Ordre des Frères Mineurs Capucins
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Première tribulation

Cependant, le pasteur étant absent, le loup rapace tente de ravir et de disperser son troupeau ; et une ouverture lui est offerte par ceux-là mêmes qui étaient tenus plus que les autres de s’opposer à son attaque et de prévenir ses embûches. Car ceux qui surtout étaient placés à la tête des autres, et qui paraissaient plus prudents et plus intelligents, s’étant tournés vers la complaisance de leur propre jugement, couvrant sous l’apparence du discernement leur tiédeur et leur infidélité, prêchaient par des paroles et par des œuvres, avec astuce, une manière de vivre différente de celle que le pasteur leur avait transmise et que le Ciel lui avait donnée, appuyée par les sentences de l’Écriture et les exemples d’autres religieux. Ils ne comprenaient pas que, par la prudence humaine, que l’Apôtre appelle mort, ils creusaient pour eux-mêmes une fosse de précipice, érigeaient un veau d’idolâtrie et bâtissaient un éloignement du sommet de la perfection promise.

Ils jugeaient comme impossible, dangereux et insensé d’imiter et de suivre simplement et avec obéissance le Christ, qui leur avait parlé en François et par François et leur avait manifesté les voies de la vie. Et comme les fils d’Israël, après la sortie d’Égypte et le passage de la mer Rouge, se tournèrent vers l’incrédulité et la complaisance en leur propre suffisance, ne tenant pour rien ce qu’ils avaient éprouvé, vu et entendu, Dieu agissant et leur parlant par Moïse, ainsi ceux-ci, après être sortis du siècle, avoir renoncé à leur propre volonté et embrassé la vie évangélique de la croix, estimèrent moins utile et par conséquent inopportun de suivre humblement et obéissamment le Christ parlant et agissant en l’homme que le Ciel leur avait envoyé, François ; et ils jugèrent juste d’attirer après eux ceux qui marchaient simplement et fidèlement.

Leur présomption et leur audace crûrent à tel point que, après le pèlerinage de saint François dans les régions d’outre-mer pour visiter les lieux saints, prêcher la foi du Christ aux infidèles et mériter la couronne du martyre, ils résistèrent durement et cruellement, dans plusieurs provinces, à ceux qui demeuraient attachés de cœur aux traces et à la doctrine de leur père. Non seulement ils les accablaient de pénitences injustes, mais ils les chassaient de leur compagnie et de leur communion comme s’ils pensaient mal. Beaucoup alors, surtout les plus fervents d’esprit, n’étaient pas reçus par eux, comme désobéissants plus que les autres ; cédant à leur fureur, ils erraient çà et là, pleurant l’absence de leur saint pasteur et directeur, demandant au Seigneur, avec beaucoup de larmes et de prières continuelles, son retour.

Dieu, regardant d’en haut leurs supplications et compatissant à leurs afflictions, apparut à saint François après la prédication qu’il avait faite au sultan et à ses princes, et lui dit :

« François, retourne, car le troupeau de tes pauvres frères que tu as rassemblé en mon nom marche déjà dispersé sur des chemins détournés et a besoin de ta conduite pour être réuni, affermi et croître. Déjà ils ont commencé à se détourner de la voie de perfection que tu leur as transmise, et ils ne demeurent plus dans l’amour et la pratique de la charité, de l’humilité et de la sainte pauvreté, ni dans l’innocence de la simplicité, en lesquelles tu les as plantés et fondés. »

Après cette apparition, ayant visité le sépulcre du Seigneur, il revint en hâte en terre chrétienne ; et, selon la parole du Seigneur, trouvant son troupeau dispersé qu’il avait laissé uni, il le rechercha avec grand labeur et le rassembla dans les larmes.

À la nouvelle de son retour, les affligés accouraient vers lui avec empressement, grand désir et immense joie du cœur ; rendant grâce à Dieu, ils se prosternaient à ses pieds et embrassaient les traces du pasteur longtemps désiré. Il exhortait les pusillanimes, consolait les tristes, corrigeait les inquiets, blâmait la faute de ceux qui dispersaient ; il unissait dans la charité les dispersés à ceux qui les avaient dispersés, et animait et enflammait les uns et les autres par des exhortations et des avertissements, non seulement à supporter les choses légères, mais aussi les plus rudes, et même la mort, avec joie, pour le Christ et l’observance régulière.

Tous admiraient les paroles de grâce qui sortaient de sa bouche ; considérant la perfection de sa vie, l’excellence de ses vertus, les signes et les innombrables merveilles que le Seigneur accomplissait chaque jour par lui, ils étaient saisis d’étonnement. Ceux qui préféraient la prudence de leur propre jugement à ses avertissements ne pouvaient ni lui résister ouvertement ni répondre raisonnablement à ses discours. Ils se taisaient donc et, en apparence, le suivaient et lui obéissaient avec respect ; mais les uns le faisaient d’un cœur pur, d’une bonne conscience et d’une foi sincère, les autres par prudence humaine et par nécessité du vœu, non spontanément, mais par crainte d’encourir la note d’infamie aux yeux des hommes, surtout des prélats, gardant fixement en eux-mêmes le projet de se gouverner eux-mêmes et les autres selon leur propre jugement lorsque le temps viendrait.

Ils savaient en effet que le père et seigneur suprême des chrétiens, le souverain pontife, ainsi que les cardinaux, le révéraient et l’aimaient singulièrement, le favorisaient avec bienveillance à cause des mérites de sa sainteté et l’honoraient d’un sincère attachement. Ils savaient qu’en l’aimant, en le révérant et en lui demeurant fidèlement attachés, ils gagneraient leur complaisance et un accès confiant ; et qu’au contraire, en lui déplaisant, ils encourraient leur exclusion.

Or ces ministres et gardiens, ainsi que frère Élie et ses partisans, qui nourrissaient habilement l’incrédulité, l’irrévérence et la désobéissance envers le fondateur, suggérèrent prudemment au cardinal, qui avait voulu assister par dévotion au chapitre général tenu chaque année à Sainte-Marie-des-Anges, que saint François, en raison de sa grande pureté et innocence, ne se souciait pas de traiter avec les frères des affaires utiles et convenables à la religion ; qu’il ne pouvait suffire seul à une si grande multitude, surtout étant illettré par rapport à beaucoup de frères sages et très parfaits en sainteté, mœurs et science, qui pourraient le diriger et l’aider, d’autant plus qu’il était infirme et faible de corps.

Le cardinal, trouvant ces paroles raisonnables, en parla familièrement à François et l’exhorta à se réjouir de la croissance de la religion et à user du conseil d’hommes si sages pour le gouvernement solide et durable de l’ordre.

Mais saint François, comprenant par l’Esprit de Dieu le poids et la source de ces paroles, convoqua les frères et déclara devant le cardinal :

« Le Christ m’a appelé ignorant et simple pour que je suive la folie de sa croix, et il m’a dit : Je veux que tu sois un nouveau fou dans le monde, prêchant par œuvre et parole la folie de ma croix. Vous, au contraire, voulez me tirer vers votre science et votre prudence ; mais votre science finira par vous confondre. »

Puis, se tournant vers le cardinal, il ajouta que ces frères pensaient pouvoir tromper Dieu, le cardinal et lui-même par leur prudence humaine, alors qu’ils se trompaient eux-mêmes, préférant leur propre jugement à celui du Christ, et ne bâtissant pas mais cherchant à détruire ce que le Christ avait voulu planter pour le salut des âmes et l’édification de l’Église.

Touché par la force de ses paroles, le cardinal reconnut la vérité de ce qu’il disait et avertit les frères de ne pas se tromper eux-mêmes, mais d’écouter celui en qui parlait le Christ.

Enfin, devant le chapitre et le peuple d’Assise, après un sermon du cardinal louant la perfection des frères, saint François demanda la permission de dire quelques mots. Il déclara avec humilité que le cardinal se trompait s’il croyait qu’il y avait en eux une grande sainteté et une perfection singulière ; qu’il ne fallait pas donner place au mensonge ; que s’ils n’accomplissaient pas les œuvres des vrais pauvres et humbles frères mineurs, ils se tromperaient eux-mêmes et tromperaient les autres.

Et il ajouta : lorsque vous verrez les frères ne pas conduire les novices à donner tous leurs biens aux pauvres selon la forme du saint Évangile, mais leur suggérer d’en réserver une part ; lorsque vous les verrez rechercher des biens temporels au-delà de la nécessité quotidienne, construire des lieux somptueux, accumuler des livres, rechercher des privilèges et engager des procès, alors ouvrez les yeux : ils ne seront frères mineurs que de nom, et ils détruiront par leurs paroles et leurs œuvres la pauvreté et l’humilité promises au Seigneur, causant de grands maux dans la religion et dans l’Église.

Je vous annonce ces choses à l’avance, afin que vous-mêmes et vous aussi vous preniez garde aux pièges des démons et aux méchancetés des hommes pervers, et afin que vous ne tombiez pas dans les maux à venir ; car les temps de nombreuses tribulations et séductions approchent.

Le premier signe de toutes ces choses, et le plus proche, sera l’abandon des frères de l’amour et de l’observance de la vie du Christ et de l’Évangile ; car ni la sagesse, ni la science, ni l’éloquence n’attirent le monde au Christ, mais une conduite pure et sainte, et l’observance parfaite des commandements et des conseils du Christ.

Après cela, le seigneur cardinal lui dit : « Pourquoi, frère François, as-tu annulé ma prédication et annoncé tant d’imperfections futures parmi tes frères et dans ta religion ? »

Et saint François lui répondit : « J’ai honoré votre prédication en disant avec mesure la vérité sur moi et sur mes frères ; et j’ai épargné à moi-même et à eux un obstacle à la parole de vérité, afin de prévenir la ruine et, par l’éloge de votre personne, pouvoir pousser mes frères, qui ne sont pas encore pleinement fondés dans l’humilité, à les exhorter salutairement et nécessairement. »

En effet, les choses que saint François proposait à ses frères comme venant du Christ paraissaient graves et insupportables aux sages selon la chair. Et les ministres firent enlever de la première règle ce chapitre concernant les interdictions du saint Évangile, comme l’écrit frère Léon. Et bien que ce que le Seigneur lui révélait, il l’annonçât avec ferveur aux frères, et qu’il montrât parfaitement par ses œuvres ce qu’il prêchait, ils fermaient leurs oreilles aux paroles saintes et détournaient les yeux de ses œuvres, cherchant plutôt à l’attirer à eux, même contre son gré, qu’à obéir à ses conseils et commandements salutaires et divins et à se conformer à l’exemple de ses œuvres parfaites.

Lorsqu’il revint des terres d’outre-mer, un ministre lui parla, comme le rapporte frère Léon, au sujet du chapitre sur la pauvreté, afin de connaître pleinement la volonté et la pensée du bienheureux François. Et François lui dit :

« J’entends le chapitre sur la pauvreté comme les paroles du saint Évangile et de la Règle le disent littéralement : que les frères ne possèdent rien et ne doivent rien posséder, sinon un vêtement avec une corde, des chausses et des sandales, pour ceux qui y sont contraints par nécessité, comme il est contenu dans la Règle. »

Le ministre lui répondit : « Que dois-je faire, moi qui ai tant de livres valant bien cinquante livres ? » Il disait cela parce qu’il voulait les garder en conscience, ayant des remords d’en posséder autant, sachant que François comprenait si strictement le chapitre de la pauvreté.

Le bienheureux François lui dit : « Je ne puis ni ne dois agir contre ma conscience et la profession du saint Évangile que nous avons promise, à cause de tes livres. » En entendant cela, le ministre devint triste.

Voyant qu’il était troublé, François dit avec grand zèle : « Vous, frères mineurs, vous voulez être vus et appelés observateurs du saint Évangile, mais par vos œuvres vous voulez avoir des bourses. »

On rapporte qu’en entrant à Bologne pour prêcher, il vit une maison construite pour ses frères dépassant les limites de la pauvreté promise. Il se retira et alla chez les frères prêcheurs, qui l’accueillirent avec grande joie. Un frère prêcheur, homme de grande sainteté et science, écoutait humblement ses paroles. Sachant pourquoi François n’avait pas voulu demeurer avec les siens, il tenta de le persuader d’aller vers eux et de leur pardonner s’ils avaient failli. François répondit : « Ce ne serait pas une bonne indulgence d’approuver par mon action une transgression si notoire de la pauvreté promise, en demeurant avec eux dans le péché. »

Cependant, conseillé d’aller les corriger avec charité sans demeurer avec eux, il accepta, les trouva disposés à pénitence et leur pardonna.

Ayant connu par l’Esprit l’endurcissement d’un frère nommé Pierre Scatia, docteur en droit, il le maudit. Plus tard, les frères lui demandèrent de lui accorder sa bénédiction. Il répondit : « Je ne puis bénir celui que le Seigneur a maudit. » Peu après, ce frère tomba malade et, à l’approche de la mort, cria avec terreur : « Je suis damné ! Voici les démons auxquels je suis livré ! » Tous comprirent alors que la malédiction de François procédait de Dieu.

Car François ne bénissait ni ne maudissait par mouvement humain, mais comme configuré au Christ, il manifestait les jugements divins et voyait l’avenir comme le passé.

Il disait aussi : « Les frères, sous prétexte de prêcher et d’édifier les autres, abandonneront leur vocation : la simplicité pure et sainte, la prière, l’humilité et notre dame la sainte pauvreté. Et ce par quoi ils croyaient s’enflammer pour Dieu les laissera froids et vides de charité. Ils ne pourront revenir à leur vocation après avoir perdu le temps de vivre selon elle. Beaucoup montent volontiers vers la science ; bienheureux sera celui qui se fera stérile par amour du Seigneur. »

Lorsque des frères de France lui annoncèrent qu’un maître célèbre en théologie avait été reçu à Paris, il répondit en soupirant : « Je crains que de tels maîtres ne détruisent ma vigne à la fin. Les vrais maîtres sont ceux qui montrent leur conduite par les œuvres bonnes avec douceur et sagesse. L’homme n’a de science que ce qu’il met en pratique ; il n’est sage que dans la mesure où il aime Dieu et son prochain ; il n’est bon prédicateur que s’il agit fidèlement et humblement selon le bien qu’il comprend. »

Un maître en théologie venu d’Allemagne, après avoir entendu l’explication de la Règle, déclara : « Je promets à Dieu, entre tes mains, d’observer cette vie évangélique selon l’intention pure révélée par l’Esprit Saint. Mais si les frères s’en écartent au point que je ne puisse la garder librement avec eux, accorde-moi, par ton obéissance, de me retirer seul ou avec d’autres pour la garder parfaitement. »

François, rempli de joie, posa sa main sur sa tête et dit : « Tu es prêtre pour l’éternité selon l’ordre de Melchisédech. Ce que tu demandes t’est accordé par le Christ et par moi. Les fils de la chair infléchiront toujours l’intelligence sainte de la Règle vers leur sens charnel. Mais Dieu séparera les vrais fils de la Règle des fils de la prudence charnelle : les uns seront laissés dans les ténèbres de l’erreur, les autres conduits à la clarté divine et à la perfection de la charité séraphique. »

Ainsi, du vivant de saint François, il y avait unité extérieure parmi les frères ; mais quant à la pureté de la Règle et à l’intention du fondateur, il y avait un schisme secret et beaucoup de divisions. Ils manquaient d’un même esprit, d’une même charité, d’agir unanimement sans vaine gloire, de chercher non ce qui est à eux mais ce qui est au Christ.

Ces choses furent révélées admirablement à un saint prêtre nommé Barthélemy, recteur d’une église en Massa Trabaria, à qui François avait confié sa charge. Homme prudent et plein de charité, il montrait par raisons divines et par l’exemple de sa vie que les conseils de sagesse humaine contraires à la perfection et à l’intention du fondateur étaient non seulement inutiles, mais imprégnés d’un venin mortel.

Cet homme, agréable à Dieu, fut ravi en esprit pendant qu’il priait et, sur l’ordre du Christ, conduit vers les régions inférieures de l’enfer. Là, il vit Lucifer debout sur le siège de ses supplices, et autour de lui tous les principaux esprits infernaux.

Alors le prince des ténèbres, leur exposant une question mêlée de plainte et demandant conseil, parla ainsi :

« Nous avons reçu du monde déserté des nouvelles, apportées par ceux que nous y tenons en notre nom : nouvelles non agréables, mais fort déplaisantes. Car sont apparus inopinément dans le monde des hommes qui méprisent et foulent aux pieds le monde lui-même, avec la chair et les vices, et qui occupent d’avance les droits et les lieux de notre domination. Si on ne leur résiste pas, nous subirons de leur part beaucoup d’outrages et de pertes. Réfléchissez donc avec soin à ce que nous devons faire contre eux. Quant à leur condition, vous pouvez l’apprendre plus exactement de ceux qui viennent de là-bas. »

Sur l’ordre de Lucifer, ils commencèrent à raconter leur vie et leur perfection.

Un grand démon se leva, qui menait un combat singulier contre le bienheureux François et son ordre religieux, avec les esprits malins soumis à lui, et il dit :

« Bien que, comme l’a proposé notre prince, beaucoup se dressent récemment contre nous de diverses manières, cependant un certain homme de condition humble, ignorant et simple, avec une petite société de semblables, s’est levé contre nous avec une telle force d’esprit qu’il semble que non seulement un homme saint, mais Jésus de Nazareth lui-même combatte personnellement en lui contre nous.

Aucune subtilité de notre art ni aucune violence de nos embûches, si véhémente soit-elle, ne peut le tromper ni le renverser, lui ou aucun de ceux qui lui sont attachés ; et nous ne parvenons ni à les prendre dans nos filets, tendus à droite ou à gauche, ni à les vaincre.

Mais ce qui est plus douloureux encore : si quelques-uns de nos fidèles s’approchent d’eux, ils deviennent nos adversaires et nos ennemis capitaux. Quant à leurs fidèles, nous ne pouvons en ravir aucun. »

Un silence s’étant fait parmi eux, chacun des princes proposait divers conseils et différents moyens pour obtenir rapidement la victoire sur eux. Leurs délibérations, pour abréger, je les omets.

Après que les démons tentateurs eurent exposé de nombreux et divers procédés pour chaque vice, montrant par des exemples comment, par ces voies proposées, ils avaient remporté des victoires inattendues même sur de grands saints qu’ils croyaient inexpugnables, un second démon, envoyé par Lucifer, parla ainsi après tous les autres :

« Bien que vous ayez tous dit beaucoup de choses subtiles et efficaces, aucun de vous cependant n’a proposé ni imaginé le moyen par lequel, si vous me croyez, nous pourrons obtenir d’eux une éclatante victoire. »

Tous les démons attendaient d’entendre son avis. Il poursuivit :

« Nous ne pourrons triompher de ces hommes que si toute notre industrie, notre sollicitude, notre subtilité et notre action se concentrent sur ceci : suggérer et inspirer, par tous les moyens possibles, aux hommes orgueilleux, vains, curieux, trompeurs, frauduleux, cupides, envieux, présomptueux et fallacieux — que nous savons être des nôtres — le désir de la pénitence et du service du Seigneur avec eux.

Car si nous avons parmi eux notre part et si nous nous efforçons chaque jour de l’augmenter, nous les troublerons ainsi, nous infecterons leur religion, nous renverserons leurs vœux, leurs paroles, leurs mœurs et leurs œuvres, et nous ferons en sorte que leur réputation empeste le monde au point que ceux qui s’approcheront d’eux, infectés par cette puanteur, exhaleront la mort au lieu d’exhaler, en s’approchant d’eux, le parfum vivifiant de la vie. »

Ce discours de subversion plut à Lucifer et à tous ses princes, et il fut décidé dès lors de poursuivre de toutes leurs forces ce dernier conseil.

Dieu cependant, le permettant par le jugement secret de sa volonté, laissa les démons pousser des hommes en accord avec leurs inventions et conformes à leurs malices à entrer dans cet ordre religieux qu’ils haïssaient surtout et qu’ils considéraient comme le plus opposé à eux.

Au commencement, lorsque saint François recevait seul les frères, les démons ne purent accomplir les vœux malins de leur fraude : illuminé comme un chérubin par l’Esprit Saint, il voyait devant et derrière, au-dedans et au-dehors.

Mais lorsque les ministres se multiplièrent à travers le monde, manquant de la mesure de perfection nécessaire pour prévenir les ruses si occultes des démons, et que chacun d’eux, sous prétexte du salut des âmes et de l’extension de la religion, désirait augmenter le nombre des frères, ils multiplièrent le peuple sans accroître la joie, associant des pervers aux innocents.

Confiants dans leur propre prudence, certains voulaient gouverner et non être gouvernés ; faire la règle selon leur sens et leur volonté, au lieu d’observer humblement la règle en mortifiant leur volonté.

De là vinrent pour le fondateur et les simples des peines, des douleurs et des afflictions d’esprit ; pour les tièdes un danger ; pour les inquiets une joie ; pour les malveillants une audace accrue pour mal agir.

Avant même la mort de saint François, ces maux avaient tant grandi que lui-même, demeure de l’Esprit Saint, ne put y porter remède ni par ses paroles, ni par ses exemples, ni par ses signes et miracles.

Après avoir prié, il choisit pour plus de sûreté de se consacrer à Dieu seul et de renoncer à l’office des frères.

Lorsqu’il eut fait cela, un de ses compagnons lui dit :

« Père, pardonne-moi : plusieurs frères ont déjà considéré tout ce que je veux te dire… »

(Il lui rappelle la pureté primitive de l’ordre : l’humilité, la pauvreté, les petites maisons, les livres peu nombreux et pauvres, les vêtements vils, l’unité de volonté et la charité fervente. Puis il déplore le changement, l’abandon de la simplicité et de la pauvreté fondatrices.)

Saint François répondit :

« Que le Seigneur te pardonne, frère, car tu veux m’être contraire et m’impliquer dans ce qui ne relève pas de mon office. Tant que j’eus la charge des frères et qu’ils demeurèrent dans leur vocation, malgré ma faiblesse, je leur suffisais par l’exemple et la prédication.

Mais quand je vis que le Seigneur multipliait leur nombre et qu’ils commençaient à s’écarter du chemin droit et sûr, je recommandai au Seigneur et aux ministres la religion.

Mon office est spirituel : dominer les vices et les corriger. Si je ne puis les corriger par la prédication, l’exemple et la règle, je ne veux pas devenir bourreau pour frapper comme les puissances de ce monde. Je confie au Seigneur le soin de punir ceux qui transgressent ses commandements. »

Il déclara encore qu’il ne cesserait jusqu’à sa mort d’enseigner par l’exemple et l’action la voie que le Seigneur lui avait montrée.

Les frères qui lui étaient opposés souffraient de la droiture de ses paroles et de son zèle ardent contre les maux déjà répandus. Ils empêchaient les novices et les dévots d’aller vers lui, car il prédisait clairement, comme par un regard prophétique, les maux présents et futurs.

Ainsi, pour les maux déjà commencés et ceux qu’il voyait venir jusqu’à la fin, il implorait sans cesse, par jeûnes, prières et gémissements ineffables, le Christ Jésus.

Finalement, le Très-Haut exauça son serviteur. Il lui fut dit :

« François, va et retire-toi quarante jours dans un lieu désert, et selon la parole que je te dirai tu ordonneras ta règle. Je te donnerai des remèdes brefs, clairs et certains, par lesquels les transgresseurs seront convaincus dans leur conscience et seront inexcusables devant moi et mon Église. »

Avant de renoncer définitivement à sa charge, il se retira donc à l’ermitage de la Fontaine de la Colombe, dans une cellule creusée dans le roc. Seuls deux frères, Léon d’Assise et Bonitius de Bologne, pouvaient l’approcher.

Là, le Christ lui révélant la règle, il l’écrivit sans rien y mettre de lui-même, consignant seulement ce que Jésus-Christ lui révélait du ciel.

Cependant, tandis que ce nouveau Moïse était absorbé en Dieu, frère Élie et ses partisans, n’osant l’attaquer ouvertement, dérobèrent secrètement la règle confiée à frère Léon et la cachèrent, pensant ainsi empêcher saint François de la présenter au souverain pontife pour approbation.

Mais le saint comprit, sous l’inspiration du Christ, la malice commise. Il se retira de nouveau quarante jours, et réécrivit la règle, mot pour mot et dans le même sens, comme un autre Moïse, restaurant ce qui avait été soustrait par le péché des siens, écrite du doigt du Dieu vivant.

Pendant ce temps, alors qu’il était porté vers Dieu par des désirs célestes et ardents, et qu’en se détachant de lui-même il demandait au Christ la restauration de la règle, le diable presse et excite les ministres des diverses provinces ; et, poussés par l’esprit du nord, ils se réunissent avec frère Élie et montent hardiment vers lui pour présenter une plainte accompagnée de protestations. Comme ils n’avaient pu, en retranchant la règle, le détourner ni le troubler dans sa résolution, ils tentèrent de l’empêcher, de le retenir et de le troubler par des réclamations solennelles.

Ils se tiennent à distance et crient, montrant qu’ils veulent observer le commandement qu’il avait donné de ne pas aller à lui avant la fin du Carême ; mais ils déclarent avoir un motif nécessaire et urgent qui les a réunis pour venir le consulter.

Selon son habitude, saint François appelle frère Léon et lui ordonne d’aller voir quels sont ces frères qui crient et pour quelle raison ils sont venus. Frère Léon répond : « Père, les ministres sont venus avec frère Élie, désirant traiter avec toi de certaines choses nécessaires. »

Saint François lui dit : « Qu’ils disent ce qu’ils veulent et j’écouterai ; mais qu’ils n’entrent pas vers moi. »

Ils se tinrent en face, sous la cellule, en un lieu d’où leur voix pouvait être entendue. Alors frère Élie, parlant au nom de tous, dit :

« Frère François, ces frères ont appris dans leurs provinces que, pour une observance plus parfaite de la vie promise, tu avais décidé d’ajouter ou de modifier quelque chose dans la règle. Considérant leur faiblesse et celle des frères qui sont sous leur responsabilité, et le zèle de l’esprit que le Seigneur t’a donné — par lequel, affermi, tout ce qui plaît à Dieu, si ardu et difficile que ce soit, te paraît doux et léger — ils sont venus, tant pour eux-mêmes que pour leurs frères, te déclarer et te rappeler que leur faiblesse suffit déjà largement à observer ce qui a été promis, et qu’ils ont davantage besoin de condescendance et de dispense que d’être obligés, au-delà de leurs forces, à des choses plus parfaites, quels qu’en soient les mérites. »

À ces paroles, saint François se tut. Touché intérieurement de douleur au cœur, il ne donna aucune réponse aux objections ni aux questions ; mais il entra aussitôt dans sa cellule et, se tournant vers le refuge habituel de la prière, les mains étendues vers le ciel, il cria vers le Christ de tout son cœur :

« Seigneur Jésus-Christ, voici que je Vous ai suivi sans jamais Vous contredire, et j’accomplis avec obéissance ce que Vous m’avez commandé ; car je ne suis ni tel ni assez grand pour pouvoir, sans Vous, accomplir quelque chose qui Vous soit agréable ou utile et salutaire pour eux. Vous qui m’avez ordonné de faire et d’écrire ces choses que, pour Votre louange et leur salut, selon Votre volonté et Votre doctrine, j’écris et ai écrites, répondez-leur pour moi et montrez que ces choses sont Vous et non miennes. »

À ces paroles confiantes adressées au Christ, une voix se fit entendre dans les airs, d’une manière admirable, au-dessus du lieu où priait saint François, disant au nom du Christ :

« Celui-ci est mon serviteur François, que j’ai choisi, en qui j’ai mis mon esprit, et à qui j’ai ordonné de faire ce qu’il fait et d’écrire la règle qu’il écrit. La vie et la règle qu’il écrit sont miennes, elles viennent de moi et non de lui. Celui qui l’écoute m’écoute ; celui qui le méprise me méprise. Et à ceux que j’appellerai à observer cette vie et cette règle, je donnerai l’esprit et la force de les observer. Je veux que cette règle soit observée à la lettre, à la lettre, à la lettre, sans glose, sans glose, sans glose. Je sais ce que peut la faiblesse humaine et combien je veux les aider. Et que ceux qui ne veulent pas l’observer sortent de l’ordre. »

Alors saint François se tourna vers ces frères et leur dit :

« Vous avez entendu, vous avez entendu. Voulez-vous que je le fasse redire ? »

Saisis de stupeur et d’admiration, ils retournèrent chacun dans leurs provinces et cessèrent désormais de s’opposer à saint François dans ce qu’ils avaient entrepris.

La règle achevée, saint François, conformément au commandement reçu du Christ, se rendit avec son compagnon frère Léon auprès du pape Honorius, alors souverain pontife, qui aimait singulièrement le bienheureux François et le vénérait d’un affect particulier, ayant appris par expérience certaine que l’Esprit du Christ reposait pleinement en lui.

Le souverain pontife se réjouit de la venue du pauvre du Christ, François, et le reçut avec bonté et charité comme un père pieux, le bénissant d’un visage joyeux et d’un cœur réjoui. Il écouta avec grande attention tout ce que François exposait au nom du Christ et demandait. Il reçut et examina la règle qu’il avait écrite, la considéra attentivement et l’examina soigneusement. Après l’avoir scrutée avec vigilance, à l’exemple de son prédécesseur le pape Innocent, avec le consentement de ses frères cardinaux, il l’approuva et la confirma.

Cependant, d’après le témoignage de frère Léon alors présent, après avoir examiné tout ce que contenait la règle, le souverain pontife dit à François :

« Bienheureux celui qui, fortifié par la grâce de Dieu, observera fidèlement et dévotement cette vie et cette règle jusqu’à la fin, car tout ce qui y est écrit est pieux et parfait. Cependant, les paroles du dixième chapitre — à savoir que les frères qui sauraient ne pouvoir observer la règle littéralement doivent et peuvent recourir à leurs ministres, lesquels sont tenus, par obéissance, de leur accorder la permission ; et si les ministres ne le veulent pas, que les frères aient licence et obéissance pour l’observer littéralement, puisque tous les frères, ministres et sujets, doivent être soumis à la règle — pourraient devenir, chez ceux qui ne sont pas solidement fondés dans la vérité et l’amour des vertus, occasion de ruine et de division dans la religion. Je veux donc que ces paroles soient modifiées afin d’écarter toute occasion de danger et de division. »

François répondit :

« Je n’ai pas mis ces paroles dans la règle, mais le Christ, qui connaît mieux tout ce qui est utile et nécessaire au salut des âmes des frères et au bon état et à la conservation de la religion, et à qui tout ce qui doit arriver dans l’Église et dans la religion est présent. Je ne dois ni ne peux les changer. Car il arrivera que les ministres et ceux qui gouverneront la religion feront subir de nombreuses et amères tribulations à ceux qui voudront observer la règle littéralement selon la sainte volonté du Christ. Comme la volonté et l’obéissance du Christ exigent que cette règle et cette vie, qui sont siennes, soient observées littéralement, ainsi doit être votre volonté et votre obéissance qu’elle soit maintenue et écrite dans la règle. »

Le souverain pontife répondit :

« Frère François, je ferai en sorte que, le sens des paroles étant conservé, je modifierai la lettre de la règle en ce passage, de manière que les ministres se reconnaissent obligés de faire ce que le Christ veut et que la règle prescrit, et que les frères comprennent qu’ils ont la liberté d’observer la règle, sans donner occasion à ceux qui cherchent sans cesse un prétexte de pécher sous couleur de l’observer. »

Il modifia donc les paroles de la clause en disant :

« Là où sont des frères qui sauraient ne pouvoir observer la règle spirituellement, qu’ils puissent recourir à leurs ministres ; et que les ministres les reçoivent avec charité et bonté, et aient avec eux une telle familiarité qu’ils puissent leur parler et agir envers eux comme un maître envers ses serviteurs. Car il doit en être ainsi : que les ministres soient les serviteurs de tous les frères. »

Afin d’ôter tout scrupule d’hésitation du cœur des frères, saint François déclara très clairement, dans son testament vers la fin de sa vie, la vérité de l’intention qu’il avait reçue du Christ concernant la règle, ordonnant fermement, par obéissance, à tous ses frères, clercs et laïcs, de ne mettre aucune glose dans la règle ni dans les paroles du testament en disant : « ainsi on doit comprendre ». Mais qu’ils comprennent et observent simplement et littéralement, comme le Seigneur lui avait donné d’écrire purement et simplement la règle et le testament, jusqu’à la fin ; bénissant tous ceux qui l’observeraient ainsi, et interdisant fermement de demander des lettres ou privilèges à la cour romaine contre l’observance pure et littérale de la règle transmise par le Christ.

Ainsi, des paroles et commandements du saint, il apparaît qu’il reçut la règle et le testament du Christ par révélation, et que la véritable, pure et fidèle observance spirituelle de la règle est son observance littérale. Les autres déclarations sont des condescendances pieuses faites aux faibles par des médecins compatissants, des dispenses utiles et nécessaires au salut des âmes incapables — ou ne voulant pas — s’obliger à l’observance ardue et parfaite que le fondateur a enseignée et accomplie, et qu’il reçut immédiatement du Christ Jésus.

Mais la réforme de la règle révélée à saint François, après le mystère scellé dans sa croix, se fera dans l’observance pure, simple et littérale de la règle et du testament, l’Esprit Saint remplissant de manière séraphique, chérubique et thronique ceux qu’il appellera et choisira pour prêcher par la parole et par l’exemple la vie du Christ.

Car ils porteront séraphiquement dans leur corps et leur âme le Christ crucifié, certains de son habitation en eux ; chérubiquement, parce que l’intellect incréé, engendré du Père de toute éternité, illuminera les humbles et les instruira dans la vérité ; throniquement, parce que la puissance du Père leur assistera, avec la clarté de la foi et l’efficacité vivante, de sorte que leurs prières seront exaucées, leurs vœux accomplis, leurs menaces redoutées, et leurs bénédictions honorées.

Car ils ne pourraient supporter le poids de la dernière tribulation, lorsque la puissance du dragon délié s’élèvera, si le Christ Jésus n’habitait en eux séraphiquement, ne les illuminait chérubiquement et ne reposait en eux throniquement.

Ainsi, comme la vie, la prédication, la passion, la mort, les plaies, la sépulture, la résurrection, l’ascension et toutes les œuvres du Christ manifestent et accomplissent tout, de même la dignité et la majesté de sa grâce se révèlent dans ses saints, afin que tout ce qui est du Christ resplendisse dans chacun de ses membres.

Et parce que le Christ Jésus, vérité éternelle et créatrice, se communique diversement selon la mesure de ceux qui le reçoivent, il voulut donner à tous, en François, une mémoire singulière de lui-même et de ses merveilles. C’est pourquoi, après lui avoir donné la règle et la doctrine de vie, il le revêtit du signe de sa chair et de sa croix, afin que les derniers membres sachent qu’ils doivent être conformes à leur chef.

Et de même que la profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu, ainsi que l’incompréhensibilité de ses jugements, scellées et fermées, sont révélées et ouvertes par le Père, par l’Esprit Saint, dans le Christ ; et que l’œuvre gratifiante de la miséricorde de Dieu par le Christ, ainsi que l’élection prédestinée, s’accomplissent et se manifestent dans les saints ; et que la rectitude de la justice et l’équité du jugement sont recommandées et manifestées dans les réprouvés et les pervers : ainsi maintenant, en cette dernière heure, il a placé dans le ciel de l’Église le signe de la croix, et il a voulu qu’il apparaisse en François, afin que ceux qui le regardent revêtent le Christ et le suivent, qu’ils fuient la face du glaive dévorant de l’homme infernal et ne soient pas pris au filet de son erreur, et qu’en adhérant à l’opération du mensonge et à la fausseté ils ne tombent pas loin de la vérité.

Car Lucifer, s’élevant lui-même, tomba du ciel ; et Adam, séduit par la femme, tomba dans la transgression ; et les fils de Seth, corrompus par les filles des hommes, périrent dans le déluge. Ainsi aussi les fils de Noé, s’enorgueillissant contre Dieu, furent couverts de confusion et tombèrent dans l’idolâtrie. Du père de notre foi Abraham, Ismaël, né selon la chair, persécutant Isaac, fils de la promesse, fut chassé par l’Esprit pour ne pas être héritier. Ésaü persécute Jacob, et Caïn imite le meurtre de l’innocent Abel ; les fils envieux de Jacob vendirent Joseph, bien-aimé de Dieu et de leur père, et trompèrent Israël par un mensonge d’acte et de parole. Deux seulement sur six cent mille crurent Dieu ; les autres furent exclus de l’entrée dans la terre promise. Saül persécute David, et, hormis Ézéchias et Josias, tous les rois péchèrent et tuèrent les prophètes envoyés du ciel, et enfin ils mirent à mort le Précurseur, sanctifié dès le sein maternel, en lui tranchant la tête. Et le Messie, Dieu et Seigneur des prophètes, hors de la porte, au milieu des larrons, les pontifes, les scribes et les pharisiens l’exaltèrent sur la croix, ajoutant au comble de tous leurs maux le blasphème contre l’Esprit du Christ et la persécution et la mort des saints disciples du Christ. C’est pourquoi la colère de Dieu vint sur eux jusqu’à l’extrémité.

Enfin, dira-t-on, comment François aurait-il pu se glorifier autrement que dans la croix du Seigneur ? Qui peut l’exprimer, qui peut le comprendre ? Cela lui fut donné à lui seul d’en faire l’expérience. Et peut-être devait-il être manifesté dans la chair, parce qu’il n’aurait pu être expliqué par des paroles. Que ceci seulement soit communiqué aux oreilles humaines : il n’est pas encore pleinement clair pourquoi ce mystère apparut dans le saint ; mais, comme cela lui fut révélé, il tire sa raison des choses futures. Et la fin véritable sera digne de foi, à laquelle la nature, la loi et la grâce rendront témoignage. Car le signe crie ce qu’il signifie, et là où la parole manque, que le silence parle.

Déjà, par les choses accomplies et passées, commencent à s’éclairer les mystères révélés à François par le Séraphin et scellés dans les signes des plaies. Le Christ Jésus, vrai Dieu et vrai homme, principe et fin de la nature créée, de la loi, de la grâce et de la gloire, a circonscrit et enfermé dans la croix l’immensité de sa toute-puissance, l’infinité de sa sagesse, la largesse de sa miséricorde et l’ineffable bonté de sa charité ; et par sa mort il a détruit la mort, et par l’Évangile il a mis en lumière la vie et l’incorruptibilité. De ce mystère François fut, par le Christ et par l’Église, le héraut à la fois de parole et d’action.

Le Christ ayant été crucifié, ressuscité d’entre les morts et ayant donné l’Esprit Saint aux apôtres, de la mort de la lettre jaillit l’esprit de vie ; et dans la mort de la lettre, comme dans un sépulcre ténébreux, plein de fétidité infernale et de vers démoniaques, la synagogue attachée à la lettre demeura morte et ensevelie. Et comme Ève, par la transgression du commandement, perdit l’innocence, la dignité de la nature créée, la grâce et l’immortalité, et encourut la mort du corps et de l’âme, ainsi la synagogue, à cause de la mort du Christ, fut dépouillée des biens et des dons promis par l’Écriture et donnés par la grâce, et devint la proie de la mort éternelle, de l’enfer et des démons.

Cette révélation reçue du Père par la mort, le Christ la donna, ressuscité d’entre les morts, à ses serviteurs les apôtres ; et ils comprirent et proclamèrent que leur mère, la synagogue, était morte, et qu’ils avaient reçu la vie par la mort vivifiante du Christ dans sa chair. Et, devenus par son Esprit la droite de la sanctification du Saint des saints, ils prêchèrent en combattant la foi qui justifie contre l’infidélité qui tue et perd. Leur langue devint la clé du ciel, ouvrant aux dignes et aux fidèles les voies de la vie ; et, par des signes, des œuvres et des paroles, ils montrèrent l’extermination du monde et la perte éternelle de ses amants, séparant le précieux du vil, la vérité du mensonge, la bonté de la malice, devenant la bouche de Dieu et le char de sa toute-puissance contre le monde et le prince du monde.

Ils annonçaient en effet aux crucificateurs du Christ et aux contempteurs de son humilité, enflés d’orgueil et d’arrogance — eux qui prétendaient être zélés pour la loi de Dieu et l’honneur de la synagogue, et se vantaient de posséder la clé de l’autorité et de la science divine — de se repentir de l’infidélité et de la désobéissance envers Dieu dans lesquelles ils étaient tombés en péchant par envie contre le Christ, et de revenir, par l’amour des choses célestes, la confession et l’imitation du Christ, de l’inimitié de Dieu à son amitié et à son service. Mais eux, à la manière des aspics, bouchèrent leurs oreilles. Et Dieu les brisa, les dispersa, et glorifia son nom parmi les nations.

Ainsi, lorsqu’ils auront nié et combattu par la parole et par l’action, sous le seul nom de frères, la perfection et la vie évangélique solennellement introduites et renouvelées dans l’Église par le Christ à travers François, contre les ruses des démons et les erreurs des précurseurs de l’Antéchrist et de l’Antéchrist lui-même, et qu’ils auront entraîné le clergé et les laïcs à la persécuter, à la haïr et à la renier, faisant même mettre à mort, comme désobéissants et rebelles, ceux qui en seront les véritables amants et observateurs, alors le signe de ses plaies criera et parlera : il déclarera, par le silence qui parle, la malignité des persécuteurs marquée dans les plaies, et l’innocence et la perfection véritables de ceux qui supporteront la persécution.

Car la foi, étant une connaissance certaine de Dieu ayant pour principes des réalités invisibles, existant comme substance des choses qui dépassent l’esprit et l’intelligence, agit au-dessus de la nature dans les vrais fidèles ; et ceux qui sont fondés et enracinés en elle, le diable les poussant, tenteront de les renverser en s’appuyant sur les raisonnements de la philosophie humaine, montrant sophistiquement qu’ils vivent contre les Écritures et contre les exemples et enseignements communs des anciens Pères, et qu’ils sont conduits par un sens insensé, téméraire et irrationnel, osant promettre et observer des choses impossibles à la nature humaine, discordantes de la coutume et de la tradition communes, transmises par les saints jusqu’à nos jours. Ainsi des chrétiens croiront rendre service à Dieu en tuant ceux qui s’efforcent de tendre de toutes leurs forces vers la vraie perfection.

C’est pourquoi celui qui écrivit la première légende dit qu’il sera vrai et digne de foi celui à qui la nature, la loi et la grâce rendront témoignage ; car l’innocence d’Abel, la douceur et l’humilité de Moïse, la bonté et la charité du Christ Jésus rendront témoignage aux derniers pauvres, humbles de cœur et d’esprit, qu’ils sont vraiment bienheureux, parce que semblables aux saints d’autrefois qui servirent le Seigneur sous la loi de nature, la loi de Moïse et la loi de grâce, et qu’eux aussi, à la fin des temps de l’Église des nations, souffrent.

Enfin, l’antique serpent, qui par son orgueil se précipita du sommet de son état, séduisit le premier homme, attaqua Moïse, tenta le Christ et le fit crucifier ; et, à la fin, lors de l’entrée de la plénitude des nations, il sera délié pour tenter l’Église, et alors l’iniquité abondera à ce point que la charité se refroidira, et que l’humilité, la foi, la pauvreté, la pureté et la charité du Christ seront tenues pour orgueil, perfidie, hérésie, stérilité et folie.

Ainsi le frère Pacifique, ravi en esprit, vit et entendit qu’était réservée à l’humble François la place de Lucifer ; et le frère Salvus vit que saint François était choisi par Dieu entre tous les saints pour un combat singulier contre Lucifer ; et un autre vit Lucifer entrer dans l’Ordre des Mineurs et en prendre l’habit pour pouvoir plus aisément combattre François. Tout cela, s’il comporte quelque vérité, indique principalement ce que le Christ dit dans l’Évangile : que les premiers seront les derniers et les derniers les premiers ; que beaucoup sont appelés mais peu élus ; que les ennemis de l’homme, revêtus de l’habit du Christ mais non de sa réalité, seront les siens ; que les fils d’Abraham et de la circoncision ont renié le Christ ; que les successeurs du Christ et de Pierre, humbles, rougiront de la pauvreté et de l’humilité lorsque s’approchera le temps de la désolation ; et que ceux qui, par l’habit et le nom, sont « mineurs » combattront et haïront en réalité la minorité, suivant avec folie et arrogance le chef de l’erreur et de l’incrédulité, l’ennemi de François très humble et très pauvre imitateur du Christ, Lucifer, par qui séduits ils l’exaspérèrent par leur irrévérence, leur incrédulité et leur désobéissance tant qu’il vécut.

Il y eut donc un premier combat d’incrédulité, d’irrévérence et de désobéissance contre le fondateur François, porteur du Christ, et contre ceux qui lui adhéraient de cœur et en vérité ; contre cela le Christ, en François et en ses compagnons, se tint et sortit vainqueur, afin qu’à la fin il vainquît par la vraie pauvreté et l’humilité, et qu’il régnât triomphalement dans la paix et la charité. Ainsi soit-il. Amen.

À l’approche de l’heure du passage du serviteur de Dieu, humble et pauvre François, il fit appeler auprès de lui tous les frères présents en ce lieu ; et, les consolant par des paroles au sujet de sa mort, il les exhorta avec une affection paternelle et un discours efficace à l’observance de la vie et de la règle promises, à l’amour de Dieu et du prochain, à la révérence et à l’obéissance envers la sainte mère l’Église romaine et tous les clercs ; leur laissant et léguant en héritage la possession de la pauvreté, de l’humilité, de la paix et de l’amour mutuel, il les enflamma par des paroles très efficaces et très fidèles à suivre ardemment les traces du Christ Jésus et à mépriser et haïr le monde.

Comme ils étaient assis autour de lui, il ordonna qu’on écrivît un bref testament, dans lequel il consigna purement et fidèlement toute la vérité de son intention première et dernière, qui lui avait été révélée par le Christ, tant pour ceux qui étaient présents que pour les absents et pour ceux qui viendraient jusqu’à la fin des siècles dans la religion ; et il ordonna qu’on le conservât et observât fidèlement et avec révérence, sous l’autorité du très-haut Père céleste et de son Fils béni Jésus-Christ notre Seigneur et sous sa propre bénédiction, avec toute la précision possible. Étendant les mains en forme de croix sur eux, marquées des stigmates de Jésus-Christ, il bénit tous les frères présents et absents au nom et par la vertu du Christ crucifié.

Il fit appeler frère Bernard de Quintavalle, le premier frère, et, posant sa main droite sur sa tête, il le bénit devant tous avec une affection cordiale et singulière. Après l’avoir béni, le bienheureux François dit à l’un de ses compagnons : « Écris ce que je te dis : le premier frère que le Seigneur m’a donné fut frère Bernard, et il fut le premier à commencer et à accomplir très parfaitement la perfection du saint Évangile, en distribuant tous ses biens aux pauvres. C’est pourquoi, et pour beaucoup d’autres prérogatives que Dieu lui a données, je dois l’aimer plus que tout autre frère de toute la religion. Je veux donc et j’ordonne, autant que je le peux, que quiconque sera ministre général de la religion l’aime et l’honore comme moi-même, et que les autres ministres provinciaux et tous les frères de la religion le tiennent à ma place. »

Saint François prophétisa aussi au sujet de frère Bernard qu’à la fin de sa vie il serait prévenu par de nombreuses grâces et dons du Christ Jésus, et qu’il passerait de cette vie au Christ dans une paix et une tranquillité admirables de corps et d’âme, rempli de l’onction du Saint-Esprit ; ce qui apparut clairement à tous les frères présents lors de sa mort. Voyant sa confiance en Christ au moment de la mort et son dévouement excessif jusqu’au dernier souffle, ils ne purent retenir leurs larmes, mais, dans la joie et l’admiration, ils disaient : « Vraiment, ce saint n’a pas été reconnu. »

Après sa mort, ils le contemplaient comme un saint de Dieu, présentant une joie et une allégresse mêlées d’un parfum merveilleux et d’une beauté singulière qu’il n’avait pas auparavant de son vivant. Ils se délectaient de sa vue, car une vertu, réjouissant ceux qui l’entouraient et le regardaient, sortait de lui et les remplissait à la fois de douceur et de consolation spirituelle.

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