Ordre des Frères Mineurs Capucins
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Cinquième tribulation

Le frère Bonaventure, en raison de sa renommée pour sa science, son éloquence et sa sainteté, fut élevé au cardinalat contre sa volonté. Il fut remplacé dans la charge du ministère par le frère Jérôme qui, élevé ensuite à la papauté, fut appelé Nicolas. Celui-ci était un homme doux, assez modeste, lent à la colère et à infliger des injures, bien qu’il fût quelque peu relâché et tiède dans la promotion du bien.

Sous son généralat, le saint homme de Dieu, frère Pierre de Jean Olivi, de la province de Provence, de la custodie de Narbonne, natif du château appelé Sérignan, fut accusé par ceux que ronge l’envie des biens d’autrui d’avoir, par audace et présomption téméraire, composé certaines questions d’une nouveauté non médiocre. Lorsque frère Jérôme l’apprit, il le fit venir à lui et lui demanda d’apporter les questions qu’il avait rédigées au sujet de Notre Dame la Vierge Marie. Celui-ci les apporta aussitôt devant lui. Après les avoir lues, il ordonna qu’elles fussent brûlées. Cela fait, frère Pierre s’en alla, le visage changé mais l’âme tranquille, et, comme s’il avait reçu un grand honneur, tout joyeux, il se lava les mains et célébra la messe.

Certains de ceux qui l’aimaient pour le mérite de sa vertu, remarquant cela, saisirent une occasion favorable et lui demandèrent : « Frère Pierre, comment, après une si grande réprimande et l’injure que le ministre t’a faite, as-tu pu aussitôt célébrer la messe sans confession préalable ? » Il leur répondit : « J’ai tenu cette injure et cette réprimande pour un honneur et un bienfait ; c’est pourquoi je n’en ai pas été peiné ni attristé, mais réjoui. Quant à la destruction et à la perte de ces questions, s’il faut s’en affliger, ce n’est rien : il m’est facile de les refaire et d’en composer d’autres sur la même matière, non moins utiles. »

Cependant, ses rivaux, se souvenant de l’injure qui lui avait été faite par le général, s’approchèrent de celui-ci après son élévation à la papauté et, par de nombreux discours, cherchèrent à l’inciter de nouveau à persécuter frère Pierre. Mais il leur répondit : « Que Dieu détourne de notre cœur et de notre esprit l’idée d’infliger, par nous ou par d’autres, la moindre injure ou vexation à un si grand homme, qui dépasse tous les hommes que nous connaissons en dévotion, en révérence et en amour de l’honneur du Christ et de sa Mère ; et de provoquer ainsi, par une telle folie, la colère du Christ et de sa Mère contre nous. Car ce que nous avons fait autrefois n’a pas été fait pour l’offenser, mais par prudence et pour son utilité, voulant, par ce procédé, conduire l’excellence de son esprit et la finesse de son intelligence vers plus de gravité et d’humilité — non que ses questions aient contenu quelque chose de mauvais ou de suspect, mais elles étaient fidèles, subtiles, dévotes et dignes de grands éloges. »

Ainsi donc, frère Pierre de Jean était doux, humble, dévot au Christ, à sa Mère et à saint François ; sage d’une sagesse infusée divinement et acquise ; disert et éloquent entre tous les hommes de son temps ; surpassant beaucoup de ses contemporains, et peut-être tous, rempli de sagesse spirituelle, de connaissance divine, de grâce, de vérité et d’amour pour son ordre ; compatissant, prudent, condescendant, pieux, discret, avisé et appliqué au bien au-delà même de la vertu ordinaire. Doué du don de prévoyance, il prévit beaucoup de choses, enseigna ce qui était utile et très nécessaire pour éviter les périls spirituels et pour s’élever vers les biens suprêmes, véritables et derniers ; il avait été prévu et annoncé dès l’antiquité et manifesté, comme Dominique et François, par de nombreux témoignages dignes de foi.

L’abbé de Flore avait en effet prophétisé à son sujet, et il avait été également prévu par les anciens et par d’autres qui possédaient l’esprit de prophétie. Enfin, toute la première partie de la prophétie de saint Cyrille, que l’abbé Joachim exalte par d’immenses louanges, concerne principalement frère Pierre de Jean : elle détermine et prédit, en partie de manière énigmatique, en partie de manière historique, son lieu de naissance, l’ordre qu’il devait embrasser, toutes les persécutions qu’il devait subir de la part de ses rivaux avec ses disciples, ainsi que les années, les temps, les modes et les lieux.

Et cela, l’Esprit Saint — pour qui rien n’échappe et à qui tout est présent — l’a fait afin d’introduire plus facilement, hors de la prison du temps et des tourments de la vie sensible, les élus fidèles, purs de cœur et de corps, à goûter et à comprendre, d’abord à travers des figures et des énigmes, les annonces des biens futurs ; afin que, comme introduits par une porte secrète, ils soient nourris et fortifiés, de peur qu’ils ne défaillent sur la route de ce désert du monde, et qu’ils aient une ferme confiance que Dieu prend un soin tout particulier d’eux, bien qu’ils soient en eux-mêmes très vils.

Car lequel des infidèles accueillera aisément le fait que d’innombrables événements futurs dans l’Église, bons et mauvais, jusqu’à ceux qui semblent aux hommes les plus minimes, aient été prédits mille ans avant la venue du Christ par la Sibylle d’Érythrée ? Elle a même annoncé et décrit la simplicité, l’innocence, le pontificat, la renonciation, la séduction et le lieu de la séduction de saint Pierre de Morrone, ainsi que les personnes qui le séduiraient. Ainsi a-t-il plu à Dieu que fussent annoncés d’avance les faits particuliers de Pierre de Jean et de nombreuses personnes qui sont spirituellement son corps et son âme, et qui, en esprit, sont dites une seule personne : afin que, tandis que ce qui est prédit d’un seul s’accomplit en plusieurs sous un temps déterminé, la vérité historique et l’intelligence spirituelle soient plus aisément et plus solidement comprises.

En effet, cette prophétie qui fut transmise par un ange à saint Cyrille appelle frère Pierre de Jean « soleil », à cause de la sublimité très éclatante de ses vertus et de son incorruptibilité perpétuelle, à cause aussi de la splendeur multiple de la sagesse et de la science qui lui furent divinement infusées, ainsi que de l’unité très ardente et christiforme de sa charité envers Dieu et envers le prochain. Quant à ses rivaux, elle les appelle « scorpioniques », nés et propagés des scorpions, imitateurs des scorpions. Les hypocrites sont en effet comparés aux scorpions, parce qu’ils flattent du visage et adulent par leurs paroles ; ils feignent d’avoir un amour pur et de la bienveillance afin de capter les louanges et les faveurs humaines, pour accomplir et dissimuler leurs intentions malignes ; mais ils piquent de la queue et répandent leur venin, corrompant leurs auditeurs par la perversité de leurs discours et de leurs mœurs, et infectant ceux qui les suivent de souillures et d’impuretés hypocrites. Ceux qui se détournent de leur compagnie et dévoilent leurs vices, ils les haïssent et les frappent cruellement ; s’ils en ont l’occasion et le temps, ils les persécutent et les diffament avidement par des mensonges ; ils agissent avec ruse et s’efforcent très cruellement de tirer vengeance de tous ceux qui, en parole ou en acte, entravent leurs desseins ou s’opposent à leurs entreprises ; ils ne cessent pas ce qu’ils ont conçu dans le mal jusqu’à ce qu’ils accomplissent par l’action le mal injustement conçu et frappent de manière perverse.

La cinquième vexation ou tribulation, suscitée par la cohorte hypocrite et ténébreuse de ceux qui, poussés par une envie maligne, recherchent les louanges et les faveurs humaines, haïssant gratuitement le soleil et ses rayons solaires et les persécutant, prit naissance au sein de l’Ordre à partir du temps du concile de Lyon. De même qu’à la naissance du Christ une étoile apparut aux rois en Orient et les conduisit à trouver et adorer le Christ, vrai et éternel Soleil, mais qu’à leur entrée à Jérusalem elle disparut, et que le roi Hérode fut troublé ainsi que toute Jérusalem avec lui ; de même, lorsque le soleil naquit dans la règle de la religion évangélique et diffusa les rayons de sa doctrine, la lumière d’une grâce nouvelle et l’effusion qui gouvernait bien les royaumes des corps et des âmes de ses disciples attira par une dévotion vive et efficace un grand nombre de personnes issues de tous les états de l’Église, et les poussa à rechercher, pratiquer et louer le conseil, les exemples et l’enseignement de cet homme et de ceux qui lui étaient attachés.

La louange dévote et l’imitation de ceux-ci troublèrent les affections et les cœurs du roi illégitimement né, qui feignait hypocritement et frauduleusement la sainteté et la vertu et usurpait tyranniquement la chaire d’enseignement, et de ceux qui pensaient et prêchaient posséder la vision de la paix tout en vivant dans les vices et les malices ; elles les remplirent d’envie et d’une crainte maligne ; et, déguisant leur impiété et leur malice sous de tels prétextes, ils s’appliquèrent avec une âme amère à dresser des embûches tant aux louangeurs qu’aux loués afin de les perdre.

Mais comme il n’y a ni science ni sagesse contre Dieu, qui gouvernait et protégeait l’homme solaire, et dont les fils des ténèbres ne recevaient pas la vertu ni l’action des rayons, et qu’ils n’étaient pas autorisés à éteindre sa lumière ni à le perdre comme ils le voulaient, ils se tournèrent vers la persécution des germes de ses rayons : les jeunes gens qui s’efforçaient de se conformer entièrement à ses mœurs et à sa doctrine, ils les accablaient d’enquêtes malveillantes, d’examens perplexes et captieux, les diffamant comme morts par l’impiété d’une perversité hérétique, les tuant injustement par le glaive de leur langue, les jetant et les cachant dans les tombeaux de leurs prisons ou leurs fosses ; mais ils redoutaient les rayons du soleil, leur père, flamboyants de raisons très claires et de la chaleur de la charité, et, incapables de supporter sa présence, ils n’osaient l’interroger.

Lui donc, qui était lumière issue de la lumière du Christ, comprenant cela et considérant le spectacle criminel de cruauté qui se déroulait sous ses yeux, prit un compagnon et se rendit, sans y être convoqué, auprès du ministre général, frère Bonagrâce, qui se trouvait alors à Avignon. Lorsque le ministre général et les rivaux de frère Pierre — qui excitaient et provoquaient le général par des suggestions importunes et sataniques à confirmer et renforcer le mode de cette persécution — apprirent cela, ils furent profondément troublés et frappés de stupeur.

Le ministre général, non sans colère, appela le ministre provincial et lui dit : « Ne t’avais-je pas ordonné de prescrire qu’aucun frère n’osât venir à moi sans y être appelé ? Pourquoi, à mon insu, as-tu donné à frère Pierre de Jean la permission de venir ici ? » Le ministre provincial répondit : « Il n’a ni reçu ni demandé de permission de moi. » « Informe-toi, dit le général, comment et pourquoi il est venu. » Frère Pierre dit au ministre provincial : « Dites au général que je suis venu contraint par une nécessité et une raison manifestes et urgentes, que je me suis hâté d’exposer et de déclarer devant lui et devant vous tous autant que je l’ai pu. Qu’il rassemble donc sans aucun délai les frères, car l’affaire pour laquelle je suis venu est commune, utile et nécessaire à tous. »

Le ministre général, voulant se débarrasser de lui et le réprimander pour la désobéissance qu’il avait commise en lui imposant sévèrement une pénitence, ordonna de convoquer rapidement le chapitre. Une fois réunis, il proposa comme thème le glaive radial de la parole en disant : « Il tuera l’impie par le souffle de sa bouche », et il développa son discours avec un tel feu et une telle efficacité d’esprit que tous furent saisis de stupeur à la force de ses paroles et, troublés de cœur et d’esprit, se turent ; nul n’osa répondre à son discours. Mais le ministre, le cœur combattu, ne le reprit ni pour sa venue ni ne lui donna pénitence ; il dissimula le mécontentement qu’il avait conçu contre lui et, malgré lui, écouta le subordonné qui le corrigeait ; bien qu’il eût l’autorité, il n’osa reprendre celui qu’il haïssait sans cause.

Mais quelques jours plus tard, le ministre général, consumé de tristesse, tomba malade, s’affaiblit et fut retiré de cette vie ; avec lui moururent aussi deux des principaux rivaux de frère Pierre, qui plus que tous les autres excitaient le ministre général à promouvoir la rage de cette persécution injuste. Et tous reconnurent qu’illuminé par l’esprit prophétique, il avait, par un tel discours d’autorité dénonciatrice, porté un coup aux malveillants et aux injustes.

Telles sont tes merveilles, ô Christ, que tu as accomplies pour ton serviteur : méprisables et imperceptibles pour les insensés, mais très aimables et vénérables pour les sages et ceux qui craignent Dieu. Un subordonné haï s’approche en toute sécurité et de son plein gré de nombreux ennemis qui détenaient autorité et pouvoir sur lui et cherchaient et scrutaient l’occasion de lui nuire et de le persécuter ; non appelé, il enfreint la règle ; il ne sollicite pas l’obéissance ; les supérieurs obéissent à la volonté d’un inférieur qui leur est odieux et qu’ils considèrent rebelle ; ils oublient leur autorité et n’observent pas les modes de l’hostilité ; leur volonté est liée ou entravée ; ils entendent celui qui leur déplaît et des choses déplaisantes ; ils abhorrent ce qu’ils entendent et pourtant ne rendent pas aussitôt, comme un prélat indigné, la pareille par une réprimande, mais feignent d’aimer la bienveillance ; ils perdent la parole en parlant ; agités et furieux, ils projetaient d’infliger une peine conçue d’avance avant toute provocation ; et pourtant, en présence d’un seul homme enchaîné, ils bouillonnent d’impuissance ; celui qu’ils pouvaient à peine supporter de voir, ils ne le réprimandent pas ; les sages injustes perdent leur sagesse et n’ont pas de paroles de réponse injuste contre le juste, mais se hâtent de renvoyer celui qu’ils ne pouvaient supporter.

En vérité, la perversité de l’âme et la malice de la volonté aveuglent les yeux de l’esprit et introduisent l’insensibilité chez les hommes pervers, de sorte qu’ils ne considèrent pas les jugements de Dieu et ne ressentent pas les maux qu’ils commettent. C’est pourquoi ses émules, par ruses et inventions trompeuses, par calomnies et persécutions iniques et amères, n’ont jamais cessé, de toutes leurs forces, de le diffamer, de le réprouver et de le poursuivre, lui-même ainsi que ses adhérents, avant sa mort et après sa mort, dans l’ordre et hors de l’ordre, en secret et publiquement. Et l’on ne pourrait exposer en peu de paroles ce qui fut autrefois accompli et ce qui jusqu’à présent se fait contre lui, ses imitateurs et sa doctrine. Bien que, durant sa vie, il ait montré avec puissance et la plus grande clarté, à Paris et partout ailleurs, par la parole et par l’écrit, que ses diffamateurs étaient injustes, menteurs et mal disposés, néanmoins, une première et une seconde fois, la volonté obstinée prévalut chez les persécuteurs, et ils condamnèrent avec acharnement sa personne et sa doctrine. Ils exhumèrent ses ossements et détruisirent son tombeau avec outrage et fureur ; ils étouffèrent de toutes leurs forces les signes de sa sainteté et de la dévotion des fidèles envers lui, ainsi que l’action de l’Esprit chez les croyants.

La prison, le fer, le plomb noir, la plume, le papier, la foudre, les tonnerres, le feu, le mouvement rapide, le faux témoin, le frère qui supplante, le juge qui hait, la division de la lumière, la voix interrompue, la terre, le souffle, le sang et la dispersion du troupeau, tout cela, demeurant fixé dans le silence, crie ; rappelle le passé, montre le présent et annonce l’avenir. Le lien agité et la rupture de la corde, le choc réciproque et la contradiction finale, le retournement en son contraire et la tunique de lèpre, le poison et le livre et le dépôt de la lie, l’extension glissante et l’absorption par la terre, donneront en leur temps un témoignage suffisant. Ils le donnent déjà, mais à peu d’hommes, ceux qui, sous l’inspiration de l’Esprit, laissent le temps et les sens, et qui, dans l’instant fulgurant d’un éclair de feu, voient par des ouvertures certaines réalités invisibles aux sens. Ceux-là demeurent fermes dans la vérité de la fin ; aussi n’hésitent-ils pas et ne comptent-ils pas les longs délais. Tout ce qui est long est bref lorsqu’il passe sous le temps ; et, le cercle une fois clos, cela s’envole vers l’éternité et s’unit au Chef par la croix partagée, par laquelle il règne dans les cieux. Afin de régner avec lui, approchons-nous de lui avec un cœur pur et considérons les raisons pour lesquelles l’ami de ses frères, leur défenseur, leur avocat, le zélateur et le promoteur de leur louange et de leur honneur, fut si violemment attaqué par eux et haï sans cause. Les raisons, en effet, se trouvent du côté de celui qui subit la persécution ; mais les occasions furent recherchées et voulues du côté des persécuteurs.

Les raisons pour lesquelles les démons et les hommes dépourvus de charité et de vérité le haïssaient sont les suivantes : il aimait le Christ et son prochain d’une charité parfaite ; il brûlait du plus ardent désir pour la louange et l’honneur de Dieu ; il cherchait avec soin, prêchait et s’efforçait d’illuminer tous les hommes par la lumière de la sagesse spirituelle et de les attirer à l’amour du Christ et à la perfection de sa vie, à son imitation et à sa connaissance et confession fidèle et catholique. Il connaissait et dévoilait les ruses, fraudes et embûches des démons, par la parole et par l’écrit ; il mettait au jour les mystères de la sagesse chrétienne et les éclairait par des raisons claires, les rendant intelligibles, autant qu’il le pouvait, aux grands comme aux petits. Il exagérait les fautes, arguait les crimes, dénonçait les dangers et menaçait du jugement les pseudo-prophètes religieux, les docteurs charnels, les philosophes vains parleurs vivant selon la chair, ceux qui corrompaient et profanaient les choses sacrées et l’état ecclésiastique par cupidité et simonie, et qui déchiraient, dévoraient et dispersaient le troupeau du Christ. Il exécrait et réprouvait la corruption qu’ils introduisaient ; il montrait qu’ils hériteraient, par privation de la grâce et par les maux de la faute, de supplices, de damnation et d’une juste rétribution, avec la réprobation et la malédiction éternelle, pour avoir déshonoré et irrité Dieu.

La prérogative d’une grâce singulière de sagesse, par laquelle il surpassait tous ses contemporains de son état et qu’il avait reçue par infusion du Seigneur, suscita chez ceux qui aimaient porter le nom de savants une source d’envie et de haine contre lui. À cela s’ajouta l’incroyable dévotion de tous les fidèles, et surtout des personnes pieuses et de ceux qui, dans la vérité, aimaient servir le Christ dans la pauvreté, l’humilité et la virginité sans tache : cette dévotion accrut encore l’émulation et l’envie des susdits.

Mais par-dessus tout, le zèle ardent qu’il avait pour le bon état de son ordre et de toute l’Église, et la dévotion excessive et l’amour sincère qu’il portait à saint François et à la règle évangélique et à la vie apostolique que Jésus-Christ avait daigné lui révéler, furent la cause principale. Pour la défense, la déclaration et l’observance pure, fidèle et intégrale de cette règle, il ne cessa, tant qu’il vécut, de travailler très fidèlement par la prière, l’action, la prédication, la dispute, l’enseignement et l’écriture. Il haïssait et réfutait, par des raisons vraies et très claires, les impuretés, les relâchements, les excès, les mœurs, les actes, les traditions et les doctrines qui attaquaient et offensaient l’observance pure, fidèle et nécessaire au salut ; et il les réprouvait par des sentences très fermes tirées de l’Écriture sainte et de l’autorité des saints docteurs.

Et cela fut la cause et l’occasion principale et suprême de tout : cause de son côté, occasion du côté des émules, qui furent poussés à mettre du bois dans son pain, c’est-à-dire la détraction dans sa vie, le scandale et l’infamie d’hérésie dans sa doctrine, la croix de la persécution sur sa personne et sur tous ceux qui, pour le Christ, lui étaient attachés, l’imitaient, l’aimaient et le défendaient de quelque manière que ce fût. Cette vexation fut et demeure suscitée par les esprits des ténèbres par envie : amère, multiple, prolongée, très complexe, enveloppant de nombreux frères dans la religion, des personnes pieuses dans l’état séculier, des humbles et des pauvres dans l’état de pénitence ; elle ressemble beaucoup à la persécution que le diable suscita autrefois dans l’Église contre Jean Chrysostome — selon son saint nom véritablement d’or par sa vie, ses mœurs et sa doctrine — pour des causes réellement semblables. Car alors des saints combattirent contre un saint ; une première et une seconde fois, l’assemblée des saints se dressa contre lui et le condamna à l’exil, ainsi qu’avec lui des évêques, des diacres et beaucoup d’autres.

On rapporte que le grand et saint docteur Cyrille dit alors au sujet de saint Jean : « Judas parmi les apôtres et Jean parmi les évêques. » Et ils ne cessèrent pas, même après la mort de Jean, de le diffamer, jusqu’à ce que saint Jean apparût en vision à Cyrille et le frappât si fortement du pied à la bouche qu’il lui fendit les mâchoires jusqu’aux oreilles ; et, en peine de sa faute, il porta cette division jusqu’à sa mort. De même, les émules du frère Pierre Jean ne cessaient pas de le diffamer et de le persécuter, jusqu’à ce que leur péché et leur faute soient frappés par quelque plaie manifeste et durable, venue du ciel par le Christ, par l’intermédiaire de ce même saint.

Des frères lui étaient hostiles et s’efforçaient d’obscurcir sa doctrine, surtout en ce qui touchait à l’état religieux, par des plaintes, de la mordre par des médisances et de la déformer par des calomnies. En effet, de nombreux articles furent proposés contre lui en jugement par ses émules, alors qu’il était encore vivant ; il fut appelé à Paris par le ministre général, devant les maîtres et d’autres frères réunis là, pour répondre aux accusations portées contre lui. À tout cela, il répondit avec tant de sagesse, d’éloquence et de plénitude que tous les assistants s’émerveillaient et étaient saisis d’admiration, confessant que son affirmation sur lesdits articles était catholique ; et aucun des accusateurs n’osait prononcer une parole contre lui.

De plus, au temps du frère Arlot, ministre général, alors qu’il se trouvait à Paris et passait seul par le cloître ou le lieu où le ministre était assis avec deux maîtres — frère Richard et Jean de Murro — le général, homme doux et humble, l’appela expressément à lui et lui dit : « Frère Pierre, puisque nous avons tous entendu dire que, sur cette question de l’essence divine, tu avances certaines choses singulières, je voudrais que maintenant tu dises quelque chose devant ces maîtres, pour la position que tu estimes devoir être tenue de préférence. » Il répondit : « Père, laissant de côté les autorités des saints, je vous exposerai pour le moment sept raisons principales, dont chacune est fortifiée par sept raisons annexes. » Et, commençant par la première jusqu’à la dernière, il les développa. Après les avoir entendues, le ministre, souriant, dit à ces deux maîtres, qui s’opposaient fortement à cette opinion : « Frère Richard et frère Jean, répondez-lui. » Mais aucun d’eux n’osa rien lui répondre, bien que le ministre les y invitât. Il en était de même pour toutes les autres questions sur lesquelles des frères s’opposaient à lui : ils ne pouvaient résister à la sagesse et à l’Esprit qui parlait en lui.

Il prouvait aux frères et démontrait par des raisons très claires et par d’innombrables autorités des saints, et il composa de nombreux traités dans lesquels il réfutait puissamment les raisons et les autorités que ses adversaires invoquaient pour établir le contraire, déclarant qu’elles étaient mal appropriées et mal fondées ; affirmant que l’abdication de toute juridiction et l’usage pauvre faisaient partie de la substance de la vie apostolique, de la substance de la vie et de la règle du bienheureux François et de la profession.

Et il appelait usage pauvre un usage qui, toutes choses pesées, doit être jugé à juste titre plutôt pauvre que riche, sans entraîner une extrême nécessité de subsistance qui rendrait l’état religieux dangereux, ni exclure les choses nécessaires à la vie et les instruments dont on a besoin pour l’accomplissement des fonctions de son état. Car les frères ne doivent pas, comme il a été dit, avoir l’usage de toutes choses pour quelque superfluité, richesse ou abondance qui dérogerait à la pauvreté ou conduirait à une thésaurisation, ni les recevoir dans l’intention de les aliéner ou de les vendre, ni sous prétexte de prévoyance pour l’avenir ni pour aucune autre occasion ; au contraire, il doit apparaître en eux et exister une abdication totale quant à la propriété, et dans l’usage une stricte nécessité ; cela toutefois selon l’exigence des personnes.

Il enseignait et affirmait aussi que défendre avec obstination comme bonnes des impuretés qui souillent, obscurcissent et blessent la pauvreté promise et la perfection régulière, contraindre à leur observance, attaquer ceux qui, par zèle, parlent contre elles et veulent qu’en ces points on observe la règle dans sa pureté, est ou bien un péché mortel, ou bien un très grand danger de péché mortel, surtout lorsqu’il est évident par soi que ces choses sont des impuretés de notre ordre. Et en cela l’ignorance grossière ou affectée n’excuse pas, mais accuse plutôt ; et il était bien pire d’introduire et de défendre des impuretés universelles, c’est-à-dire qui se répandent dans toute la multitude, que des impuretés particulières qui ne concernent que peu de personnes. De même, il est pire d’introduire ou de défendre des impuretés de longue ou perpétuelle durée que de courte durée ; et aussi des impuretés qui scandalisent le monde ou cachent et obscurcissent aux peuples la lumière et l’exemple d’une vie parfaite, plutôt que d’autres.

C’est pourquoi il disait que des excès notables concernant les lieux et les édifices, quant au prix des matériaux, à la recherche de la forme et du polissage, quant à la grandeur ou à la somptuosité, et quant aux multiples quêtes qu’ils entraînent et exigent pour leur construction, constituaient une impureté dangereuse, surtout pour ceux qui les défendent et y contraignent, parce qu’ils sont de longue et quasi perpétuelle durée, qu’ils se répandent presque dans toute la multitude, et qu’ils offrent au monde un mauvais exemple en obscurcissant le modèle de la vie du Christ.

De même, plaider ou intenter des procès pour le droit de sépulture, pour des funérailles ou pour quelque affaire temporelle que ce soit constituait une impureté notable, surtout lorsqu’il y avait fréquence et multiplication de telles pratiques, longue continuation, et aspiration ardente et animée d’une multitude de frères à ces choses. Car cela est même, chez les séculiers, une plus grande imperfection que de posséder en propre ou de rechercher les profits du commerce, sauf en certains cas et sous certaines circonstances qui ôtent en grande partie cette imperfection. Et faire cela par l’intermédiaire de personnes séculières, en les incitant et en les engageant, en payant toutes les dépenses, en suscitant et en conseillant, de la manière que nous voyons beaucoup le faire, n’était pas seulement une impureté, mais comme une certaine fraude cachée contre la règle et sa pureté.

De même, procurer des pitances annuelles, rechercher des revenus annuels, pourvoir à l’avenir au-delà des nécessités imminentes, ou rassembler des surplus pour les conserver, ou faire en sorte que pour ces choses des sommes d’argent soient détenues par eux ou par d’autres qui les reçoivent pour eux, constitue une impureté notable et une transgression énorme de la règle.

Dire et soutenir que notre ordre peut ordinairement aller chaussé ou monter à cheval, ou qu’il peut se vêtir d’écarlate ou de vêtements aussi précieux que les chanoines réguliers, ou avoir l’usage de champs, de vignes et de choses semblables, est une énorme blasphème contre la règle et la vie apostolique que nous avons promise ; de même, recevoir des sépultures en vue d’un avantage temporel, de sorte qu’autrement il y aurait peu ou point de souci de les recevoir et de les procurer ; et pour cela établir des contrats obligatoires en vue de legs et d’offrandes annuels ; et s’appliquer à la célébration des messes pour obtenir par cette voie des pitances quotidiennes et annuelles, c’est abaisser la hauteur de la perfection et l’état de tout notre ordre aux plus grandes imperfections, et nous conduire et nous enlacer dans les horribles dangers de la simonie.

Il enseignait aussi et disait que les apôtres et les évêques qui, à l’exemple des apôtres, ont professé la vie apostolique, sont tenus, en vertu du vœu évangélique et de la profession évangélique, d’observer l’usage pauvre, comme on le voit chez Martin, Basile, Grégoire de Césarée, Maurille, Germain, Ammon et d’autres semblables, qui ont montré et enseigné par la parole et par l’exemple qu’ils y étaient tenus comme les apôtres l’étaient ; bien que certains d’entre eux aient pu être excusés pour un temps par l’ignorance commune du droit évangélique sur ce point, de la même manière que, selon Augustin dans le livre du Baptême contre les Donatistes, à l’époque de Cyprien, ceux qui soutenaient que les venant de l’hérésie devaient être rebaptisés ont pu être excusés du péché mortel avant que cela n’ait été clairement et explicitement déclaré par un concile général. Et pourtant, quant à la force de la loi évangélique, cela était toujours, par son genre même, un péché mortel et hérétique.

Il enseignait aussi qu’il faut adhérer uniquement aux saintes Écritures et à la seule foi catholique, c’est-à-dire à la foi de l’Église romaine, par un acte de foi et comme à la vraie foi ; mais qu’à aucune opinion humaine, ni la sienne ni celle d’aucun autre grand docteur, on ne doit adhérer comme à la foi, à moins qu’il ne soit d’abord solidement et fidèlement démontré que cela appartient à la foi de l’Église romaine, et que c’est à cela seul qu’il faut adhérer comme à la foi. Il affirmait qu’il est diabolique d’adhérer immuablement comme à la foi à une opinion humaine, et que personne n’est tenu d’assentir nécessairement à celui qui détermine que telle ou telle chose est de la substance de la foi catholique — sauf au pontife romain ou à un concile général — sinon dans la mesure où la raison et l’autorité de l’Écriture sainte ou de la foi catholique elle-même le définissent et l’imposent.

Or certains privilèges qui portent atteinte à la pureté de la règle, tels que ceux qui concernent, directement ou indirectement, les litiges et les droits temporels, et autres choses semblables, il disait que les frères ne pouvaient les posséder sans compromettre la pureté de la règle ; et bien moins encore qu’il leur fût permis de les extorquer au souverain pontife par des prières indues ou importunes ; et moins encore d’en user. Recourir aux procureurs ou aux officiers du pape ou des évêques, ou de qui que ce soit, de manière qu’un tel recours les pousse à engager et à poursuivre des causes et des procès pour des legs, pour des aumônes assignées aux frères, pour des sépultures, des funérailles ou choses semblables, cela sent l’impureté de la règle promise et même une certaine fraude, non seulement contre la pauvreté de l’état évangélique, par laquelle les frères doivent être tenus très éloignés des causes temporelles et des litiges, mais aussi quant à l’humilité, la simplicité et la tranquillité auxquelles, plus que tout autre, ils sont obligés par la promesse de la règle évangélique. Et il est tout à fait vrai et clair, sans aucun doute, que lorsque l’on recourt à eux de cette manière, le clergé et le peuple en sont scandalisés, la perfection de la vie évangélique est ternie aux yeux de tous, et par là l’assemblée des frères et toute la religion leur deviennent odieuses et pesantes.

Car un mode de vie licite est expressément prévu pour les frères dans la règle, à savoir qu’ils soient soutenus évangéliquement soit par ce qui est offert libéralement, soit par ce qui est humblement mendié, soit par ce qui est acquis par le travail. Or il est évident qu’aucun de ces trois modes ne comprend celui d’acquérir par des procès et des plaidoiries, en incitant aux litiges et en menant à terme les affaires judiciaires, de la même manière que l’âme, par le mouvement de son corps, accomplit et mène à bien les œuvres extérieures. Certains frères, en effet, ne veulent pas être le corps dans les causes temporelles, c’est-à-dire comparaître eux-mêmes et immédiatement en justice ; mais ils veulent bien en être l’âme, en excitant et en poussant d’autres à agir, et en procurant de toutes leurs forces les dépenses, les avocats et tout ce qui est nécessaire et utile à ces affaires. Ce mode, affirmait-il, n’est pas seulement impur par rapport à la règle, mais encore frauduleux.

Se porter caution et contracter des emprunts n’est pas permis à l’état évangélique, sinon en cas de nécessité évidente, lorsque les aumônes font défaut, auprès de personnes pieuses et sans aucun lien d’obligation. De même, transiger pour des funérailles ou pour toute autre chose temporelle, si l’on prend le mot « transiger » en son sens propre, implique une certaine juridiction chez celui qui fait et observe une telle transaction ; autrement on ne dirait pas proprement « transiger », car nul ne transige au sujet d’une chose ou pour une chose sur laquelle il n’a aucun droit. Et de cette manière, il disait que cela était illicite pour des hommes évangéliques.

Pour de tels enseignements et instructions, donnés continuellement par lui afin de conserver la religion dans toute la vérité de la perfection et de la sainteté, en vertu du talent que Dieu lui avait confié pour le faire fructifier et par sincère charité et zèle pour le salut des âmes en l’honneur du Christ, il subit de nombreuses adversités, d’innombrables contradictions, les tourments des détracteurs, et des transpercements intérieurs douloureux à cause des vexations, des peines variées et amères, des châtiments et des emprisonnements de saints frères infligés par les adversaires de la vérité en raison de leur attachement à sa vie et à sa doctrine.

Car, de son vivant, furent d’abord emprisonnés les saints hommes frère Jean de la Vallée, frère Jean Juliani, frère François Leneti, frère Raymond Aurioli et frère Jean Primi, ainsi que beaucoup d’autres. Ensuite, cet homme d’une perfection singulière, frère Ponce Botugati, puissant dans l’action, fervent et efficace dans la parole, que ces chiens enragés traitèrent si cruellement et impiement parce qu’il refusait de livrer pour les brûler certains traités publiés par le saint père frère Pierre ; la cruauté exercée contre lui trouble l’esprit de ceux qui l’entendent et les remplit de tristesse devant l’impiété des persécuteurs et devant la patience insurmontable de celui qui supportait joyeusement de telles choses pour la justice, suscitant à la fois admiration et stupeur.

En effet, ils l’enchaînèrent avec des fers et une chaîne de fer, l’enfermèrent lié dans une prison fétide, étroite et horrible, et, attachant la chaîne à un tronc, ils le serrèrent et l’étreignirent à tel point qu’il ne pouvait se déplacer ailleurs que là où, accablé par le fer, il était contraint de s’asseoir, même pour les besoins naturels : fixé sur la terre nue, couverte de l’urine de ses pieds et de ses excréments, fétide et boueuse, enfoncé dans une fange sordide, il gisait. Lui jetant un pain grossier et un peu d’eau, ils détournaient le visage à sa vue, plus cruels que des bêtes et plus mauvais que des serpents ; aucun service d’humanité envers un homme qu’ils savaient véritablement saint ne fut montré jusqu’à sa mort, ni en parole ni en acte. Finalement, affaibli, il gisait — ou plutôt, sous le poids du fer, il demeurait assis et incliné — au milieu des odeurs d’excréments et d’urine, l’âme joyeuse et embrasée du feu de la charité, rendant à Dieu d’infinies actions de grâce ; il remit son esprit à Dieu, laissant à tous un exemple et un modèle de force insurmontable et de patience inébranlable.

Maudite soit cette truie maléfique qui tua ce frère Ponce, agneau par la douceur et l’innocence, véritable petit agneau par la perfection de toutes les vertus. Que tout homme possédant parfaitement le sens et la lumière de la charité et de la sagesse du Christ, et tout chrétien catholique croyant simplement et fidèlement en Dieu et suivant le Christ, ne l’approuve pas, mais condamne sa cruauté et sa sauvagerie. Que ceux qui brûlent du réconfort de la charité du Christ et possèdent les sentiments et les entrailles de miséricorde du Christ la maudissent, qu’ils fuient, abhorrent et détestent l’impiété qui précède le fils de perdition ; qu’ils reconnaissent que, sous l’habit de la sainteté et le nom de l’humilité, se sont insinuées la peste de l’orgueil et la souillure de l’impureté ; qu’ils comprennent que, privée des fruits de l’Esprit et desséchée par la vertu de la parole du Christ, avant l’exaltation finale de sa croix à venir, elle est le figuier verdoyant d’une religion feinte.

Car le Christ ne donna aux apôtres aucun signe plus évident du jugement de la synagogue avant sa croix que le dessèchement soudain du figuier feuillu, séché par la parole de sa malédiction. Car si les pharisiens, les anciens, les docteurs et les prêtres avaient vécu de la vie de la foi qui opère par la charité, ils n’auraient pas crucifié le Christ, Seigneur de gloire, ni encouru le jugement de leur extermination. De même encore maintenant, si les professeurs de la pauvreté évangélique avaient cherché à aimer et à pratiquer la vérité de la perfection promise, ils ne persécuteraient pas des hommes innocents privés de grâce, ils ne combattraient pas la perfection de leur propre profession en la reniant, ils ne prépareraient pas les voies et n’ouvriraient pas les portes aux maux à venir, et ils n’éprouveraient pas la vengeance du jugement et de l’extermination qui surviendra.

Le gardien de cette prison très cruelle trouva le saint homme frère Ponce mort et annonça rapidement sa mort au gardien du lieu. Celui-ci ordonna à deux frères laïcs, robustes de corps, de creuser quelque fosse dans les fossés du jardin et d’y déposer le corps, à une heure secrète, pour le recouvrir de terre. Les frères s’approchèrent pour accomplir ce qui leur était enjoint ; et tandis qu’ils travaillaient à dégager le corps à demi enseveli dans les vers et les excréments, pour le délivrer de la chaîne et des liens de fer, ils trouvèrent, depuis les reins jusqu’en bas, qu’il était en grande partie rongé par la multitude des vers. Mais, en contemplant son visage, ils furent saisis de stupeur, car une certaine clarté resplendissait sur sa face, qui semblait dépasser la nature humaine et paraître plutôt angélique qu’humaine.

Quant au reste de son corps, souillé de ces immondices, il n’en sortait pas de puanteur, mais une odeur qui surpassait même la fétidité des excréments, répandait une sorte de stupeur et remplissait leurs esprits d’une grande admiration. Leur âme se transforma, quittant la dureté farouche qu’ils avaient eue envers lui pendant sa vie, et ils accomplirent avec un esprit docile l’obéissance qui leur avait été imposée. Et celui qu’ils étaient contraints de croire saint à cause de ce qu’ils voyaient, ils le jetèrent, à la manière des bêtes, dans une fosse, couvrant de terre son petit corps déjà corrompu, par égard pour l’humanité et afin que l’impiété commise contre lui ne fût pas divulguée parmi le peuple.

Cette cinquième tribulation eut encore une autre origine dans la province de la Marche. Au temps où le concile général fut célébré à Lyon par le saint pape Grégoire X, de pieuse mémoire, un certain bruit se répandit en Italie selon lequel le souverain pontife aurait décrété, dans ce concile, d’accorder des biens propres aux Frères mineurs, aux Prêcheurs et aux autres ordres mendiants. En entendant cela, les frères, pour la plupart, le supportaient avec équanimité. Quelques-uns cependant, mais peu nombreux, en furent profondément troublés, et ne pouvant, ou plutôt ne voulant, dissimuler les pensées de leur cœur, lorsque la question était abordée en commun, ils ouvraient les secrets de leur poitrine et répondaient aux frères qui déclaraient, par obéissance au souverain pontife et pour observer les décrets du concile, qu’ils accepteraient possessions et revenus, qu’eux, au contraire, agiraient différemment. Ainsi, les uns et les autres invoquaient autorités et raisons sous forme de dispute.

De cette manière de débattre apparut donc la division des esprits et la ferme résolution délibérée de chaque parti. Après la clôture du concile, la majorité des frères, qui soutenait qu’il était meilleur et plus sûr de recevoir possessions et revenus et qualifiait d’erronée l’opinion des quelques opposants, demanda lors de leur premier chapitre célébré après le concile qu’une enquête fût menée sur ces frères, comme sur des schismatiques ou des tenants d’une opinion erronée, et que, s’ils ne se repentaient pas, ils fussent rigoureusement punis comme hérétiques. L’enquête ayant été faite, tous, sauf trois frères, reconnurent leur faute, selon le désir des autres, et comme le pape n’avait pas accordé de biens propres aux frères, ils jugèrent inutile et superflu de disputer avec leurs supérieurs sur une question ainsi supposée.

Mais les trois frères, à savoir Raymond, Thomas de Tolentino et Pierre de Macerata, défendaient hardiment leur position, par autorités et raisons, et par l’argument que l’Église et le souverain pontife ne feraient jamais une chose non seulement inopportune, mais nuisible et conduisant à l’apostasie, et même impossible puisqu’elle ne tombait pas sous leur pouvoir. Toutefois, les frères, si savants fussent-ils, succombaient en discutant avec eux et ne pouvaient ou ne savaient dissoudre la force de leurs arguments. D’autant plus troublés, ils les enfermèrent comme schismatiques, après leur avoir enlevé l’habit, les séparant des autres frères et les retenant dans certains ermitages.

Un an plus tard, ils les convoquèrent de nouveau à leur chapitre et, après trois jours de débats sans que les frères pussent réfuter véritablement leurs raisons, un frère sage nommé Benjamin, qui surpassait les autres par la prudence, la sainteté et l’ancienneté, appela à part frère Pierre de Macerata et lui dit en secret : « Mon fils, il n’est pas bon de poursuivre cette résistance verbale avec ces frères. Lorsque l’on t’appellera, dis que tu remets la solution de cette question à mon jugement et à ma conscience, et que tu crois et veux tenir en cette matière ce que je tiens et pense, car ma conscience n’est pas en désaccord avec la vôtre. » Ainsi, après trois ans, cette question fut laissée en suspens sous le couvert de leur pénitence. Mais les consciences divergentes, les études différentes et les désirs opposés demeurèrent chez les uns et les autres.

Car les uns voyaient la stabilité, la force et la permanence de l’ordre dans l’édification de maisons au cœur des villes et des bourgs, dans l’attraction des populations, dans l’obtention de sépultures, l’acceptation de testaments et de legs, dans la multiplication des livres, des étudiants et des écoles, dans l’étude des sciences, l’obtention de privilèges et autres choses semblables ; les autres, au contraire, jugeaient tout cela à l’opposé, et s’attachaient de tout cœur, d’esprit et de force à la conscience du fondateur et à la pureté de sa doctrine. Et en peu d’années, ils se multiplièrent à tel point que les autres frères commencèrent à craindre que la majorité ne se convertît à leur conscience et à leur manière de vivre, et qu’ainsi ils n’osent résister à leurs desseins et volontés, et qu’il ne fût plus facile de les ramener à leur propre projet.

Sous l’impulsion d’une telle crainte humaine et pharisienne, excitée par l’esprit malin qui, lorsque Dieu le permet, agite et secoue l’état de l’Église et s’insinue dans les cœurs, cinq ministres se réunirent secrètement et, après délibération commune, convinrent qu’il n’y avait pas de remède efficace sinon d’engager de fait une procédure contre les principaux de ces frères et de les punir pour l’exemple de tous, sans examen d’aucune enquête, comme schismatiques, corrompus par la tache d’hérésie et destructeurs de l’ordre.

Que dire de plus ? Ce qu’ils avaient impiement projeté, ils l’exécutèrent plus criminellement encore dans leur chapitre provincial suivant, et, foulant aux pieds tout ordre de droit humain et divin, ils décidèrent, déterminèrent et prononcèrent que les frères Raymond et Thomas de Tolentino — lequel maintenant, à Tana des Indes, après avoir reçu la palme du martyre avec ses compagnons, passa heureusement vers le Christ — ainsi que Pierre de Macerata et quelques autres, sans qu’aucune faute fût découverte ni spécifiquement indiquée dans les lettres de leur sentence, seraient, comme hérétiques et destructeurs de l’ordre, condamnés à une prison perpétuelle, privés de confession, des sacrements de l’Église, de l’usage de tous les livres, même du bréviaire, et finalement de sépulture ecclésiastique. Ils statuèrent et ordonnèrent par obéissance aux frères qui leur apporteraient le strict nécessaire pour la subsistance qu’ils ne leur adressent en aucune manière la parole, mais qu’ils inspectent matin et soir la prison et les chaînes avec diligence, de peur qu’ils ne puissent s’échapper par leur propre effort ou avec l’aide d’un autre frère. Et ils ajoutèrent, pour la terreur de tous, un précepte tyrannique : que si un frère osait dire que cette sentence était cruelle ou injuste, ou prononcée inconsidérément, il serait puni d’une peine semblable comme fauteur d’hérétiques et destructeur de l’ordre, soumis à la même sentence.

Il advint qu’un saint frère nommé Thomas de Castro Mili, ayant entendu cette sentence si impie, cruelle et terrible — laquelle était ordonnée d’être lue une fois par semaine à tous les frères dans leurs chapitres —, enflammé par la ferveur de l’esprit et le zèle de la vérité, répondit : « Je ne tiens pas ma vie pour plus précieuse que moi-même. Je suis certain que cette sentence est inique et injuste, faite sans crainte de Dieu ni charité, déplaisante à Dieu et à tous les saints. » Ayant fait cette confession devant tous, en vertu de la loi qui ressemblait à la loi mahométane, il fut aussitôt arrêté, privé de l’habit, chargé de lourdes chaînes de fer et enfermé dans un sombre cachot, où, traité inhumainement, il tomba malade après quelques mois. Mais plus cruels que les Sarrasins, ils fermèrent toute compassion à son égard, rejetant le commandement de la charité du Christ et exécutant littéralement le statut de cette loi impie. Lui, joyeux et rempli de Dieu, rendant grâce au milieu des angoisses du corps, rendit l’esprit. Son corps, à l’instar de celui du frère Ponce Botugati, fut jeté comme le cadavre d’une bête dans un fossé du jardin des frères et recouvert de terre, afin qu’il ne fût pas vu des séculiers.

Tels sont, ô bon Jésus, les jugements rendus contre les humbles pauvres, professeurs de ta vie et de ton Évangile, toi qui as livré volontairement ton âme pour sauver tes ennemis ; oubliant ta miséricorde et ta trop grande charité, ils osent prêcher impudemment que c’est rendre un culte à ta piété que d’infliger sciemment une offense à la nature, à la loi et à la grâce, et ils affirment qu’en dépassant les Sarrasins et les Tartares en cruauté et en férocité, ils te rendent un grand et principal service. Car, ayant renversé l’équité par l’arbitre de leur propre volonté, ils pensent pouvoir se fabriquer une règle à eux-mêmes, eux qui ont promis l’Évangile, et suivre et accomplir les pensées de leur cœur, se montrant revêtus d’un habit de sainteté et de justice pour offrir un sacrifice continuel, afin d’acquérir par leur malice et leur perversité la réputation de bonté et de droiture, et d’obtenir contre la vérité le nom de sainteté et de justice. Car établir le mensonge pour la vérité, rivaliser pour sa propre louange au lieu de celle de Dieu, et imposer aux autres, par une autorité mal présumée, des lois tirées des inventions et desseins de son propre cœur, c’est placer l’image de l’Antéchrist dans le temple de Dieu avant qu’il ne vienne, passer à sa secte avant qu’il ne prêche, et combattre pour lui avant qu’il ne s’approche.

Cependant, par la disposition bienveillante et miséricordieuse du Père des pauvres affligés, le ministre général étant décédé, frère Raymond Gaufredi, de la province de Provence, fut élu général, homme doux, pieux et ami de tous les biens. Après avoir visité plusieurs provinces de l’ordre, il vint avec soin visiter celle de la Marche où, comme c’était la coutume, le chapitre provincial réuni, après avoir corrigé bien des choses, il commença à examiner et à rechercher par quelle erreur ou superstition ou perversité sectaire ces frères avaient été corrompus pour être condamnés avec une telle sévérité.

Il lisait la sentence, mais n’y trouvait spécifiée aucune tache de crime ou d’hérésie, ni faute déterminée. Enfin, il entendit du ministre, des définisseurs du chapitre et des gardiens que ces frères n’avaient été trouvés coupables d’aucun autre crime sinon d’avoir excédé dans le zèle et l’observance de la pauvreté. Il leur répondit : « Plût à Dieu que nous tous, et tout l’ordre, fussions coupables d’un tel crime ! » Alors il ordonna aussitôt qu’on les tire des prisons et, les ayant fait venir à lui, il les accueillit avec bonté, leur parla avec affabilité, les exhorta à la vraie patience et à la persévérance dans le saint propos, et leur accorda libéralement, pour le salut de leurs âmes, toute la consolation qu’ils demandèrent.

Et comme le baron dévoué à Dieu, le roi des Arméniens Aiceton, avait demandé par ses messagers et ses lettres spéciales au ministre général susdit de lui envoyer ou de lui dépêcher des frères d’une sainte conduite et d’une vie exemplaire, par les paroles et l’exemple desquels lui-même, ainsi que les principaux de son royaume, le clergé et le peuple, pourraient être instruits, le ministre lui envoya les frères qu’il avait tirés des prisons, à savoir Ange et Thomas de Tolentino, aujourd’hui martyr, le frère Marc de Monte Luponis, le frère Pierre de Macerata et un autre Pierre, estimant sans aucun doute satisfaire pleinement aux vœux du roi en ce qui concernait lesdits frères.

Et le ministre général ne fut point trompé en cette affaire, mais il satisfit le roi au-delà de ce qu’il avait cru possible, ainsi que ses barons, les religieux et le clergé. Car ils avouaient avoir vu et reçu en eux non pas des hommes ordinaires, mais de véritables disciples du Christ et des apôtres. Combien de remerciements le roi lui-même adressa par la suite, par ses messagers et ses lettres spéciales, au ministre général pour l’envoi de si grands et tels frères auprès de lui, et par quels éloges il les exalta, cela apparut clairement à tous ceux qui étaient réunis au chapitre général à Paris. Là, lesdites lettres furent présentées et lues, afin de confondre les murmures suscités contre le ministre au chapitre, par certains envieux de la vérité, à cause de la mission des frères. Car deux grands barons et d’autres hommes de distinction avaient été envoyés auprès des rois de France et d’Angleterre, connaissant parfaitement la langue française, et ils rapportaient de vive voix au sujet de ces frères des biens plus grands encore que ne le contenaient les lettres. Par là, la bouche des murmureurs fut fermée et ils se turent. Et le ministre, rempli de joie, exulta, admirant la disposition de la providence divine, comment en un tel moment messagers et lettres s’étaient rencontrés, grâce à quoi non seulement il fut justifié devant tous, mais encore reconnu comme ayant agi saintement et très bien.

Cependant, tandis que le roi, les barons, le clergé et les religieux se réjouissaient merveilleusement des mœurs, des prédications et de la conduite des frères susdits, la renommée de leur sainteté et de leur bonne vie parvint aussi aux frères de Syrie. Ceux-ci, au lieu de s’en réjouir comme ils l’auraient dû, furent saisis d’une telle agitation de fureur et de colère, et surtout les frères du couvent d’Acre, dont le gardien était un certain frère Paul, ancien compagnon du ministre de la Marche lorsque fut prononcée cette sentence très impie, que le ministre provincial, poussé par les frères, écrivit au roi et aux barons, de sa part et de celle de tous les frères de Terre Sainte, des lettres diffamatoires, les exhortant à se garder avec la plus grande vigilance et prudence de ces frères qu’ils avaient accueillis et qu’ils proclamaient et croyaient saints, comme d’hommes pervers, séparés de l’ordre, autrefois condamnés comme schismatiques et hérétiques et condamnés à une prison perpétuelle.

Alors le roi, après avoir pris conseil avec ses sages au sujet des lettres qui lui avaient été envoyées, fit appeler les frères auprès de lui et voulut d’abord voir leurs lettres d’obédience ainsi que les lettres du ministre général. Les ayant vues, il leur remit les lettres diffamatoires qui lui avaient été envoyées par le ministre et les frères de Syrie. Après les avoir lues, ils lui exposèrent simplement le déroulement des faits. Ayant entendu leur justification, il se sentit lié à eux par une affection plus grande encore. Car la fureur des frères communs était implacable contre eux, bien que le ministre, après avoir vu et entendu les deux frères venus vers lui au sujet des lettres qu’il avait envoyées, eût reconnu sa faute et leur eût promis et montré, en parole et en acte, qu’il leur serait favorable à l’avenir. Mais les autres frères ne cessaient d’attiser la colère qu’ils avaient conçue.

Ainsi, lorsque le frère Pierre de Macerata se rendit à Chypre et fut reçu avec bonté et charité par le ministre au couvent de Nicosie, et que le ministre lui ordonna de prêcher un jour solennel aux frères, au roi et aux autres présents, lorsqu’il se rendit ensuite à Baffo, le gardien et quelques frères avec lui, méprisant l’avis et l’ordre du ministre, le retinrent et, bien qu’ils l’admissent à leur table, l’empêchaient d’entrer dans l’église, surtout pour l’office de la messe, comme s’il eût été excommunié.

Sentant donc que les frères de Syrie s’irritaient toujours davantage du séjour qu’ils prolongeaient auprès du roi, ils prirent congé de celui-ci et, le satisfaisant autant qu’ils le pouvaient, car il supportait avec grande peine leur départ, ils se séparèrent les uns des autres : les uns retournèrent vers le ministre général, les autres dans leurs provinces. Quant aux frères Pierre de Macerata et son compagnon, passant par la Marche, faibles de corps et malades, ils ne purent en aucune manière obtenir du frère Monaldo, vicaire du ministre de la Marche, de demeurer en quelque lieu de cette province jusqu’à ce qu’ils puissent se présenter au ministre général.

Entre-temps, le frère Pierre de Morrone ayant été élevé au pontificat, il plut au ministre général et à tous les principaux frères en qui l’on croyait fermement que le Christ et son esprit habitaient, et surtout au frère Conrad d’Offida, à Pierre de Monticulo, à Jacques de Todi, à Thomas de Trivio, à Conrad de Spolète et aux autres qui aspiraient à la pure observance de la règle, que le frère Pierre de Macerata et son compagnon se rendissent auprès du souverain pontife, puisqu’ils l’avaient connu familièrement avant son pontificat et qu’il avait pleine confiance en leur bonne volonté ; et qu’ils lui demandassent pour eux-mêmes et pour les autres frères qui voulaient et aimaient observer la règle, l’obédience et la permission d’accomplir leurs promesses sans les molestations et empêchements des autres qui se détournaient volontairement de l’observance fidèle et pure de la règle que saint François avait prescrite dans son testament et dans ses autres écrits.

Car le seigneur Célestin avait connu de nombreux frères saints et anciens, et il était un amant et observateur sincère et très fervent de toute pauvreté, humilité et perfection évangélique, et il aimait et vénérait d’un affect sincère tout véritable serviteur du Christ et tout ami de la perfection. Ayant entendu d’eux leur condition, leur dessein, leurs afflictions, leur désir et leur vœu, il reconnut en eux ce qu’il aimait ardemment et observait pleinement en lui-même. Il loua leur dessein et accepta leur vœu, et ordonna aux mêmes frères, frère Libérat et son compagnon, de s’appliquer à observer fidèlement et sincèrement la règle et le testament selon la volonté de saint François, et même, s’ils le pouvaient, de s’efforcer d’y ajouter encore. Et il leur dit qu’il avait toujours aimé une telle pauvreté et avait fermement résolu de l’observer avec ses frères, mais qu’il avait été contraint, par le commandement du pape et du concile, s’il voulait multiplier les frères, d’accepter des biens propres.

Et il absout le frère Liberatus de toute obéissance envers les frères et de son lien avec eux, et donna au frère Liberatus pleine autorité pour absoudre une fois les autres frères de la peine et de la faute, et lui ordonna de veiller à tous ceux qui souhaiteraient mener et observer une telle vie. Et il ordonna aux frères d’obéir au frère Liberatus comme à leur propre personne, et que, pour la paix et l’honneur des frères mineurs et de l’ordre, ils ne s’appellent pas eux-mêmes frères mineurs, mais leurs frères et pauvres ermites, et il les recommanda au seigneur Neapolione, cardinal de la Sainte Église romaine, pour qu’il soit, selon ses dires, un promoteur spontané et généreux des causes pieuses.

Après cela, les frères apprenant que le Saint-Père avait absous ces frères de leur obéissance et de leur ordre, se rendirent immédiatement, après avoir exploré le lieu où ces frères séjournaient, et engagèrent une troupe d’hommes du monde, et, en méprisant sciemment la révérence et le mandat du Saint-Père, et écartant tout respect pour la crainte, l’amour et l’honneur de Dieu, tentèrent de les capturer par la force armée, alors que le pape était encore à L’Aquila. Par conséquent, le seigneur Célestin renonçant à la papauté, il leur sembla convenable et utile de céder à la fureur des frères, et pour leur plus grande paix et salut, de se retirer vers des lieux éloignés, où ils pourraient servir librement le Seigneur sans tumulte ni scandale humain.

Entre-temps, le seigneur Célestin fut capturé dans une certaine terre appelée Bestia et conduit par Standardo, le seigneur patriarche et plusieurs autres vers le mont Saint-Angelo. Là, les frères mineurs demandèrent instamment à avoir accès à lui. Et lorsqu’ils furent introduits auprès de lui, oubliant toute modestie et douceur, ils commencèrent à proférer contre lui tant de malédictions, d’insultes et de blasphèmes que le seigneur patriarche, troublé et présent, ordonna immédiatement qu’ils se retirent et soient repoussés dehors sans délai.

Une fois expulsés, le seigneur patriarche lui demanda : « Que leur as-tu fait, à ces frères mineurs, pour qu’ils te haïssent avec une telle fureur ? ». Et lui répondit, sa réponse étant enregistrée par le frère Nicolas, maintenant archevêque de Salon, qui rapporta fréquemment sa réponse devant les cardinaux et d’autres hommes importants, à ma présence : « Je n’ai jamais fait de tort aux frères ni à leur ordre, mais les ai honorés et gratifiés comme des fils. Mais parce qu’ils devaient m’aimer, ils me dénigrent, me haïssent gratuitement et me maudissent injustement. Car il y eut dans l’ordre certains frères saints, dont je connaissais depuis longtemps, par une expérience certaine, la conversation et la vie, à qui nous avons permis de suivre parfaitement leur règle selon l’intention et les préceptes de leur père, sous notre obéissance et sans le nom des frères mineurs. Comme j’aurais voulu que cela m’arrivât avec mes frères, lorsqu’ils auraient un désir semblable et aspireraient sincèrement à une perfection semblable ».

Or, puisque le frère Conrad en Italie, comme le frère Pierre Jean au-delà des montagnes, a supporté le poids de cette tribulation, il est donc fructueux de rappeler la persévérance du frère Conrad, qui dans l’ordre était plus ancien que le frère Pierre Jean, qui partit également au temps du seigneur Clément vers le Christ et après sa mort brilla par des miracles et vécut une vie de conversation céleste, et sa constance dans l’adversité et sa persévérance dans le bien sera profitable à tous ceux qui aiment servir le Christ parfaitement.

Ici, appelé miraculeusement du monde et instruit par l’onction de l’esprit du Christ, il vécut entièrement pour le Christ et sa foi. Et ainsi, suivant cordialement les pas de saint François, il s’y conforma totalement dans ses mœurs, que tous les compagnons de saint François, le voyant, affirmaient voir en lui comme un autre François. Pendant cinquante-cinq ans et plus, ne possédant qu’une seule tunique faite d’un vieux tissu grossier, réparée à partir de sacs et d’autres pièces, marchant toujours pieds nus, il ne voulut jamais posséder autre chose que cette tunique et sa corde. La terre nue servait de lit, recouverte d’une peau, d’une planche ou d’un matelas de fortune ; il ne cessait jamais de prier, veiller et jeûner continuellement, observant toutes les quarante jours — c’est-à-dire l’Épiphanie, les apôtres, le Seigneur et les anges —, dévot selon l’exemple de saint François et autant que possible séparé de toute conversation et tumulte, il jeûnait.

Dans sa jeunesse, prévenu par de grandes grâces de Dieu, il fut souvent trouvé en l’air, soulevé du corps au-dessus de la terre, pendant qu’il priait, comme je l’ai souvent entendu de ceux qui l’avaient vu s’élever et être transporté. Les frères Jean de Parme et Pierre Jean avaient pour lui un tel respect qu’ils désiraient l’entendre parler plutôt que de parler eux-mêmes en sa présence. Car aux frères mis en persécution et tribulation, qu’il avait engendrés par l’exemple de sa vie et par des paroles pures et une doctrine fidèle en Christ, lorsque lui-même leur imposait des épreuves plus lourdes et leur parlait des mœurs des frères ou des difficultés de l’ordre, ils percevaient ces choses comme plus sévères que la réalité, retenus et liés par quelque vertu ou révérence envers lui, et n’osaient en aucune manière le toucher ou lui nuire.

Enfin, succédant au frère Jean de Murro dans la charge du frère Raymond Gaufredi et poursuivant sévèrement les disciples du frère Pierre ou le défendant d’une manière ou d’une autre, le frère Conrad de Offida l’accusa de nombreuses et graves choses, que d’autres frères émules avaient attestées par écrit et par témoins. Principalement, qu’il louait et conseillait le respect plus strict de la règle pour améliorer l’ordre ; qu’il affirmait que les frères ne respectaient ni les déclarations ni la règle, et qu’ils entravaient ceux qui voulaient l’observer autant qu’ils pouvaient ; qu’il louait et prêchait un autre ordre, qui était le véritable ordre des frères mineurs ; qu’il leur avait donné un ministre ; et beaucoup d’autres choses similaires, dont le général fut très troublé.

Et lorsqu’il l’appela à lui, il lui lut d’abord tout ce que les frères disaient de lui et confirmaient, puis, avec une grande intensité, montrant une douleur vive dans le cœur à cause des actions du frère Conrad, lui dit : « Comme tu as déchiré mon cœur, à peine puis-je m’empêcher de déchirer et lacérer tous mes vêtements devant toi ». Voyant que le frère Conrad était profondément troublé, il le calma par une prière cordiale à Christ, en peu de mots humbles et simples, de sorte que toute amertume conçue contre lui disparut et que l’amour et la révérence envers lui croissaient, et dorénavant, jusqu’à la mort du frère Conrad, il le fit souvent appeler à lui et prenait une grande consolation à le voir et à entendre ses paroles.

Il s’assura, avec le frère Jacques de Monte et Thomas de Tolentino, d’obtenir la permission du frère Jean avec douze compagnons, qu’ils pourraient choisir et juger aptes, d’aller parmi les infidèles, de telle sorte que le frère Jacques de Monte, homme admirable par sa pureté et sa sainteté, soit le vicaire du frère Jean, ministre général, dans les parties de l’Orient.

En effet, ces frères avaient entendu parler des diverses tribulations et perplexités endurées par les frères qui étaient allés dans les régions de l’Achaïe et de la Thessalie au temps de la renonciation du seigneur Célestin. Ils avaient l’intention de les conduire avec eux dans les terres des infidèles et d’y observer la règle avec toute pureté, selon la grâce que le Très-Haut leur fournirait, et ainsi les délivrer des perplexités et vexations, et fortifier leur société par le réconfort spirituel et l’aide dans ces régions des nations infidèles où ils se rendaient.

La tribulation et la perplexité que subissaient le frère Liberatus et ses compagnons, et dont le frère Jacques et Thomas et leurs compagnons s’efforçaient, par véritable charité, de les libérer, étaient telles. Car le frère Conrad, retenu par je ne sais quel oracle, resta avec son compagnon et ne traversa pas avec eux. Or, lorsqu’ils furent sur une petite île, convenable au culte divin, où le frère Liberatus et ses compagnons avaient déjà séjourné deux ans et jouissaient d’une tranquillité spirituelle non négligeable dans le Seigneur, la réputation de leur sainteté, de véritables serviteurs du Christ, se répandit jusqu’à beaucoup.

Mais les frères mineurs, qui résidaient dans ces régions, ayant entendu parler des manières de converser et de la réputation des marchands et des marins, ainsi que d’autres qui venaient parfois sur l’île pour se divertir ou par dévotion, crurent que le nom de sainteté leur avait été enlevé par vol ou rapine et commencèrent à en être peinés. Ils ne se préoccupent pas de vérifier la vérité, mais pour réconforter les petits, que l’envie tue, ils inventent de leur propre cœur des mensonges, et auprès des évêques et des barons de cette région, avec des accusations diffamatoires, ils les accusent d’appartenir à la secte des Manichéens : « C’est pourquoi – disent-ils – ils ne mangent pas de viande, ne boivent pas de vin et habitent loin des hommes, car ils refusent d’assister à la messe, ne croient pas au sacrement de l’autel, ne considèrent pas le pape comme pape et l’Église comme Église ». Et beaucoup d’autres semblables, comme l’envie enseignait les pires et les plus justes maux à tous.

Mais les évêques et les seigneurs, ayant entendu les paroles et les diffamations des frères, bien qu’ils ne crussent pas à leurs mots, commencèrent à craindre. Et, voulant s’informer à leur sujet, ils envoyèrent prudemment des hommes intelligents à l’île une première et une seconde fois, qui prirent du temps et examinèrent avec la plus grande diligence tout ce qui s’y passait. Ceux-ci, voyant comment les messes étaient célébrées avec dévotion et respect, faisant mémoire pour le souverain pontife et pour l’Église dans leurs messes quotidiennes, et comment ils récitaient les heures canoniales avec soin et attention, comprirent que les propos des frères provenaient de l’envie et de fausses suspicions. Et, rentrant auprès de leurs seigneurs, ils rapportaient ce qu’ils avaient vu, louant par des éloges les mœurs et la conduite des frères.

C’est pourquoi les princes et les évêques voulurent que les messes fussent chantées publiquement devant le clergé et le peuple pour la purification de l’infamie qui leur avait été imputée, et que la foi catholique fût prêchée au peuple. Et les évêques leur ordonnèrent, lorsqu’ils déjeunaient avec eux, de boire du vin et de manger de la viande et de consommer tout ce qui leur était présenté. Et quand ils exécutèrent ces ordres avec respect, ils leur expliquèrent alors la raison de ces prescriptions.

Les frères, troublés par ce qui s’était passé, ressentirent tour à tour joie et allégresse, puis tristesse, amertume et une colère implacable. Et ayant examiné la vérité de leur situation, ils décidèrent de se présenter à la présence du souverain pontife et de le supplier de mettre fin aux diffamations et aux accusations portées contre eux, afin qu’il ne fût pas forcé, volontairement ou malgré lui, de prononcer une sentence contre eux comme contre des hérétiques.

À cette époque, les frères avaient auprès d’eux le seigneur Jean de Murro, qui avait été leur ministre général, et qui était un promoteur spontané de tout ce qu’ils demandaient. Avec son soutien, ils se présentèrent à la présence du souverain pontife et furent d’abord interrogés sur la manière dont « certains apostats de notre ordre étaient venus dans la province d’Achaïe, et en raison de leur mode de vie singulier, de leur vie austère et de la licence qu’ils disaient avoir du seigneur Célestin, ils attiraient à eux tant de princes et tout le clergé, que nous ne pouvions rendre justice ni avoir de compte à leur sujet ».

Le pape, le seigneur Boniface VIII, répondit, selon ce que rapportèrent les hommes dignes de foi présents : « Laissez-les servir Dieu, car ils font mieux que vous ne pourriez le faire ». Alors, les frères, revenant à leur habitude de mensonge, et n’ayant aucune crainte de présenter leurs faussetés devant un si grand personnage, dirent : « Saint Père, ceux que votre sainteté nous recommande sont des hérétiques et des schismatiques et dans toute cette terre, ils prêchent et diffusent que vous n’êtes pas pape et que l’autorité n’est pas dans l’Église », et d’autres propos semblables, capables de troubler son esprit. Trompé par ces mensonges, il donna son assentiment à leur demande et ordonna que des lettres fussent rédigées conformément à leur requête. Dans ces lettres, il nomma trois prélats pour exécuter leur punition : le seigneur Pierre, patriarche de Constantinople, et deux archevêques, d’Athènes et de Patras.

Le patriarche, prenant du temps à Venise, et les deux archevêques, auxquels avait été confiée l’exécution complète des lettres papales pour punir les frères, se présentèrent. Thèbe, homme érudit, ayant vu les lettres et les frères envoyés, dit : « Je ne pense pas que de telles lettres aient été émises injustement en nos jours par la curie romaine ». Et saisissant l’occasion, il parla avec le seigneur Thomas de Sola, dont était l’île où résidaient les frères, et lui demanda de repousser les frères de cette île et de notifier le contenu des lettres du pape au frère Liberato et à ses compagnons sans retard. Ayant entendu cela, les frères essayèrent une première et une seconde fois de se présenter au seigneur Thèbe ; mais celui-ci, guidé par sa conscience, détourna son visage et par ses familiers leur interdit secrètement de se montrer devant lui. Et de nouveau, parlant avec le seigneur Sola, il lui ordonna sous peine d’excommunication de chasser les frères de son territoire aussi rapidement que possible.

Quant à l’archevêque de Patras, parent du pape, conscient du mode d’obtention des lettres, refusa catégoriquement de les recevoir, mais en raison de leur obtention, il éprouva un grand mécontentement envers les frères qui les avaient ainsi procurées.

Que dire de plus ? Les frères furent forcés de quitter la terre des Latins pendant la famine, quand les riches étaient opprimés par le manque de ressources, et n’ayant rien, ils errèrent et se rendirent auprès des peuples qui les évitaient comme hérétiques. Après presque deux ans de labeurs, de grandes privations et de détresse, le seigneur patriarche revint de Venise à Negroponte. Les frères, le rejoignant, pour faire court, les excommunièrent une première et une seconde fois. Les lettres d’excommunication furent lues par ordre du patriarche, et ils furent publiquement excommuniés avec le son des cloches, tandis que les frères, en tant que procureurs, couraient ici et là pour rendre publique la sentence du patriarche. Mais par jugement divin, plus ils montraient de force dans leurs volontés contre les absents, plus ils provoquaient la désapprobation des seigneurs et de tous ceux qui avaient quelque autorité.

À la suite de cela, après les tentatives impies et le procès susmentionnés, les frères mentionnés plus haut, c’est-à-dire le frère Jacques de Monte et ses compagnons, qui étaient déjà arrivés à Thèbes et à Negroponte, furent invités à œuvrer pour la paix des frères de cette province et à s’approcher de ceux qu’ils avaient excommuniés sur ordre du patriarche. Le seigneur, après la sentence d’excommunication, ayant été retiré de cette vie peu de jours après, permit de traiter avec eux et de trouver un moyen d’unité et de concorde, pour étouffer les scandales causés par leur persécution et restaurer l’ordre par la prudence et la charité.

Les frères Jacques et ses compagnons vinrent aux requêtes des frères, et furent reçus comme si un ange du ciel était venu, le saint vieillard et sa communauté les accueillant. Ils se réjouirent à la table et dans l’hospitalité de la pauvreté, et célébrèrent d’avoir trouvé des compagnons de même dessein. Des messagers furent rapidement envoyés au seigneur Jean de Murro, gouvernant alors l’ordre par autorité du souverain pontife, avec les lettres de son vicaire, frère Jacques, et avec les lettres des ministres et des frères de la province de Rome, suppliante et concernant les frères précités. Tous ensemble suppliaient sa paternité de permettre que le frère Jacques puisse emmener avec lui le frère Liberato et ses compagnons sous son obédience dans les terres des infidèles, ce qui aurait permis une grande paix dans la province et une édification considérable du peuple, du clergé et de l’ordre.

À cela faire, ni par les lettres qui lui avaient été envoyées, ni par l’insistance de prières de son frère Conrad et de son frère Thaddée, ses compagnons, que le seigneur Jean aimait presque plus que tous les hommes du monde, il ne put être incliné. Mais il envoya des lettres à son vicaire contenant le contraire. Le frère Thaddée, pour sa part, suggérait dans ses lettres que ce bien ne devait en aucun cas être abandonné en raison de la décision du seigneur cardinal.

Omettant donc le conseil du frère Thaddée, il parut convenable au frère Libératus et aux compagnons du seigneur pape d’aller à sa présence, et de montrer leur obéissance à l’Église et au souverain pontife par tous leurs actes et paroles, et de confier à Dieu le soin des corps et des âmes dans leurs bienfaits, et sous prétexte de discernement, de ne plus fuir la face des poursuivants pour obtenir un remède, mais au contraire de se présenter courageusement à ceux qui les poursuivaient.

Bientôt cependant, comme il fut fait connaître au frère Consalvus, ministre général, jusqu’à quel point il daignerait permettre que le frère Jacques pût conduire avec lui le frère Libératus et ses compagnons sous son obéissance dans les terres des infidèles, par son autorité et son assentiment, étant donné qu’une grande paix naîtrait de cette concession parmi les frères de cette province et qu’il en résulterait non seulement un grand édification pour le peuple et le clergé, mais aussi une utilité pour l’ordre.

À cela faire, ni par les lettres qui lui avaient été envoyées, ni par l’insistance de prières de son frère Conrad et de son frère Thaddée, ses compagnons, que le seigneur Jean aimait presque plus que tous les hommes du monde, il ne put être incliné. Mais il envoya des lettres à son vicaire contenant le contraire. Le frère Thaddée, pour sa part, suggérait dans ses lettres que ce bien ne devait en aucun cas être abandonné en raison de la décision du seigneur cardinal.

Omettant donc le conseil du frère Thaddée, il parut convenable au frère Libératus et aux compagnons du seigneur pape d’aller à sa présence, et de montrer leur obéissance à l’Église et au souverain pontife par tous leurs actes et paroles, et de confier à Dieu le soin des corps et des âmes dans leurs bienfaits, et sous prétexte de discernement, de ne plus fuir la face des poursuivants pour obtenir un remède, mais au contraire de se présenter courageusement à ceux qui les poursuivaient.

Bientôt cependant, comme il fut fait connaître au frère Consalvus, ministre général, que le frère Libératus était retourné avec ses compagnons et se trouvait dans certains ermitages dans les parties du Royaume, muni des lettres de la sentence papale et de l’excommunication du seigneur patriarche, il s’approcha de l’illustre roi Charles de Sicile et fit obtenir de lui des lettres efficaces contre les dits frères. Et le frère Thomas d’Aversa, inquisiteur des hérétiques, appelé par le roi à la demande du ministre général, et envoyé par mandat royal pour mener l’inquisition sur les dits frères et sur d’autres, commença, avec le frère Libératus et ses compagnons, l’exercice de son office d’inquisition dans le château de Fresolon, diocèse de Trévise. Ce frère Libératus, à la veille de la Pentecôte, avec treize compagnons, se présenta spontanément à cet inquisiteur, prêt à rendre compte de ce qui était en lui et chez ses compagnons selon la foi catholique.

Ayant donc mené l’inquisition avec toute diligence, l’inquisiteur leur dit : « Je vais quitter ce village, et je ne vous oblige pas à venir avec moi ; cependant, sachez que votre tribulation sera plus grande si vous restez, et moindre si vous venez avec moi ». Et, se tournant vers le frère Libératus, il dit : « On ne pourrait exprimer par des mots combien les frères mineurs ont conçu de haine contre toi ; et si j’avais voulu te vendre, jamais la chair d’aucun animal n’aurait été si chère sur le marché ».

Après quelques jours, l’inquisiteur, s’éloignant avec sa famille et son compagnon, traversait ce désert où le frère Libératus séjournait avec ses compagnons. Et voici que soudain un vent tumultueux, des éclairs et de grands tonnerres éclatent, et la foudre tombe du ciel près du cheval de l’inquisiteur. Celui-ci s’arrêta et, se tournant vers le frère Libératus et ses compagnons, dit : « Frère Libératus, je suis certain de ta foi et de celle de tes compagnons, et je ne vous mènerai pas. Voici votre lieu proche : si vous le voulez, retournez-y. Car j’ai pensé à votre moindre tribulation en vous conseillant de venir avec moi ». Le frère Libératus répondit : « J’ai décidé de ne pas m’écarter de votre conseil ».

Lorsque l’inquisiteur Thianus fut arrivé avec eux, il subit d’innombrables persécutions de la part des frères, qui demandaient instamment le frère Libératus comme leur apostat, tantôt par prières, tantôt par argent et parfois par menaces. Le frère Libératus, bien que fortement ébranlé par leurs assauts, resta ferme dans sa résolution. Et, désirant protéger le frère Libératus des intrigues des frères, il lui parla secrètement un certain soir, après le coucher du soleil, disant : « Veille à ne pas rester dans ce Royaume, mais pars cette nuit par les chemins les plus secrets que tu peux. Et prends soin d’obtenir de la Curie romaine ou de quelque cardinal des lettres de recommandation, si tu veux prolonger ton séjour dans le Royaume, car, avec ces lettres, tant que je serai inquisiteur, je te défendrai contre tous ».

Le frère Libératus fit donc selon le conseil de l’inquisiteur, et, ayant pris un de ses compagnons, se hâta d’atteindre le lieu de la Curie romaine ; mais, gravement malade en route, il resta à Viterbe, dans le lieu des Arméniens, inconnu de tous pendant plusieurs mois. Et après deux ans, dans l’ermitage de Saint-Angelo de Vena, l’homme angélique mourut. D’autres frères, s’écartant du chemin droit pour faire connaître leur départ du Royaume à leurs compagnons, tardèrent quelques jours dans le Royaume.

L’inquisiteur, étant revenu à Naples, par quelles raisons ou causes ou motivations, je l’ignore ; mais immédiatement après six jours environ, par son courrier, il envoya des lettres de pieuse fraude – si toutefois on peut appeler pieux ce qui trompe les pieux et tue les âmes de ceux qui les envoient – dans lesquelles il confessa qu’il n’avait pas bien fait de perdre le frère Libératus et ses compagnons, et qu’à l’avenir il prendrait soin d’eux comme un père, demandant à ceux qui étaient restés des compagnons du frère Libératus de ne pas s’éloigner, mais d’envoyer leurs lettres au frère Libératus et à ceux à qui il avait ordonné de quitter le Royaume, afin qu’ils reviennent aussi vite que possible, car son intention était de recommander ces hommes fidèles et catholiques tant au clergé qu’au peuple, et de prendre soin d’eux de manière à ce qu’ils ne puissent plus être perturbés dans le service de Dieu par aucune nuisance.

Ils obéirent aux lettres de l’inquisiteur, et ayant envoyé des messagers avec des rumeurs de fraude, tous les compagnons du frère Libératus qui se hâtaient de quitter le Royaume le firent conformément au mandat qui leur avait été donné. Et voici, l’inquisiteur revint avec une cohorte d’hommes impies, et ayant d’abord convoqué les compagnons qu’il avait envoyés du frère Libératus dans le château de Fresolon, les loua lors de sa première prédication au peuple, et par ces mêmes frères rassembla beaucoup d’autres qui servaient le Seigneur en divers lieux, jusqu’au nombre de quarante-deux frères.

Quand ils furent réunis, et qu’il eut déjà pleinement confirmé auprès d’eux que le frère Libératus ne pouvait être retrouvé, il fit à nouveau un discours devant leur peuple, exprimant ce qu’il portait dans son cœur, avec une fureur extrême et un ton de menaces tonitruantes, dénonçant tous les hérétiques qu’il avait lui-même rassemblés, et déclarant que les hommes de ce château, nourriciers, partisans et défenseurs des hérétiques, avaient mis en danger leurs personnes et leurs biens. Ensuite, il ordonna que tous soient capturés et, sous certaines peines pour que nul ne puisse s’échapper, surveillés avec la plus grande diligence. Et dès lors, il se tourna avec une telle fureur et animosité vers l’extorsion d’argent aux clercs, laïcs et moines, sous le prétexte de l’office de l’inquisition, si effrontément qu’il paraissait plus agi par un esprit maléfique que guidé par le sens ou le jugement humain. Car il enferma le fils d’un certain soldat, prieur de saint Onuphre, dans les tours du château de Capoue, et un autre archiprêtre, l’accusant auprès du prieur d’avoir murmuré contre le pape Boniface, et l’archiprêtre d’avoir accueilli le frère Libératus et ses compagnons. Il commit de nombreux autres actes semblables, cruels et très impies, qui nécessiteraient un volumineux traité pour en rendre compte.

En effet, ayant déposé toute modestie et toute honnêteté morale, il avait détourné toute l’autorité et le pouvoir de son office vers la cruauté et l’extorsion d’argent, foulant aux pieds toute conscience, et agissant sans aucune honte. De plus, s’embourbant dans le mensonge, il écrivit par un messager spécial au seigneur roi et aux autres princes, lettres dans lesquelles il affirmait avoir capturé quarante hérétiques de la secte des Dulcinistes, de nation lombarde, qui étaient entrés dans le royaume pour y répandre le poison de leur erreur. Quand le seigneur Andreas de Sernio eut lu ces lettres, il convoqua deux frères parmi les compagnons du frère Libératus, qui étaient venus à lui et lui avaient notifié le déroulement de l’inquisition, et leur dit : « Y avait-il avec vous un frère lombard ? » Ils répondirent : « Seigneur, non, et l’inquisiteur n’a détenu personne né en Lombardie, sauf un certain frère apôtre, qu’il trouva par hasard en voyage et captura. »

Alors le seigneur Andreas écrivit à l’inquisiteur que, d’après des personnes dignes de foi, il avait appris qu’il n’y avait aucun Lombard parmi tous ceux qu’il avait capturés, sauf un seul ; il l’exhortait donc à respecter la dignité de son office, à traiter l’ami principal avec vérité dans son exécution, sans quoi, disait-il, ni les jugements humains ni les jugements divins ne pourraient être rendus justement. L’inquisiteur lut les lettres du seigneur Andreas et, rempli d’une colère extrême, pour se venger des pauvres qu’il avait capturés, auxquels ledit seigneur avait assigné un lieu, transforma toute son indignation et sa colère en une fureur déchaînée.

Et il ordonna aux hommes de ce château, qui aimaient cordialement ces frères pauvres, de les représenter devant lui dans la ville de Trévise après tant de jours, sous peine de lourdes amendes. Les ayant amenés à la date fixée, il fit les enfermer dans une vieille citerne. Il les fit y retenir pendant cinq jours, comme enfermés dans un cercueil sans ouverture, ne leur donnant aucun accès pour quelque besoin corporel que ce soit.

Après ces cinq jours, un nouveau Dacien préparait rapidement un lieu dans la ville pour les faire torturer par ses bourreaux.

Mais voyant que l’évêque et les principaux citoyens supportaient mal ce spectacle dans leurs yeux à propos de telles personnes, il changea de plan, et, passant par Bojan, il monta à la Roche de Maginulph, lieu isolé et propice aux maléfices, dirigé par un maître parfaitement conforme à la malice et à la perversité de son cœur. Là, après les avoir traînés, affamés, enchaînés et épuisés par le voyage, il les fit enfermer sous une garde stricte. Et le lendemain, entrant auprès d’eux, il s’adressa à eux, les tenant sous serment terrible : « Puisque vous ne me confesserez pas que vous êtes hérétiques, que Dieu me fasse faire ceci et cela si je ne vous tue tous en ce lieu, sous diverses supplices et tortures. Mais si vous vous confessez selon ce que je demande, que vous soyez ou ayez été en quelque erreur, je vous permettrai immédiatement de partir libres, après une pénitence légère. »

Et comme les frères lui dirent qu’ils ne devaient pas avouer ce qui n’était pas vrai, et qu’ils ne pouvaient le faire sans mettre leur âme en danger et offenser Dieu, l’inquisiteur, furieux, ordonna à l’un d’eux, qui semblait animé d’un esprit plus fervent et était prêtre, d’être soumis aux tortures. Entrant dans la maison avec ses assistants, il fit attacher les mains derrière le dos du prisonnier, fixer une poulie à la poutre la plus haute, le soulever dans les airs et lâcher brusquement la corde, pour que, brisé par l’intensité de la douleur, il avoue avoir été hérétique.

Après de nombreuses élévations et lâchages brusques, ils lui demandèrent s’il avouait être ou avoir été hérétique. Il leur répondit : « J’ai toujours été et je suis un chrétien fidèle et catholique, et si je vous disais autre chose, ne me croyez pas, car ce serait sous la torture. Et ceci soit ma confession perpétuelle : ce que je dis maintenant est vrai, et tout autre mensonge aurait été extorqué par la torture. » Alors l’inquisiteur, enragé, ordonna qu’on lui retire la tunique et qu’on le plonge dans de l’eau froide, qu’on lui attache une pierre aux pieds, qu’on le soulève et le retienne en hauteur, puis qu’on le lâche brusquement, et qu’on lui frappe les tibias avec des roseaux pointus comme des épées, le relevant encore et encore, jusqu’à la treizième élévation où la corde se rompit. Il tomba alors de haut, avec la pierre attachée aux pieds, et, devant les yeux des fidèles, demi-vivant et tout brisé, il fut relevé par les serviteurs perfides et jeté dans un fumier.

Car à un point tel, étant un homme sage et né d’une noble lignée, il en était venu à la folie, qu’agitant de ses propres mains, il menaçait d’infliger des tourments. Car lorsqu’un certain de ses frères, destiné au supplice, se recommandait pieusement à Christ, troublé par une fureur insensée, il le frappa si fortement au poing sur l’oreille et le cou qu’il le projeta, comme une balle, ici et là sur le sol, et pendant de nombreux jours il porta la douleur à la tête et au cou de ce coup, avec un bourdonnement aux oreilles. Un autre, il fit tordre à ses yeux seulement, avec une corde, sur la tête, jusqu’à ce que les os du crâne se brisent sous la torsion et qu’ils le laissèrent tomber comme mort.

Il trouva deux enfants parmi eux, dont l’un, tenant avec lui pour le repas, tourmenté auparavant par la faim, ayant été enivré de vin pur, et ne sachant pas ce qu’il affirmait ou niait, il extorqua un témoignage selon lequel ces frères étaient des hérétiques qu’il détenait. L’autre enfant, nu sur l’échelle, il fit lever et, de sa propre main, brandissait une lance vers sa poitrine en disant : « Par cette lance, je te transpercerai immédiatement, à moins que tu ne confesses que tous ceux que je tiens ici sont des hérétiques ». Et il le fit souffrir ainsi jusqu’à ce que l’enfant consentît à ce qu’on écrive que ceux-ci étaient des hérétiques. Et quand de ces deux enfants il eut finalement obtenu ce mot : « Nous t’avons dit que nous sommes fidèles et nous disons : écris ce que tu veux », désormais rassasié de leurs tourments, il laissa le frère Vincent, qu’il avait d’abord fait torturer, comme mort. Mais certains autres, qui étaient du Royaume et connus de tous, et dont il ne pouvait extorquer le témoignage ni directement ni indirectement, il les fit battre publiquement avec des fouets, dépouillés de leurs vêtements, et leur ordonna de retourner chez eux. Et pour plus de pompe et d’opprobre envers les serviteurs de Dieu, qu’il faisait traîner liés, parfois devant lui, parfois derrière lui. Il ordonna de conduire certaines vierges et femmes pénitentes jusqu’à Sernia, comme si elles étaient hérétiques. Comme il n’avait pu, par aucune menace ou souffrance, les faire confesser à leur sujet ou à celui d’autrui qu’elles étaient hérétiques, il les renvoya publiquement flagellées chez elles.

Mais à une certaine occasion, il avait laissé partir un certain compagnon du frère Liberatus, nommé frère Thomas, ailleurs ; quand il l’eut rejoint avec d’autres et qu’il eut entendu d’eux comment ils avaient permis à l’inquisiteur d’écrire ce qu’il voulait, protestant et disant qu’ils étaient catholiques, il dit avec un fort élan de l’esprit : « Vous avez nié Christ et sa vérité, et vous vous êtes tués vous-mêmes ainsi que tous vos compagnons, en accusant des catholiques d’être hérétiques, et Dieu ne vous fera jamais miséricorde à moins que vous ne rétractiez publiquement ce que vous avez dit, et que vous ne disiez à l’inquisiteur que, craignant sa volonté impie, vous avez parlé ainsi, voulant le retenir dans sa fureur, afin qu’il ne vous tue pas. Mais maintenant dites-lui hardiment que, s’il aime être meurtrier de vos corps, qu’il accomplisse son désir sur vos corps, car vos âmes, lui, ne les livrera pas au diable par votre confession ».

Le lendemain, quand l’inquisiteur vint à eux, tous protestèrent ensemble « qu’en aucune façon dans notre esprit ou notre langue, il n’y avait telle confession que nous étions hérétiques, mais nous avons dit, comme il est vrai : nous sommes catholiques, écris ce que tu veux, car en ce lieu désert tu avais décidé de nous tuer tous. Par ces mots, indiquant plutôt ta volonté que notre confession, nous t’avons retardé dans notre meurtre. Mais maintenant tue, comme il te plaît. Nous confessons et affirmons tous cette vérité sur nous et nos compagnons, que dans les yeux de Dieu et dans nos consciences est, et que nous sommes certains qu’elle est dans ta conscience : que nous sommes véritablement fidèles, que nous l’avons toujours été et le serons jusqu’à la fin, et la foi que tient et enseigne la sainte Église romaine, nous la croyons, l’avons crue et la croirons jusqu’à la mort ; et écris que nous confessons maintenant et que nous avons confessé alors, et nous rétractons ce que nous t’avons dit mal à propos de nous à l’époque : écris ce que tu veux ».

Ayant entendu cela, il se tourna vers le frère Thomas et dit : « C’est ta prédication, frère Thomas, mais je ferai lacérer ta chair et tes os de telle sorte que ton orgueil et ton audace n’auront ni pouvoir ni force pour enseigner et parler ainsi ». Et il ordonna qu’il soit saisi et solidement lié avec des chaînes, séparé des autres.

Et quand il ordonna qu’il fût tourmenté par divers supplices, le châtelain du roi, qui avait assisté à ces paroles et dont l’inquisiteur avait été troublé, dit : « Par mon corps, une telle justice ne se fera pas dans ce château, que des hommes qui ont la foi catholique et la confessent soient torturés pour la nier ». Et, craignant que la vérité des faits ne parvînt aux oreilles du roi, il renonça à son dessein malfaisant et ne présuma plus de tourmenter par de tels supplices, ni de faire une quelconque inquisition sur eux, mais depuis la vigile de la Pentecôte jusqu’à la nativité du Seigneur, soit environ cinq mois, il les affligea et tourmenta de multiples manières, si bien que plusieurs d’entre eux, de ceux qui avaient souffert en prison et en dehors, moururent.

L’inquisiteur, cependant, cette semaine où il devait prononcer la sentence finale, commença à s’affaiblir, au point qu’un autre le signala, à savoir que les nus et ligotés, d’abord conduits par les rues de la ville de Naples, sous la voix du crieur, furent flagellés et après la flagellation, marqués de la croix, furent expulsés du Royaume ; aucun d’eux, dans leur jugement, n’ayant été corrigé ou averti par l’inquisiteur pour quelque péché ou erreur de parole ou d’action, dont ils devaient se garder à l’avenir.

Dieu, cependant, ne retarda pas de disperser les os de celui qui avait traité si cruellement et si terriblement ses fidèles pauvres, mais brisa aussi ses dents et ses molaires dans sa bouche. Et, reconnaissant qu’il était appelé au terrible jugement, et revenant sur les maux qu’il avait faits, il ordonna au prieur de restituer à l’archiprêtre et à d’autres la part d’argent qu’il leur avait injustement prise, avec une grave infamie et un préjudice pour les personnes. Car il n’avait pas d’où tout restituer, et entouré par les douleurs de la mort, il soupirait anxieusement dans son lit d’amertume en disant : « Bien, je rends une partie de l’argent d’autrui, selon ce que j’ai ; mais que dirai-je au Seigneur, que j’ai opprimé si injustement et si perfidement les meilleurs serviteurs que j’ai vus dans ma vie, que j’ai diffamés mensongèrement, traités cruellement et jugés injustement ? »

Et en cela, hélas, il ne fit pas promptement sa confession, mais avec des mots, comme désespéré, il se présenta pour écouter le jugement et la sentence du plus juste juge, le Christ, abandonnant également les esprits incertains de tous ceux qui l’assistaient, meurtris à la fois par le souci de leur salut et par la douleur. Il s’approcha du Christ, qu’il avait perfidement saisi dans ses pauvres, cherchant à plaire aux hommes qu’il n’aimait pas, c’est-à-dire aux frères mineurs qu’il avait toujours attaqués, et il avait subi une pression non négligeable de la part du seigneur Nicolas III à ce propos. Et le Christ, qu’il avait saisi, par divers supplices, dans le jugement spécifié de leurs erreurs, ni l’inquisiteur lui-même ne fut corrigé ou averti de quelque péché ou erreur de parole ou d’action dont il aurait dû se garder à l’avenir.

Dieu ne retarda pas de disperser les os de celui qui avait traité ses fidèles pauvres avec tant de cruauté et d’horreur, et il brisa aussi ses dents dans sa bouche et ses molaires. Et reconnaissant qu’il était appelé à la terrible sentence du jugement, repensant aux maux qu’il avait commis, il ordonna au prieur de restituer à l’archiprêtre et aux autres la part d’argent qu’il leur avait injustement arrachée, avec leur grave infamie et au détriment des personnes. Car il n’avait pas de quoi tout restituer, et entouré des douleurs de la mort, anxieux dans son lit, il soupirait de son amertume en disant : « Je fais bien de restituer certaines parties d’argent appartenant à autrui, autant que je le peux ; mais que dirai-je au Seigneur, puisque j’ai oppressé si injustement, diffamé mensongèrement, traité cruellement et jugé injustement les meilleurs serviteurs que j’ai vus de ma vie, uniquement par la perversité de ma volonté ? »

Et en cela, hélas, il ne fit pas promptement sa confession, mais avec des mots, comme désespéré, il se présenta pour écouter le jugement et la sentence du plus juste juge, le Christ, abandonnant également les esprits incertains de tous ceux qui l’assistaient, meurtris à la fois par le souci de leur salut et par la douleur. Il s’approcha du Christ, qu’il avait perfidement saisi dans ses pauvres, cherchant à plaire aux hommes qu’il n’aimait pas, c’est-à-dire aux frères mineurs qu’il avait toujours attaqués, et il avait subi une pression non négligeable de la part du seigneur Nicolas III à ce propos. Et le Christ, qu’il avait saisi, par divers supplices crucifiants, cherchant d’une manière nouvelle, insolite et trop criminelle, à ériger dans le temple des corps et des âmes de ses serviteurs un idole de mensonge, renversant la fonction de l’inquisition, il devint le destructeur d’âmes inquisiteur, et sous le nom de Christ, le prédicateur véritable de l’Antéchrist. Et celui qui, sous prétexte de légation pour le Christ, persécutait sciemment le Christ en ses serviteurs ; surpassant en malice et méchanceté Juifs et Païens, car les Juifs, s’ils avaient reconnu le Christ, seigneur de gloire, avec certitude, ne l’auraient jamais crucifié, selon le témoignage de l’Apôtre. Les rois païens, eux, vénéraient les démons dans leurs idoles comme de vrais dieux et croyaient légitimement combattre les chrétiens comme des hommes orgueilleux et imprégnés de superstition magique.

Cet inquisiteur, cependant, persécuta sciemment les vrais chrétiens catholiques, étant lui-même catholique et chrétien, et par les tourments cherchait à ce que des hommes innocents et fidèles renient la foi du Christ qu’ils avaient, et confessent mensongèrement certaines hérésies du diable et adorent le diable dans l’hérésie. Ainsi sa fin fut justement la plus amère et soudaine, car il avait provoqué Dieu à la colère avec une grande amertume. Et c’est pourquoi il fut retiré de façon amère et quasi subite, car dans son jugement, le Christ Jésus présagea le jugement de tous ses semblables. Qui, tel un voleur dans la nuit, quand les hommes dorment dans leurs faussetés et perversités, survient et, par la mort, divise les égarés et met leur part avec les hypocrites.

Bien qu’un certain terme particulier soit survenu à la mort du saint homme Pierre Jean, et dans la déposition du célèbre frère Raymond Geoffroy de la fonction de général, et dans la renonciation et la mort du seigneur pape Célestin, la cinquième tribulation de l’ordre ait eu lieu – car le seigneur Célestin était de l’habit et du nom moine, mais en réalité et par œuvre et vertu, un véritable pauvre évangélique, et par son humilité, un frère mineur authentique – néanmoins les reliquats de cette tribulation dans les vexations infligées par le frère Jean de Murro avec les autres rivaux du dit homme, aux frères de la province de Provence, de manière cruelle, en condamnant par son autorité la doctrine de celui-ci et de tout l’ordre, et dans les persécutions que le frère Libérat avec ses compagnons soutint uniquement pour l’observance de la règle et de la vie promise, jusqu’au temps de la mort du subversif de la foi, ont manifestement eu une fin générale.

Cette sentence n’est pas contraire à celle que certains disent qu’il reçut d’un ange du Seigneur avant l’élection du seigneur Célestin, à savoir que depuis sa renonciation jusqu’aux vingt-huit années suivantes, il y aurait eu une grande tribulation. D’une part parce que chacune des trois tribulations finales de l’Église et de l’ordre est dite grande ; d’autre part parce que dans la sixième de l’Église, sept tribulations de l’ordre sont terminées ; et encore parce que depuis le milieu du cours de la tribulation précédente, les débuts de la suivante commencent.

De plus, celui qui vit et entendit certaines choses particulières, qu’il ne devait ni ne voulait partager avec personne, lorsqu’il apprit le terme de vingt-huit ans, autour de la fin de la septième année du pape Boniface, vit un événement très notable, spécifique et distinctif dans le temps de l’ordre, le sixième jour et à la sixième heure, au milieu de nombreux serviteurs de Dieu.

Car soudain, au milieu d’un certain hospice d’un grand monastère, où se trouvaient quarante hommes religieux et plus, un pupitre couvert d’un tapis fut placé. Et voici qu’un diacre, vêtu de vêtements lévitiques, apparut et le livre fermé contenant sept sceaux fut posé sur le pupitre. Le diacre s’approcha pour ouvrir le livre et ouvrit le sixième sceau du livre, qui devait être lu dans la sixième partie du livre. Et lorsqu’il regarda ce que contenait l’ouverture du sixième sceau, tout transformé dans son esprit et son corps, il ne put lire ce qu’il était venu lire, mais éclata en larmes, en silence et dans un gémissement inexprimable, révélant ce qui était contenu dans le livre. Tout ce qui concernait la sixième tribulation de l’ordre, que ce soit selon l’ordre ou par l’autorité des supérieurs, était universellement digne de lamentation et de deuil. Comme nous le voyons clairement par ce qui est déjà accompli. Et je pense qu’il ne peut être caché à personne qui possède l’esprit de Dieu, même si elle détourne les yeux.

C’est pourquoi, concernant ce qui s’est passé à la fin de ces vingt-huit ans, et proprement à la sixième tribulation, il vaut peut-être mieux se taire que de dire quoi que ce soit, car il est impossible de l’expliquer par de nombreux discours, et le silence du diacre a mieux enseigné cela que les paroles, et plutôt par le deuil que par l’écriture. C’est pourquoi les affaires de la sixième tribulation et de la septième – qui, après vingt-huit ans, débuta à la vingt-neuvième année, porteur de l’instructif, expressif et significatif jugement de la sagesse infinie de Dieu et de son conseil impénétrable – doivent être rappelées afin qu’elles soient suffisamment claires et manifestes pour tous, pour maintenir la distinction des sept tribulations particulières de l’ordre, qui se terminent dans la sixième de l’Église, et qu’il soit ordonné d’obéir aux commandements donnés et de ne rien omettre de la volonté de celui qui ordonne. Cependant, il faut exprimer très peu des nombreux événements afin de connaître les sept rotations par lesquelles l’ordre revient à sa fin naturelle.

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