suis avec seigneur Philippe, et je n’ai pas pris part à leurs appels ni pleine connaissance de ces questions. C’est pourquoi, pour des choses qui ne me concernent pas, je n’entends nullement prendre position. » Frère Philippe de Cauco lui répondit que, bien que ces questions ne le concernassent pas, il entendait cependant se tenir avec eux en tout ce qu’ils faisaient pour la réforme de l’état régulier.
Lorsque frère Ange se présenta devant lui, il lui demanda s’il était frère mineur. Il répondit que oui. Le souverain pontife lui dit : « Pourquoi t’es-tu séparé d’eux ? » Frère Ange répondit : « Père saint, je ne me suis pas séparé d’eux ; mais demandez-leur pourquoi eux m’ont repoussé. » Et le souverain pontife se tut. Puis il lui dit encore : « Je t’ordonne de me dire si tu as jamais entendu des confessions. » Il répondit : « Père saint, je ne suis pas prêtre. Et l’une des raisons pour lesquelles je n’ai pas voulu être prêtre est que je ne voulais pas entendre les confessions. Ainsi, je n’ai jamais entendu la confession de qui que ce soit. »
Après quelques autres interrogations, il ordonna aux frères de lire les lettres du seigneur pape Boniface et du seigneur patriarche de Constantinople. Celles-ci lues, le souverain pontife dit à frère Ange : « Frère Ange, tu es excommunié. » Frère Ange répondit : « Père saint, je ne suis ni excommunié ni susceptible de l’être, puisque j’ai toujours obéi et voulu obéir tant au seigneur Boniface qu’au patriarche et aux autres prélats de l’Église. » Et comme il commençait à dire et à montrer comment ces lettres avaient été obtenues et conservées avec malice et mensonges, et comment les frères étaient venus contre ces lettres en pleine connaissance et sans en avoir aucune conscience de faute, mais ayant confessé par leurs actes et leurs paroles qu’elles étaient iniques et obtenues injustement, le souverain pontife ne put l’entendre et l’empêcha d’achever ce qu’il avait commencé à dire.
Alors frère Ange dit : « Père saint, vous avez entendu les mensonges des frères, et la vérité que je vous dis, vous ne supportez pas de l’entendre. » Il était environ la sixième heure. Et le souverain pontife ordonna, à cause de cette excommunication, que frère Ange fût détenu, jusqu’à ce que, la vérité ayant été plus pleinement entendue par la suite, il ordonnât qu’il fût relâché et absous par mesure de précaution.
Et comme le souverain pontife voulait absolument qu’il retournât auprès des frères ou qu’il entrât dans l’un des ordres approuvés, et que celui-ci, une première, une seconde et une troisième fois, par parole et par écrit, lui eût demandé, tant pour lui que pour ses compagnons, qu’il pourvût à un moyen de garder le vœu confirmé entre les mains du pape et affermi par l’autorité pontificale, il comprit les raisons et les causes pour lesquelles le souverain pontife avait résolu de ne satisfaire en aucune manière à sa demande. Et il lui répondit qu’il était dans un ordre approuvé pour une double raison : d’abord parce que le pape Célestin l’avait reçu comme son frère, ensuite parce que, de sa propre autorité, il avait embrassé la vie érémitique, qui est la perfection de la vie cénobitique et comme son terme. Et alors, par l’intermédiaire du seigneur Napoléon, il lui manda qu’il prît l’habit de ces frères. Il prit donc cet habit et promit de suivre la vie du seigneur Célestin, ou de saint Pierre de Morrone, laquelle, selon le témoignage de ce même saint Pierre, consistait à vivre et à mourir dans la très haute pauvreté du Christ.
Or, vers la fête de la Pentecôte, soixante-quatre frères vinrent auprès du souverain pontife, venant des couvents de Narbonne et de Béziers ; ils ne se rendirent pas dans les maisons des frères, mais, entrant à Avignon, ils se présentèrent au palais du souverain pontife et demeurèrent cette nuit-là devant les portes du palais, sans se retirer jusqu’à ce que le souverain pontife leur eût accordé audience.
L’un d’eux, nommé frère Bernard Délicieux, homme d’une grande modestie, d’un savoir remarquable et d’une éloquence distinguée, exposa devant le souverain pontife et le collège des cardinaux, avec tant de prudence, de circonspection et d’efficacité, que contre ce qu’il disait et demandait aucune objection raisonnable ne pouvait être présentée par les adversaires. Ceux-ci étaient en effet certains qu’il réfuterait toutes leurs ruses, dissoudrait leurs arguments apparents, et que, tant qu’il se tiendrait là pour défendre la cause et aurait audience, ils succomberaient.
C’est pourquoi, recourant à des tromperies, à des calomnies injustes et à des mensonges montrant une apparence feinte de vérité, laissant de côté la réponse due à la question, ils se tournèrent habilement en disant : « Seigneur saint Père, celui qui ose ainsi, contre son ordre, proposer devant votre sainteté de si grandes et telles choses, est un homme pestilent et malveillant, et il a commis d’innombrables maux, pour lesquels il ne mérite ni d’être entendu ni de comparaître en jugement ; bien moins encore contre son ordre, où se trouvent tant et de si grands hommes saints, ni même contre qui que ce soit pour quelque affaire que ce soit ; car il a même osé entraver l’office de l’Inquisition, comme quelqu’un qui pense mal de la foi. » Et criant encore beaucoup d’autres choses préméditées et préparées d’avance contre lui, afin de l’exclure injustement de la cause, eux qui prévoyaient très certainement qu’ils seraient vaincus par la justice s’il obtenait audience. Car lui, pour lui-même et pour les autres frères, ne proposait ni ne demandait rien sinon ce qui ne pouvait leur être justement refusé : à savoir l’observance fidèle et pure de la règle promise, et l’éloignement de ceux qui combattaient cette observance nécessaire au salut.
Or, comme ledit frère voulait répondre et réfuter ces calomnies personnelles, et les ramener à la cause pour laquelle il se tenait devant le souverain pontife, les frères adversaires insistaient en avançant d’autres accusations contre lui, jusqu’à ce que le pape, se tournant vers frère Bernard, lui dise : « Et nous, à cause des nombreux maux que nous avons entendus, nous te retenons. » Et ainsi exclu, frère François Santi voulut parler et poursuivre ce qui devait être proposé et exposé pour lui et ses compagnons. Alors les frères crièrent de la même manière : « Seigneur, celui-ci ne doit pas non plus être entendu, car il a osé, contre l’obéissance due aux ministres et à l’ordre, enseigner publiquement comme lecteur et prêcher, et attaquer l’ordre de toutes ses forces. » À cause de cela, le souverain pontife ordonna aux frères de l’emprisonner.
Ensuite, comme frère Guillaume de Saint-Amans voulait, après eux, exposer ce qui lui semblait utile à la cause dans un tel cas, les frères le troublèrent, l’accusant et affirmant qu’il avait dilapidé et dissipé les biens de l’ordre concédés pour usage par le souverain pontife, et qu’il avait abandonné le couvent de Narbonne ; à cause de ces accusations, le souverain pontife le fit aussitôt arrêter.
Voyant que ces trois-là avaient été ainsi exclus de la cause, frère Gaufred prit la parole et exposa et demanda avec force, pour lui et pour les autres, la pure observance de la règle. Cela déplut au souverain pontife, parce que frère Gaufred s’était mêlé de la question ; et comme c’était un homme discret et noble, irréprochable dans ses mœurs et dans sa vie, bien que corporellement infirme et faible, mais toujours austère envers lui-même, les frères n’avaient aucun moyen de l’accuser ou de le diffamer, en apparence ou en réalité, comme ils l’avaient fait pour les autres.
Le souverain pontife cependant, bien qu’il l’eût tenu parmi les autres pour plus familier, lui dit : « Frère Gaufred, nous nous étonnons fort que tu demandes une observance stricte de la règle alors que tu portes cinq tuniques. » Frère Gaufred lui répondit : « Père saint, vous vous trompez en cela, car il n’est pas vrai que je porte cinq tuniques, sauf votre respect. » Et le souverain pontife lui dit : « Donc mentons-nous ? » Frère Gaufred répondit : « Père saint, je n’ai pas dit et je ne dirais pas que vous mentez, mais j’ai dit et je dis qu’il n’est pas vrai que je porte cinq tuniques. » Et le souverain pontife lui dit : « Nous te retenons, et nous saurons s’il est vrai que tu portes cinq tuniques. »
Voyant enfin qu’on ne leur accorderait pas d’audience, les autres crièrent : « Père saint, justice, justice ! » Et le souverain pontife leur ordonna à tous de retourner au lieu des frères, et aux frères de les garder jusqu’à ce qu’il eût délibéré plus mûrement sur ce qu’il fallait faire à leur sujet.
Camerarius, cependant, reçut sous sa garde, au nom du seigneur pape, les frères Bernard de Deliciosi, ainsi que les frères Gaufred et Guillelme de Saint-Amant. Les frères placèrent le frère François de Sancti dans une certaine prison près des latrines. Et après quelques jours, ils emprisonnèrent le frère Guillelme Girard et le frère Philippe. Et une enquête ayant été menée à leur sujet selon le mandat du seigneur pape, à l’exception de vingt-cinq frères, tous consentirent aux conseils et volontés des frères. Et les frères leur imposèrent des pénitences selon la rigueur de la justice de l’ordre.
Cependant, ces vingt-cinq furent remis entre les mains de l’inquisiteur, parmi lesquels vingt-cinq furent brûlés pour avoir affirmé que la règle de saint François était identique à l’Évangile du Christ, lequel engagement solennel est assimilé à un commandement, puisque ce vœu possède la force d’un commandement, spécialement pour ce qui est des choses que la règle ordonne ou interdit ; et de telles choses, disaient-ils, ne tombent pas sous la dispensation de quelqu’un. Ils affirmaient aussi que le souverain pontife n’aurait pu accorder aux frères mineurs, qui avaient promis l’Évangile du Christ, des celliers, des greniers et des huileries ; et que le pape avait péché en accordant et en les recevant. Et parce qu’ils ne pouvaient être ramenés de cette assertion par quiconque, ils reçurent donc la sentence du feu.
Un autre fut cependant muré à vie, parce que, bien qu’il ait finalement rétracté, il avait été pendant plusieurs jours très obstiné dans la défense de sa déclaration. Quant aux autres, tous furent contraints d’abjurer et de prêcher au peuple qu’ils avaient tenu ces erreurs ; et à cause du consentement ou de l’adhésion à ceux qui tenaient ou défendaient les hérésies susdites, ils devaient accomplir les pénitences imposées sous le sceau de l’inquisiteur et les exécuter, et les rétracter publiquement devant le peuple là où ils avaient prêché le contraire. Et si cela était méprisé, comme relaps, ils seraient dorénavant punis où qu’ils soient trouvés, et jugés selon les peines prescrites par les canons contre de tels cas, l’inquisiteur, investi de l’autorité apostolique, ayant statué et décrété cela de manière définitive.
Le dit frère Bernard de Deliciosi était maintenu dans le carcan et les chaînes de fer et se nourrissait de pain de disette et d’eau de tribulation. Mais tout ce qu’il subissait de la part de ses persécuteurs lui semblait presque insignifiant. Et leurs recherches et efforts visaient à voir s’ils pouvaient, d’une façon ou d’une autre, extraire de sa bouche quelque parole qui leur donnerait une occasion d’agir contre lui comme contre un hérétique. Le chef des litiges, frère Bonagratia, s’approchait de lui, armé des précautions et conseils de ses anciens compagnons du siècle, et croyant alors sincèrement qu’il obtiendrait une gloire singulière pour sa béatitude s’il pouvait le faire, tentait par des investigations rusées et trompeuses de le supplanter de quelque manière. Mais l’homme de Dieu, rempli de douceur chrétienne et de sagesse, répondait à lui et à ses collaborateurs de manière à montrer que ce qui lui était proposé n’était pas seulement catholique, mais nécessaire au salut, et si solide et fidèle que personne ne pouvait le nier ou l’attaquer sans contredire et attaquer la foi chrétienne.
Il arriva que les frères trouvèrent une lettre que le frère Bernard avait envoyée à certaines personnes dévotes, contenant des paroles que les frères interprétaient à leur manière en mauvais sens. Pour éveiller la colère du souverain pontife contre lui, ils lui présentèrent ladite lettre, lui faisant entendre une interprétation perverse de ses intentions. De plus, incapables de contenir leur joie, ils répandaient çà et là à Avignon que, comme à Marseille ces quatre frères, ainsi celui-ci serait brûlé après quelques jours.
Tous attendaient communément le jugement de cet homme ; car il avait été convoqué par le souverain pontife, après qu’une note lui eut été remise par les frères, le vendredi suivant au consistoire, pour répondre devant tous de l’intention et de la retenue des lettres.
Et les lettres lues devant lui, le souverain pontife l’interrogea s’il les avait écrites. Il avoua les avoir faites. Et le souverain pontife voulut qu’il exposât devant tous l’intention qu’il avait dans les lettres. Ce qu’il fit, et ainsi le souverain pontife fut satisfait de son explication et ne voulut rien dire contre lui à propos de ces lettres. Alors, même lorsque trois cardinaux le réprimandaient, à savoir le seigneur Vital, le seigneur d’Hostiensis et le seigneur Guillelme Petri, il répondit de telle manière devant tous qu’aucun d’eux n’eut de quoi contredire raisonnablement sa réponse. Mais tous reconnurent que l’ordre ne disposait que de peu d’hommes assez compétents.
Puisque les frères ne trouvaient pas de motif pour agir contre lui, comme ils le désiraient, ils se remémorèrent comment lui-même avait confondu son inquisiteur dans le royaume de France, qui avait convoqué, de son office, un ministre de la province devant lui, et comment il avait convaincu cet inquisiteur devant le roi de France et démontré qu’il était un faussaire ; et connaissant comment les frères mineurs, qu’il avait sauvés d’un grand embarras, l’avaient accusé devant le souverain pontife d’atteinte à l’office de l’inquisition et de faveur aux hérétiques, ils demandèrent que le frère Bernard leur soit remis par le souverain pontife.
Et voyant le souverain pontife que, selon les accusations portées contre lui par les frères mineurs, la justice réclamait, il le leur remit. Quand ils le prirent en leur pouvoir, comme des chiens furieux déchirant la bête qu’ils attrapent, ils le lacérèrent par diverses afflictions et tourments. Et voyant qu’ils ne pouvaient, par les inquisiteurs ni par la torture, produire sur lui la démonstration publique qu’ils souhaitaient, ils le renfermèrent dans une prison très étroite, le traitant de telle manière que, au bout de quelques mois, passant comme par le feu et l’eau, il fut libéré de la prison des corps des mineurs et des prédicateurs et, triomphant glorieusement du Prince du monde, il monta au ciel. Et il reçut de ses persécuteurs pour le bien qu’il avait fait, pour la gloire et l’honneur qu’il leur avait procurés avec de nombreux dangers et travaux, d’innombrables confusions et reproches pour son obéissance et son témoignage de vérité, des accusations et calomnies mensongères pour son amour, de la haine pour sa dévotion et la mort pour son obéissance. Le frère Bernard de Quintavalle dans la seconde et Bernard de Deliciosi dans la sixième, c’est-à-dire dans l’avant-dernière, nourris d’absinthe et remplis d’amertume comme avec de la myrrhe et de l’aloès, reposent dans un tombeau immortel de paix éternelle, attendant joyeusement le grand jour du Seigneur ; jour où rougissent de honte ceux qui l’ont persécuté.
Après qu’ils eurent remporté leur victoire selon leur volonté, ils se tournèrent vers la vengeance contre toute personne qui les honorait et leur témoignait de la dévotion, qu’ils soient laïcs, béguines, petits frères, femmes ou hommes, et par eux-mêmes ou par d’autres, recherchant la vengeance plutôt que la correction, exigeant de l’argent d’eux plutôt que de les ramener de l’erreur à la lumière et à la connaissance de la vérité. Ils confondirent beaucoup de gens, en tuèrent certains, en torturèrent de nombreux autres et ne posèrent aucune limite à leur furie. Ils accusaient les simples de malveillance, et les obéissants d’insubordination, et les fidèles et catholiques d’infidélité et de schisme, imitant des chiens et des loups enragés, qui, devenus fous, ne veulent que mordre et attaquent sans peur bêtes et hommes, sans cesse jusqu’à ce qu’ils meurent ou trouvent leur fin.
Enfin, lorsqu’ils eurent emprisonné certains, condamné d’autres à l’argent et harcelé de multiples façons des personnes des deux sexes, réunis en chapitre général, ils condamnèrent à l’unanimité et par volonté commune la doctrine du frère Pierre Jean comme infectée d’une tache hérétique. On rapporte aussi qu’ils exhumèrent les corps de nombreux frères saints, qui avaient été enterrés dans leurs cimetières, et, même sous l’autorité du souverain pontife, et alors que l’affaire était encore pendante, ils moururent comme de véritables catholiques et fils obéissants de l’Église et du souverain pontife, et, selon la foi pieuse, reçurent leur place dans le repos éternel parmi les saints.
