Ordre des Frères Mineurs Capucins
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Troisième tribulation

De l’infidélité, de la présomption, de la confiance en sa propre suffisance, de la complaisance, de l’irrévérence envers l’esprit et le sens du Christ, et de la désobéissance au fondateur, naquit la première persécution. De celles-ci germèrent ensuite le mensonge, la fraude, la colère, l’impatience et la cruauté dans la seconde persécution. De toutes ces choses, au temps de ce frère Crescentius, qui suivit les sentiments et les mœurs de son prédécesseur frère Élie, surgit et grandit une certaine cupidité insatiable et curieuse de savoir, de posséder, de paraître, d’acquérir, de changer les lieux pauvres et solitaires et d’en bâtir de somptueux, de procurer des legs et des sépultures, de s’approprier les droits des clercs, d’apprendre les sciences séculières et d’y multiplier les écoles ; et cela crût à tel point, surtout dans les régions d’Italie, que les frères n’avaient pas honte, pour accomplir leurs vœux, de rechercher et de recevoir publiquement de l’argent, et d’intenter et de soutenir des procès devant les tribunaux contre quiconque leur devait quelque chose.

Et tant de choses inconvenantes à l’état de perfection promise et d’énormes relâchements commencèrent à se multiplier, que les frères qui avaient l’intelligence et le zèle de l’observance et de l’obligation du vœu régulier, et du péril des âmes, craignaient vivement d’être trouvés coupables devant Dieu et redevables de la mort éternelle s’ils se taisaient sur ce qui se faisait. Considérant donc le péril de toute la religion et sa chute irréparable, ainsi que l’injure et l’offense faites à Dieu, ils ne cessaient de présenter devant le ministre général et les autres qui présidaient aux frères, par des raisons vivantes et des exemples et arguments efficaces, tant dans leurs chapitres que dans des entretiens secrets et publics, la grandeur et l’énormité de ce qui se faisait, avec un esprit également méritant et fervent, et de les porter efficacement à y apporter remède par des raisons irréfutables.

Car en ces jours-là il y avait dans la religion des hommes incomparables par la science divine, illustres par la vie, la vertu et la sainteté, dont plusieurs brillèrent par des miracles dans leur vie et dans leur mort ; et de plus, parmi les principaux compagnons de saint François, plusieurs survivaient encore, qui se lamentaient et gémissaient sur l’inondation des maux et le relâchement énorme par rapport à la perfection promise. En outre, tous étaient affligés de ce qu’on ne prêtait aucune oreille aux avertissements ou corrections de leurs saints frères ; mais on concevait du déplaisir et de la haine contre ceux qui aimaient leur salut et leur perfection, et, rendant la médisance pour l’amour, ils s’efforçaient secrètement et publiquement de faire et d’enseigner promptement et glorieusement le contraire des promesses et des vœux de leurs frères.

Voyant donc qu’ils ne profitaient en rien, et considérant que par leurs paroles les choses devenaient pires, et que, sous prétexte de vraie et pure observance régulière, on introduisait d’énormes quêtes, des changements de lieux et des constructions dans les villes et les bourgs au scandale du clergé et du peuple ; et que, l’oraison étant abandonnée, on préférait à la divine la sagesse curieuse et stérile d’Aristote, qu’on désirait avec plus d’avidité entendre les maîtres des sciences naturelles et dialectiques, et qu’on s’efforçait ardemment d’avoir et de multiplier les écoles de ces sciences ; et que ces choses et d’autres semblables étaient accueillies indifféremment par les grands comme par les petits comme une nouvelle inspiration et une manière de vivre plus parfaite et plus utile, et presque communément prêchées, à l’exception de quelques-uns instruits par l’esprit du Christ, ils décidèrent qu’il était nécessaire de recourir à l’Église romaine et au souverain pontife.

Ayant donc d’abord pris conseil avec les compagnons du bienheureux François qui vivaient alors, et après mûre délibération, soixante-douze frères, éminents au-dessus des autres par la science et la sainteté, furent choisis pour exposer au souverain pontife et au sacré collège des cardinaux tout et chacun des abus qui se commettaient dans la religion, et pour faire connaître pleinement ce qui souillait et corrompait leur état. Craignant à juste titre d’être trouvés coupables devant Dieu et l’Église du silence sur de si grands excès, par laquelle seule on pouvait apporter remède à un relâchement si effréné et châtier la transgression notoire, s’ils négligeaient de les dénoncer à celle-ci au plus tôt.

Cependant le ministre général, ayant appris le dessein et la délibération de ces frères qui étaient zélés pour l’observance sincère et fidèle des promesses, craignit que par eux les excès énormes qui se commettaient et ne pouvaient être excusés ne fussent notifiés à l’Église et au souverain pontife, et qu’on ne fût contraint par le Siège apostolique de revenir aux voies certaines et vivifiantes de la vie de leurs pères, et de se retirer des transgressions mal présumées. Ayant donc convoqué une très grande multitude de ministres et de frères qui partageaient son avis et poussaient virilement aux impuretés et aux relâchements susdits, il demanda secrètement, autant qu’il le put, quel conseil il fallait prendre contre le dessein et la délibération desdits frères.

Or le ministre général avait un certain compagnon juriste nommé Bonadies, tout à fait semblable au frère Pierre Stacie et à Bonocortesio, par le conseil duquel, après délibération commune, il choisit et décida d’avoir recours aux fictions et aux mensonges, à la manière et à l’exemple de son prédécesseur, comme à un refuge singulier. Et aussitôt, aussi rapidement et secrètement qu’il le put, avec ses compagnons et ledit frère Bonadies, qui buvait les fraudes et les mensonges comme de l’eau, afin de pouvoir établir et affermir les prévarications comme loi pour l’honneur et le nom de la religion, il s’approcha du souverain pontife et proposa des choses fausses semblables aux vraies, pour séduire et tromper, avec une singulière honnêteté de mœurs et une rectitude et équité simulées dans les paroles. Affirmant qu’il avait dans certaines provinces « quelques frères, saints quant au nom et à l’apparence extérieure aux yeux des séculiers, mais en vérité superstitieux, orgueilleux, turbulents, désobéissants et audacieux novateurs et présomptueux ; et que j’ai différé d’apporter des remèdes salutaires à leur correction, à cause du tumulte et du trouble des personnes qui leur sont dévouées, sans votre licence et votre sainte obéissance, afin que, dans cette affaire comme en toutes les autres, j’use de votre saint conseil et procède par votre mandat, obéissance et autorité. »

Après avoir entendu ces choses, le souverain pontife, croyant fermement que ce qui lui avait été proposé était vrai et fidèle, lui accorda, avec la grâce de sa bénédiction, pleine puissance et libre autorité de punir et corriger de tels frères désobéissants, pestiférés et schismatiques, de peur que par eux beaucoup ne fussent contaminés et qu’un schisme ne se produisît dans l’ordre. Il ordonna donc que les occasions de tels schismes et scandales fussent extirpées radicalement de la religion.

Fortifié par la parole du souverain pontife et, comme il le pensait en se séduisant lui-même, par son autorité, comme il s’était approché secrètement et rapidement du pape, ainsi s’en retourna-t-il rapidement et secrètement, usant d’une impiété variée et d’une agilité traîtresse contre les pieux, les simples, fermes dans la vérité et enracinés dans la charité. Et, muni de l’autorité papale, il fit habilement et sagacement occuper d’avance les routes et les passages par où devaient passer les soixante-douze frères susdits, marchant avec confiance et simplicité et déjà en route pour se présenter au souverain pontife, afin de dire devant lui des choses saintes, vraies et opportunes pour le salut des âmes de tous les frères et pour l’état saint et solide de toute la religion. Ayant imaginé des moyens pour les empêcher et les retenir de telle sorte qu’aucun d’eux ne pût s’échapper ni comparaître devant le souverain pontife ou quelque cardinal, ni par personne interposée ou par lettres faire connaître la cause pour laquelle ils allaient ou révéler leurs consciences, tous furent retenus ensemble de telle sorte qu’aucun d’eux ne put mettre à exécution ce qu’ils avaient conçu et proposé pour l’utilité de la religion et le salut des âmes.

Ayant donc été capturés et sévèrement traités, ils furent accablés de diverses et multiples afflictions et injures ; enfin ils furent séparés les uns des autres et, avec des lettres diffamatoires, comme des hommes pestilentiels et destructeurs de l’ordre, et comme des schismatiques et des hérétiques dont tous devaient se garder avec vigilance et prudence, ils furent envoyés deux par deux dans chacune des provinces les plus éloignées de l’ordre, leur enjoignant sous certaines peines de se présenter dans un délai fixé aux ministres des provinces vers lesquelles ils étaient envoyés comme en exil perpétuel et comme à la punition méritée de leur perversité, leur remettant fidèlement les lettres de leur diffamation et de leur pénitence, non abolies, ni changées, ni altérées.

C’est pourquoi, à l’égard des autres qui leur adhéraient et qui pensaient et aimaient comme eux, ils s’employaient, avec la plus grande indignation d’âme et une langue vipérine pleine d’emphase, à les troubler et à les affliger ; mettant de côté toute piété, ils s’en prenaient aux innocents comme à des coupables et se vengeaient d’eux de diverses manières ; agissant impiement, ils opprimaient et accablaient les amis de la piété. Enflés de mensonge et confiants dans leur malice, ils firent taire pour un temps, dans les membres de François et dans leurs dévots, le prince de leur opprobre, François et le Christ, par leurs tromperies et leurs inventions, de sorte que nul n’osait ouvertement résister à leurs volontés et à leurs entreprises, si perverses fussent-elles, ni présumer s’y opposer, accablé par la crainte et les menaces.

Mais Dieu du ciel, à qui déplaît tout ce qui se fait tyranniquement et dépasse les limites de l’équité, changea la tribulation et la dispersion desdits saints frères en leur bien et en celui de toute la religion. Car, bien qu’au début les frères auprès desquels ils avaient été envoyés avec de telles lettres de témoignage odieux les tinssent en grande suspicion et les évitassent comme infectés de la tache de perversité hérétique, cependant, puisque la lumière ne peut se cacher dans les ténèbres et que tout arbre se reconnaît à son fruit et les aromates à leur odeur, et que ce qui est autrement ne peut demeurer caché, avec le temps ils furent tenus en une telle révérence de sainteté et en une telle admiration pour la perfection de leurs vertus et de leurs mœurs que, toute opinion de mauvaise suspicion rejetée, les frères accouraient à l’envi vers eux comme vers le parfum d’une très suave odeur et comme vers des luminaires de vie, désirant se conformer à leurs mœurs et entendre leurs paroles. Tenant pour certain que le Christ Jésus et son esprit habitaient en eux, ils se réjouissaient de leur compagnie, s’émerveillaient de leur conversation angélique et céleste et admiraient l’efficacité de leurs paroles.

Ils souffraient de l’injustice que l’envie des démons leur avait infligée avec dommage, injustement et précipitamment, et ils s’attristaient non peu du péché et de l’aveuglement de ceux qui les tourmentaient ; en considérant leur patience infrangible et leur constance insurmontable, ils s’édifiaient plus parfaitement. Ces soixante-douze frères étaient en effet tous des hommes admirables, parmi lesquels se trouvait Simon d’Assise, semblable en tout au saint frère Bernard par les mœurs, la contemplation, la prédication et les autres vertus ; frère Matthieu de Monte Rubiano, Jacques, Manfred, Lucide et les autres participants de cette troisième tribulation, qui furent tous en commun d’une telle perfection et excellence qu’on ne pourrait aisément le croire ni l’exprimer par des paroles.

Or, Dieu en disposant ou le permettant, et le zèle de ceux qui recherchent les choses terrestres et ambitionnent les honneurs y aidant, frère Crescentius est élu ministre général à Jesi comme évêque, et il accepte volontiers l’élection et en procure plus promptement la confirmation ; cédant la charge du généralat, il accède à l’épiscopat, qui devait lui durer peu, ne laissant pas aux saints frères ni à toute la religion une bonne odeur.

Après cela, les frères se réunirent en leur chapitre général et, unanimement, tous s’accordèrent pour avoir comme ministre général l’homme de Dieu frère Jean de Parme, remarquable par sa science et sa sainteté. Le jour même de son élection, ayant appelé un secrétaire auprès de lui, il dicta des lettres efficaces et pieuses, exprimant l’affection compatissante et sincère ainsi que l’esprit respectueux et bienveillant qu’il portait envers ces frères qui, dans diverses provinces, par son prédécesseur, avaient été condamnés à un exil perpétuel comme hérétiques, schismatiques et destructeurs de leur ordre ; il les recommanda aux frères des provinces auprès desquels ils avaient été injustement diffamés par de véritables éloges. Louant et approuvant le zèle pour lequel ils avaient souffert, il les absout du décret d’une sentence inique et les rappela dans leurs provinces.

Les frères qu’ils quittaient souffraient d’être privés du réconfort et de la direction de si grands hommes ; mais la joie chassait la tristesse, se réjouissant d’autant plus abondamment avec ceux qu’ils aimaient cordialement. Quant à ceux qui allaient les recevoir — privés depuis si longtemps de leur entretien et de leur vue — exultant de tout leur cœur et rendant grâces à Dieu, qui mène aux enfers et en ramène, qui frappe et châtie, puis guérit et sauve, ils attendaient, dans leur retour et leur vision, de recevoir et de voir le Christ Jésus comme ressuscitant des enfers, et de célébrer un jour de fête avec les apôtres et Marie lors de leur accueil et de leur vision ardemment désirée depuis longtemps. Les hommes de Dieu revinrent, portant saintement et dévotement le Christ Jésus dans leur corps et dans leur âme ; eux qui avaient été dispersés par le loup furent rassemblés par le pasteur et ramenés à leur bercail ; ils produisirent dans le ciel des cœurs de tous les saints frères une joie douce et nouvelle, chassant et effaçant toute tristesse antérieure, de sorte qu’il n’y avait plus mémoire des maux passés et que l’allégresse possédait tout paisiblement.

Sous ce soleil qu’était frère Jean, tous se réjouissaient et exultaient ; il consolait les affligés, corrigeait les agités, accueillait les infirmes, soutenait les faibles ; il instruisait avec familiarité et joie les simples ; il faisait des tentés des ennemis des vices et des amis des vertus ; par l’exemple de sa vie et la force de sa parole, il animait les sages à posséder et pratiquer l’humilité et la charité ; et, par l’efficacité de ses actes, il attirait tous à l’observance de la pauvreté promise, à la sobriété et à la continence. Possédant le don du discernement des esprits, il savait de quel mal chacun souffrait et appliquait le remède des paroles pour rendre la santé aux blessures des vices.

Les compagnons de saint François qui restaient alors, à savoir frère Gilles et l’autre Gilles, Massée, Ange et l’autre Ange, Léon et les autres, se réjouissaient et exultaients, parce qu’ils voyaient que saint François était, en lui-même, ressuscité en esprit ; et, conscients des maux enracinés dans la religion, et se souvenant du tourbillon et de la tribulation passés, ils disaient : « Nous te rendons grâce, ô Christ, parce que tu t’es souvenu de nous et que tu nous as envoyé un homme de lumière et de vertu, pour nous redresser, nous illuminer et nous conduire dans les sentiers de tes commandements. »

Mais frère Gilles, avec l’élan de l’esprit, comme s’il avait prescience des choses futures, disait : « Tu es bien et opportunément venu, mais tu es venu tard. » Or frère Gilles disait cela parce qu’il comprenait qu’il était impossible de ramener les frères aux commencements solides et sûrs de la première et sainte manière de vivre inaugurée par saint François, commencements auxquels frère Jean aspirait de toutes ses forces à rappeler les frères. Car il voyait que les frères, presque tous en général, ayant abandonné l’obéissance et la mise en œuvre fidèle de la règle déjà promise, avaient livré leur esprit à la curiosité et à l’amour de la science ; alors que l’amour et la connaissance de Dieu se prouvent non par l’accumulation de paroles, mais par l’action de la foi.

Et par l’amour du savoir, le premier homme est devenu désobéissant et a perdu la vision de Dieu, l’innocence, la science surnaturelle, la grâce et l’immortalité ; et c’est par la foi qu’il a été ramené à la grâce, et non par la dialectique, la géométrie ou l’astrologie. Car c’est par la grâce de Dieu que nous sommes sauvés par la foi, et cela ne vient pas de nous. C’est le don de Dieu, et non le fruit des œuvres, afin que nul ne se glorifie. Nous sommes en effet son ouvrage, créés dans le Christ Jésus pour les bonnes œuvres, afin que nous marchions en elles. Car la connaissance et la science fermes et véritables de Dieu procèdent de la foi et de l’opération de la foi, et non des discours et de la science naturelle. Lorsque quelqu’un possède dans son âme le sens et l’action intérieure, la composition des paroles et la conclusion des arguments des sages du monde sont superflues. Dieu n’a-t-il pas, dit l’Apôtre, rendu folle la sagesse du monde par la folie de la croix ? Les œuvres de l’esprit sont en effet plus solides que la conclusion frauduleuse des sophismes.

Nous, chrétiens, dit ce grand Antoine, n’avons pas le mystère de notre vie déposé dans la sagesse de ce monde, mais dans la puissance de la foi qui nous a été donnée par Dieu par le Christ. Le royaume de Dieu, dit le Christ, est au-dedans de vous. La vertu qui est en vous ne requiert que l’esprit humain. Car qui douterait que la pureté naturelle de l’âme, si elle n’est souillée par aucune impureté extérieure, soit la source et l’origine des vertus ? Que les Grecs poursuivent leurs études au-delà des mers et cherchent, dans un autre monde, des maîtres de lettres vaines. Pour nous, aucune nécessité de partir, aucun besoin de traverser les flots : en tout lieu de la terre sont établis les royaumes des cieux. Rendez donc droit votre cœur au Seigneur Dieu d’Israël. Et encore : préparez le chemin du Seigneur, rendez droites les voies de notre Dieu.

De là, Grégoire le Théologien, louant la voie de la simplicité et de l’action de la foi, dit : « Quelle jalousie d’une ascension louable et quelle chute que de s’exalter dans l’élévation sans reconnaître l’humilité de l’ascension humaine et combien celui qui est le plus élevé de tous manque de la véritable hauteur ! Celui-ci, modeste et humble d’esprit, pauvre de langue, ignorant des ruses des paroles, des discours des sages et des énigmes, des objections ou des suites de Pyrrhon, des solutions syllogistiques de Chrysippe, de la mauvaise industrie des arts d’Aristote ou de la douce séduction de l’éloquence de Platon, introduites dans notre Église de façon mauvaise et corrompue comme certaines plaies d’Égypte. L’homme simple et droit a de quoi être sauvé, et par quelles paroles. Rien n’est plus riche que la grâce. Il n’est pas nécessaire, dit-il, de monter au ciel pour en faire descendre le Christ, ni de descendre dans l’abîme pour l’en faire remonter. L’esprit possède ce trésor et la langue aussi. Près de toi, dit-il, est la parole, dans ta bouche et dans ton cœur. Car c’est par le cœur que l’on croit pour la justice, et par la bouche que l’on confesse pour le salut. Celui qui croira en lui ne sera pas confondu. Quoi de plus bref que ces richesses ? Quoi de plus léger que ce don ? Toi, cependant, tu cherches quelque chose de plus grand que le salut et la gloire et la clarté qui sont là-bas ; pour moi, être sauvé est le plus grand bien et ne pas encourir les tourments qui s’y trouvent. Toi, tu poursuis une voie inaccessible et incertaine ; moi, une voie certaine qui en a sauvé beaucoup, pauvre en paroles et en science, confiant dans des discours simples et sauvé comme dans un petit port. Sur les lèvres perverses de l’insensé, confiant dans les démonstrations du logicien et vidant la croix du Christ, chose meilleure que tout discours logique, à cause de la puissance qui est dans les paroles, là où la faiblesse de la puissance démonstrative est une diminution. Pourquoi voles-tu vers le ciel en marchant sur la terre ? Pourquoi bâtis-tu une tour sans avoir de quoi l’achever ? Pourquoi mesures-tu les eaux dans ta main, le ciel à l’empan, la terre à la prise de trois doigts, et t’efforces-tu de peser et de saisir les grands éléments et celui qui seul les rend mesurables ? Connais-toi toi-même d’abord… » et ce qui suit. Fortifiés par ces doctrines et les exemples des autres saints, instruits par les avertissements du bienheureux François et par d’autres enseignements, ces frères s’opposèrent comme un mur contre les transgressions et les transgresseurs débordants, afin que le sang des âmes de leurs frères ne fût pas redemandé par le Seigneur de leurs mains. Mais ils furent rejetés, comme les prophètes, par ceux pour le salut desquels ils avaient été envoyés.

En effet, saint François avait communiqué beaucoup de choses à ses compagnons et aux anciens frères, qui furent livrées à l’oubli, soit parce que ce qui était écrit dans la première légende fut effacé et détruit, sur l’ordre même de frère Bonaventure, lorsqu’il en publia une nouvelle, soit parce qu’elles furent tenues pour méprisables, parce qu’elles semblaient contraires au cours commun, à la manière de vivre et aux inclinations des hommes modernes, qui préfèrent l’humain au divin et rêvent d’être sauvés dans une foi morte sans les œuvres. Saint François, instruit par le Christ, transmit aux frères et leur annonça que, de même qu’Adam, en goûtant au fruit de la science du bien et du mal, transgressa le commandement de Dieu, ainsi les frères, par amour du savoir, tomberaient de l’amour et de l’exercice de la charité, de la vérité, de l’humilité et de la pauvreté, et que, de ce fait et pour cela, ils abandonneraient leur vocation et ne pourraient y revenir, mais deviendraient pour eux-mêmes et pour les autres l’occasion de nombreux maux, et les auteurs d’une tribulation et d’une épreuve finales, parce qu’ils ne produiraient pas le fruit que Dieu exigeait d’eux ; et que, de même qu’ils ne produiraient pas ce fruit en eux-mêmes, ils l’attaqueraient surtout chez les autres ; et que la loi d’Adam avait été placée et fixée par Dieu sur leur ordre dans les cieux, à savoir que, pour quelque cause que ce fût, s’ils préféraient l’amour de l’exercice de la foi et de la charité cruciforme du Christ à l’amour du savoir et de la possession, ils perdraient la lumière de la grâce qui leur avait été donnée selon la mesure du don du Christ pour le renouvellement de leur vie dans l’Église et pour l’état le plus parfait de grâce et de vertu qui leur était préparé, selon les règles de sa justice, pour la gloire de son nom en récompense de leur persévérance ; et qu’ils n’y parviendraient pas, mais que la gloire correspondant de droit à un tel état leur serait retirée, et que d’autres recevraient leurs couronnes.

Pour cette raison, saint François et ses successeurs en esprit et en vertu combattirent par la charité, par les œuvres et par la parole, afin que le Christ seul, ainsi que sa pauvreté et son humilité, fussent aimés et gardés ; car une telle observance et un tel amour sont créateurs, promoteurs, gouvernants, conservateurs et perfecteurs de toute sagesse et science nécessaires au salut et à la vie éternelle. « À vous, dit l’Esprit du Christ à François, il a été donné de connaître le mystère du royaume de Dieu ; aux autres, en paraboles, afin qu’en voyant ils ne voient pas, qu’en entendant ils n’entendent pas, qu’en comprenant ils ne comprennent pas, et qu’ils ne se convertissent pas et que je ne les guérisse pas. Toi donc, comme un héraut fidèle, annonce aux quatre coins de la cité : beaucoup sont appelés, mais peu sont élus, et celui qui persévérera jusqu’à la fin sera sauvé. »

D’après ce qui a été dit plus haut, tout homme intelligent et humble peut recueillir et faire voir les causes et les raisons de cette troisième tribulation dans l’Ordre des Frères Mineurs, et ce qui, issu de l’enflure du cœur et de la vanité, d’une curiosité aveugle de savoir, de l’amour de l’honneur et de la renommée, et de la cupidité des biens et des délices, a germé et porté du fruit, en subjugant de manière déréglée, inconvenante et indigne, l’amour du savoir au détriment de la pauvreté, de l’humilité et de la piété — qui est utile à tout — et du zèle de la prière en forme de croix. La malignité des démons, ni la fraude et la perversité des hommes, ne purent cependant prévaloir au point que les choses de Dieu et la perfection promise périssent étouffées dans la religion ; mais la vérité, foulée aux pieds et opprimée pour un temps sous l’hiver rigoureux de cette persécution, refleurit, comme au printemps qui suivit, sous l’homme de Dieu frère Jean de Parme, et produisit des rejetons et des feuilles.

Et furent accrues, par l’ordination et la providence de Dieu, dans la religion sous son gouvernement, toutes les choses qui concernaient la direction des vertus, la discipline des mœurs saintes, et l’observance pure et fidèle de la vie et de la règle promises. Ceux qui avaient soif des biens célestes se réjouissaient, et sans contradiction ni empêchement de la part de ceux qui pensaient et aimaient autrement, ils s’efforçaient d’accomplir les promesses dans la justice de l’action sainte et l’adhésion cordiale à Dieu par un zèle infatigable pour la prière. Quant à la multitude de ceux qui voulaient et aimaient vivre selon les relâchements déjà commencés et présumés, bien qu’elle ne pût être spontanément attirée vers de meilleurs biens par le pasteur fidèle, elle était néanmoins fortement freinée et contenue par l’exemple de ses œuvres et l’efficacité de ses paroles ardentes, et gardait le silence.

Dans les trois premières années de son administration, vêtu d’une seule tunique et d’un habit de vil drap, qu’il conserva jusqu’au dernier terme de sa vie, il visita tout l’Ordre ; il n’usa jamais de monture d’âne, de cheval ou de char, se contentant d’un seul compagnon, ou d’un second tout au plus ; il marchait si méprisé et si humblement que, saluant des grands rencontrés par hasard, il paraissait indigne qu’on lui rendît son salut. Il ne permettait pas que son arrivée fût connue d’avance des frères, mais entrait comme un simple frère dans leurs maisons, et ne laissait en aucune façon ses compagnons manifester son nom ou sa charge. Jamais, fatigué par le labeur d’un voyage, il ne récitait les heures canoniques couché, assis ou appuyé contre un mur, mais debout et le plus souvent la tête découverte ; menant toujours la vie commune, il se contentait d’un seul mets, si insipide et vil qu’il fût, dès lors qu’il lui était présenté le premier ; quant aux mets survenant ensuite, s’il en goûtait quelque chose par convenance, il les présentait aux autres ou les laissait tels qu’ils avaient été servis ; jamais il ne disait : « ceci me plaît » ou « cela me déplaît ». Il réprima tellement sa langue, depuis qu’il avait pris l’habit religieux, qu’aucune parole oiseuse, à sa connaissance, ne sortit de sa bouche jusqu’à sa mort. Et à l’heure de sa mort, il affirma qu’il craignait davantage de devoir rendre compte devant Dieu de ce qu’il avait tu que de ce qu’il avait dit.

Envoyé chez les Grecs la septième année de son administration comme légat du souverain pontife, il fut tenu en si grande révérence par l’empereur, le patriarche, les religieux, tout le clergé et le peuple, en raison de la sainteté de sa vie et de sa sagesse divine, qu’ils ne pensaient pas voir un homme quelconque prudent et instruit, mais l’un des anciens Pères et docteurs, ou quelque disciple du Christ. En effet, toute la concorde et l’unité, d’abord traitées avec le pape Clément, puis avec le pape Grégoire, et manifestées et publiées par une confession ouverte au concile général de la part de l’empereur et des Grecs, tirèrent leur commencement et leur origine du frère Jean et de ses compagnons.

Son principal compagnon, frère Gérard, prêchant au peuple sur la place de Constantinople, leva les yeux vers le ciel et s’arrêta un instant ; puis, baigné de larmes, se tournant vers le peuple, il dit : « À l’instant même, l’aigle a été capturée. » S’expliquant ensuite, il ajouta : « À l’instant même, le roi de France, l’homme saint Louis, a été capturé. Priez Dieu pour sa délivrance et pour le salut de tous ceux qui sont avec lui. » On nota le jour et l’heure, et l’on découvrit que ce même jour et à cette même heure le saint roi Louis avait été capturé par les Sarrasins. Cela, je l’ai entendu une, deux et trois fois du vénérable et révérend évêque de Bénévent, qui était alors présent à sa prédication, nota le jour et l’heure, et le vérifia avec les autres.

Lorsque frère Jean l’eut envoyé visiter les frères de la province de Romanie, un navire vénitien le transportait sous pacte qu’on le déposerait au port de Coron. Arrivé au lieu convenu, frère Gérard les pria de le déposer, selon la promesse, au lieu susdit. Mais les marins, ayant un vent favorable, affirmaient qu’en raison d’un grand dommage et péril ils ne pouvaient accomplir leur promesse. L’homme de Dieu, entendant cela, se retira un instant et pria ; aussitôt, d’une manière admirable, le Seigneur exauça la prière de son serviteur et envoya un vent contraire, contraignant les marins à aborder au lieu promis et à le mettre dans une barque pour l’envoyer à terre. Lui-même dit aux marins qui l’avaient transporté : « Partez au plus vite et dites aux patrons du navire qu’ils poursuivent leur route, car ce vent n’est pas naturel, mais envoyé par Dieu afin que j’accomplisse l’obéissance envers mes supérieurs. » Ceux-ci, entendant ces paroles et regardant les flots de la mer, reconnurent qu’il en était ainsi ; relevant les ancres qu’ils avaient jetées, ils poursuivirent leur voyage. Ces marins eux-mêmes, et le seigneur Raphaël Natalis, racontaient comme un grand miracle ce qui était arrivé en ce lieu à propos de ce frère, lorsque nous naviguions auparavant près de cet endroit. Le saint homme s’efforçait d’avoir des compagnons semblables à lui, afin que, par l’exemple de leur sainte conduite, il pût attirer au bien les frères qu’il visitait.

Il fit ce qu’il devait et s’efforça, autant qu’il le put, durant les neuf années où il gouverna l’Ordre, d’amener et de ramener tous ceux qu’il dirigeait à l’amour et à l’observance de la perfection promise. Enfin, après avoir reconnu, par l’expérience de nombreux labeurs, qu’il était impossible de ramener l’Ordre en général à l’œuvre et à la vie de cette perfection évangélique que la règle prescrivait et que le Christ avait révélée au fondateur, par l’exemple de ses œuvres ou la force de ses paroles, désirant se consacrer tout entier à lui-même et à Dieu, il convoqua un chapitre général à Rome et renonça à sa charge. Il affirma qu’en aucune manière, sauf à trahir le témoignage de sa conscience, il ne pouvait tolérer que sous l’étendard de son gouvernement se commissent tant et de si graves excès, qui inondaient la religion et croissaient chaque jour : « D’autant plus que je vois et sais par expérience certaine que, le visage obstiné et le cœur endurci, excepté quelques frères, vous courez tous délibérément et sans frein vers de plus grands excès et des transgressions plus manifestes. Déjà vous avez foulé aux pieds les commandements substantiels de tous les principaux chapitres de la règle, et vous ne voulez pas convertir vos cœurs et vos affections pour corriger les maux commencés, ni par exhortations, ni par corrections, ni par préceptes ; mais, devenus incorrigibles au péril de vos âmes, vous glissez toujours vers le pire. »

Et après leur avoir déclaré en particulier et avec force tout ce qui se faisait contre tous les chapitres de la règle, il ajouta : « Quant à moi donc, pour ce qui concerne le gouvernement et la direction, n’ayez désormais aucune espérance en moi ; mais choisissez-vous un homme qui concorde avec vos affections et vos mœurs. » Voyant sa résolution arrêtée, les frères le prièrent unanimement de leur donner au moins conseil sur un homme suffisant et apte, puisqu’il avait pleine connaissance de tous les frères de toute la religion. Il leur désigna comme plus apte et plus suffisant pour les gouverner frère Bonaventure ; et, ayant entendu le conseil du frère Jean, tous consentirent à élire frère Bonaventure, qui devint ministre général, sous lequel commença la quatrième persécution.

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